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BIBLIOTHÈQUE
DES MERVEILLES
tVWLtin SOVS I.A DIILICTIOV ^ y/
D£ M. EDOUARD GHARTON /
LES
(
MERVEILLES CÉLESTES
DD MÊME AUTEUR :
LA PLURALITÉ DES MONDES HABITÉS
Étude où Ton expose les conditions d'habitabilité des terres
célestes, discutées au point de vue de l'Astronomie, de la
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MERVEILLES CÉLESTES
LECTURES DU SOIR
CAMILLE JLAMMARION
Aatear de la PlurcUité des Mondes habités
DEUXIEME ÉDITION
ILLUSTais DB 46 YlaHBTTSS ASTAOROMIQUBS BT DB DBDX rLARCHBS
''paris
LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET G'*
BOOLBTABD SAmT-OBRUAIN , H* 77
1867
Droit de traduction réservé
Isly.f/i^"-^-^
PHESERy AJiOH MASTER
AThMRVARO
PRÉFACE
DE LA SECONDE ÉDITION.
En relisant, au milieu des silences du soir, la
première édition des Merveilles célestesy nous avons
observé que les trop nombreuses citations de vers
nuisaient, malgré leur éloquence, à l'impression
générale. Nous nous sommes trouvé d'accord en
cela avec quelques journaux qui, dans leurs cri-
tiques, avaient bien voulu nous faire la même re-
marque. Cette nouvelle édition est affranchie de
cette surabondance de poésie rimée. Nous avons
remplacé les citations effacées par un nouveau choix
de dessins spéciaux, reproduisant le plus fidèlement
qu'il est possible les vraies magnificences du ciel
étoile. La poésie du spectacle direct est en effet
préférable à toute interprétation littéraire.
U PRÉFACE.
Nous devons cependant faire observer que ce
petit livre d'exposition était et reste plutôt une
œuvre littéraire qu'un traité scientifique. Notre but
ici lest moins d'instruire que de répandre le goût
de l'étude et de montrer combien il doit être
agréable d'être instruit. Nous le demandons en
effet à nos jeunes lecteurs : qu'ils permettent à
leurs intelligences de s'approcher seulement au
bord du panorama révélé par la science, ils ne tar-
deront pas à deviner que les plus pures jouissances
de notre vie sont dans la contemplation de la na-
ture, et bientôt leur ardeur frémissante se sentira
capable de comprendre les grandes vérités de la
création.
Donner le goût des saines études, c'est là notre
fervent désir. Nous espérons que le succès de cet
ouvrage aura servi à créer ou à développer ce goût
si nécessaire dans les esprits qui s'ouvrent pour la
première fois au spectacle des révélations scienti-
fiques. Puissent les dix mille exemplaires répandus
avec cette nouvelle édition, allumer dans autant
d'âmes le feu de l'admiration pour les découvertes
positives, qui font la gloire de notre époque et l'in-
dépendance de son progrès.
Montigny-le-Roi, octobre 1866.
L'ENSEMBLE
LA NUIT.
naît 1 que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque, seul et pensif, aussi ealme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée.
J'erre et médite en paix sous toii ombre sacrée 1
De Fontanes.
nuit, que ton langage est sublime pour moi!...
Quelles sont les âmes pour lesquelles le spectacle
des nuits étoilées n'est pas un éloquent discours?
Quelles sont celles qui ne se sont pas arrêtées
quelquefois en présence des mondes rayonnants
qui planent sur nos tètes et qui n'ont pas cherché
le mot de la grande énigme de la création ? Les
heures solitaires de la nuit sont véritablement les
plus belles d'entre toutes nos heures, celles où
nous avons la faculté de nous mettre en com«
munication intime avec la grande et sainte na-
ture. Loin de répandre des voiles sur l'univers,
comme on le dit quelquefois, elles effacent celles
4 LES MERVEILLES CÉLESTES.
que le soleil répand dans Tatmosphère. L'astre du
jour nous dérobe les splendeurs du firmament :
c'est pendant la nuit que les panoramas du ciel
nous sont ouverts. < k l'heure de minuit, disait
lord Byron, la voûte des deux est parsemée d'é-
toiles semblables à des lies de lumière au milieu
d*un océan suspendu sur nos têtes. Qui peut les
contempler et ramener ses regards sur la terre
sans éprouver un triste regret, et sans désirer des
ailes pour prendre l'essor et se confondre parmi
leurs clartés immortelles? »
Au sein des ténèbres, nos regards s'élèvent li-
brement dans le ciel, perçant l'azur foncé de la
voûte apparente, au-dessus de laquelle les astres
resplendissent. Ils traversent les blanches régions
constellées, visitant les contrées lointaines de l'es-
pace où les étoiles les plus brillantes perdent leur
éclat par la distance ; ils franchissent cette étendue
inexplorée et gravissent plus haut encore, jusqu'à
ces nébuleuses pâlissantes dont la clarté diffuse
semble marquer les bornes du visible. Dans cet
immense trajet du regard, la pensée aux ailes ra-
pides accompagne le rayon visuel avant-coureur,
jsé laissant porter par son essor et contemplant
avec étonnement ces lointaines splendeurs. La
pureté des regards célestes réveille cette éternelle
prédisposition à la mélancolie qui réside au fond
de nos âmes, et bientôt le spectacle de la nature
nous absorbe dans une rêverie vague et indéfinis-
sable. C'est alors que mille questions naissent dans
notre esprit, et que mille points d'interrogation se
LA NUIT. 5
dressent devant notre regard. Le problème de la
création est un grand problème I La science des
étoiles est une science immense; sa mission est
d'embrasser l'universalité des choses créées! Au
souvenir de ceis impressions ne semble-t-il pas que
rhomme qui ne ressent aucun sentiment d'admi-
ration devant le tableau des splendeurs étoilées,
n'est pas encore digne de recevoir sur son front la
couronne de rinteïligence?
La nuit est véritablement l'heure de la solitude,
(OÙ l'âme contemplative se régénère dans la paix
universelle. On redevient soi-même, on s'isole de
la vie factice du monde, on se met en communica-
tion plus intime avec la nature, avec la vérité. Une
femme poète, Mme de Girardin, a décrit ces im-
pressions avec une grande délicatesse :
Voici l'hjBure où tombe le voile
Qui, le jour, cache mes ennuis : .
Mon cœur à la première étoile
S'ouvre comme une fleur de nuit.
On nage, on plane dans l'espace,
Par l'esprit du soir emporté ;
On n'est plus qu'une ombre qui passe,
Une âme dans l'immensité.
D'un monde trompeur rien ne reste :
Ni chaîne, ni loi, ni douleur ;
Et Târae, papillon céleste.
Sans crime peut choisir sa fleur.
nuit! pour moi brillante et sombre,
Je trouve tout dans ta beauté ;
Tu réunis l'étoile et l'ombre.
Le mystère et la vérité.
6 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Celui Cfui chanta les Nuits, dans la langue de
Newton, Edouard Young, s'est quelquefois élevé
dans ses hymnes à de magnifiques pensées. « nuit
majestueuse, s'écriait-il, auguste ancêtre de l'uni-
vers, toi qui née avant l'astre des jours dois lui
survivre encore, toi que les mortels et les immor-
tels ne contemplent qu'avec respect, où commen-
cerai-je, où dois-je finir t^ louange? Ton front té-
nébreux est couronné d'étoiles : les nuages nuancés
par les ombres et repliés en milles contours divers
composent l'immense draperie de ta robe éclatante ;
elle flotte sur tes pas et se déploie le long des cieux
azurés. nuit! ta sombre grandeur est ce que la
nature a de plus touchant et de plus auguste. Ma
muse reconnaissante te doit des vers. Eh! quel
sujet est plus digne d'être chanté par l'homme ?
En quel autre essai pouvons-nous mieux préparer
nos sens à soutenir les ravissements de la félicité
céleste? L'Éternel, destinant l'homme à contempler
la majesté de sa face éblouissante, expose ici-bas à
ses regards cette scène de merveilles pour accou-
tumer ses yeux à l'étude des grands objets....
J*élance ma pensée au-dessus de la terre.... Quel
fastueux appareil I quelle profusion de merveilles !
quel luxe et quelle pompe le Créateur a déployés
sur ce théâtre 1 Quel œil peut en embrasser l'éten-
due? Quel est cet art inconnu qui enchante l'âme,
l'attache à ce spectacle par un charme inépuisable
et la force de contempler sans cesse î Le jour n'a
qu'un soleil; la nuit en a des milliers, dont la
clarté conduit nois regards jusqu'au sein de l'Éter-
LA NUIT. 7
nel, au travers des routes illimitées où sont em-
preints Jes magnifiques vestiges de sa puissance.
Quels torrents de feu versés de ces urnes innom-
brables tombent ensemble des hauteurs du firma-
ment I Transporté et confondu, je me sens à la fois
terrassé dans la poussière et ravi dans les cieox.
Oh I laissez-moi .voir. . . . laissez-moi promener mes
pensées.... Mais ma vue ne peut trouver de terme,
et ma pensée s'égare dans un désert. Au milieu de
son vol, mon imagination succombe. Elle veut en-
core se ranimer. Elle ne peut ni résister à l'attrait
qui l'entraîne, ni atteindre au terme qui la fuit ;
tant son bonheur est grand, tant son voyage est
immense.... Ambition, vante maintenant l'étendue
de tes conquêtes sur cet atome où nous sommes
cachés!»
De toutes les sciences, l'astronomie est celle qui
peut le mieux nous éclairer sur notre valeur rela-
tive et nous faire le mieux connaître les rapports
qui relient la Terre au reste de la création. Sans
elle, comme l'histoire des siècles passés en garde
le témoignage, il nous est impossible de savoir où
nous sommes ni qui nous sommes, ni d'établir une
comparaison instructive entre le lieu que nous oc-
cupons dans l'espace et la totalité de l'univers;
sans elle nous ignorons à la fois, et l'étendue réelle
de notre patrie, et sa nature^ et l'ordire auquel elle
appartient. Enfermés dans les langes ténébreux
de l'ignorance, nous ne pouvons nous former la
moindre idée de la disposition générale du monde;
un brouillard épais couvre l'horizon étroit qui
8 LES MERVEILLES CÉLESTES.
nous enserre, et notre pensée demeure incapable
de s'élever au-dessus du spectacle journalier de la
vie, et de franchir la sphère étroite tracée par les
limites de l'action 'de nos sens. Au contraire, lors-
que le flambeau de la science du monde nous illu*
mine, la scène change, les vapeurs qui obscurcis-
saient l'horizon s'évanouissent, nos yeux dessillés
contemplent dans la sérénité d*un ciel pur l'œuvre
immense du Créateur. La Terre apparaît comme un
globe se balançant sous nos pas ; mille globes sem-
blables jsont bercés dans l'éther, le monde s'agran-
dit à mesure que s'accroit la puissance de notre
regard, et dès lors la création universelle se déve-
loppe devant nous dans sa réalité, établissant à la
fois notre rang et notre relation avec la multitude
de mondes semblables qui constituent l'univers.
C'est à la nuit qu'il faut demander ce spectacle,
c'est la nuit qu'il faut invoquer de concert avec les
bardes sacrés dont la lyre est digne de chanter ses
grandeurs.
nuit ! déroulez en silence
Les pages du livre des deux ;
Astres, gravitez en cadence
Dans vos sentiers harmonieux ;
Durant ces heures solennelles,
Aquilons, repliez vos ailes;
Terre, assoupissez vos échos ;
Étend tes vagues sur les plages,
mer! et berce les images
Du Dieu qui t'a donné tes flots '.
1. Lamartine.
LA NUIT. 9
Le silence et la profonde paix des nuits étoilées
offrent à notre faculté contemplative la scène qui
lui convient, et nulle heure n'est plus propice à
l'élévation de l'âme vers les beautés du ciel. Mais
la poésie du spectacle de ces apparences sera bien-
tôt surpassée par la magnificence de la réalité. Et
c'est sur ce point que nous allons insister tout
d'abord, afin de lever avant tout les illusions cau-
sées par les sens. Il me semble convenable d'éloi-
gner les causes d'erreur qui peuvent laisser dans
l'esprit de fausses impressions; il est complète-
ment inutile, sinon dangereux, de passer les pre-
miers instants d'une causerie astronomique à dé-
crire des phénomènes apparents dont il faudra
ensuite démontrer la fausseté. Ne suivons pas cette
voie fâcheuse ; éloignons-nous de cette marche or-
dinaire, et commençons au contraire par lever le
voile, afin de laisser la réalité resplendir. La
poésie « dont le souffle harmonieux berçait tout
à l'heure notre âme suspendue, ne s'évanouira
pas pour cela; elle reprendra au contraire un nou-
vel aspect et une nouvelle vie, et surtout une force
plus puissante. La fiction ne saurait être supérieure
à la réalité; celle-ci va devenir pour nous une
source d'inspiration, plus riche et plus féconde
que la première.
Il
LE CIEL.
oh ! depuis cette terre où rampent les mortels,
De l'espace fuyant les vides éternels.
Qui sondera des cieux Tinsondable distance,
Quand après rinfini, l'infini recommence !
L'ombre répandue sur Thémisphère en l'absence
du soleil, de son coucher à son lever, n'est qu'un
phénomène partiel circonscrit à la Terre, et au-
quel le reste de l'univers ne participe pas. Lorsque
nous sommes enveloppés par le calme silencieux
d'une nuit profonde, nous sommes portés à étendre
à l'univers tout entier la scène qui nous entoure ,
comme si notre Monde était le centre et le pivot de
la création. Quelques instants de réflexion suffiront
pour nous montrer combien cette illusion est gros-
sière , et pour nous préparer à la conception de
l'ensemble du monde.
Il est évident, en effet , que le soleil ne pouvant
LE CIEL. 11
éclairer à la fois tous les côtés d'un même objet,
mais seulement ceux qui sont tournés vers lui ,
n'éclaire à la fois que la moitié du globe terrestre,
il suit de là que la nuit n'est autre chose que l'état
de la partie non éclairée. Si nous considérons le
globe terrestre suspendu dans le vide de l'espace,
nous reconnaîtrons que le côté tourné vers le soleil
est le seul éclairé , tan-
dis que l'hémisphère op-
posé reste dans l'ombre,
et que cette ombre offre
l'aspect d'un cône. De
plus, comme la Terre
tourne sur elle-même ,
toutes ses parties se pré-
sentent successivement
au soleil et passent suc-
cessivement dans cette
onibrè, et c'est là ce
qui constitue la succes-
sion des jours et des
nuits pour chaque pays
du monde. Ce simple
coup d'œil suffit pour
Fig. 1 . La nuit et le jour.
montrer que le phénomène auquel nous donnons le
nom de nuit appartient en propre à la terre , et
que le ciel, le reste de l'univers en est indépen-
dant.
C'est pourquoi, si à une heure quelconque de la
nuit nous nous élevons en esprit au-dessus de la
surface terrestre, il arrivera que loin de rester
12 LES MERVEILLES CÉLESTES.
toujours dans la nuit , nous retrouverons le soleil
versant ses flots de lumière dans retendue. Si
nous nous élevons jusqu'à Tune des planètes qui ,
comme la Terre, roulent dans la contrée de Tespace
où nous sommes, nous reconnaîtrons que la nuit
de la terre ne s'étend pas jusqu'en ces autres
mondes, et que la période qui chez nous est consa-
crée au repos, n'étend pas jusque-là son influence.
Tandis qu'ici tous les êtres sont ensevelis dans
l'immobilité d'une nuit silencieuse , là-haut les
forces de la nature continuent l'exercice de leurs
fonctions brillantes , le soleil luit, la vie rayonne ,
le mouvement ne se laisse point suspeqdre , et le
règne de la lumière poursuit son action dominante
dans les cieux ( comme sur l'hémisphère opposé au
nôtre) à la même heure où le sommeil immobilise
tous les êtres sur l'hémisphère que nous habi-
tons.
Il est très-important que nous sachions tout d'a-
bord nous habituer à cette idée de Visolement de
la Terre au sein de l'étendue, et à penser que tous
les phénomènes que nous observons sur ce globe
lui sont spéciaux, étrangers à tout le reste de l'uni-
vers. Mille et mille globes semblables roulent
comme lui dans l'espace. — Je ne démontre pas
encore maintenant la vérité de mes assertions, mais
comme mes lecteurs sont de bonne compagnie, ils
ne les mettront pas en doute et voudront bien me
croire sur parole , sauf à me rappeler plus tard à
justifier tout ce que j'aurai dit. Du reste, je leur
promets de le faire le plus tôt possible; mais je
LE GI£L. 13
leur demande la permission de développer de suite
en esquisse mon idée générale de l'univers.
L'une des plus funestes illusions dont il soit ur-
gent de nous désabuser tout d'abord, c'est celle qui
nous [résente la Terre comme la moitié inférieure
de l'univers, et le Ciel comme sa moitié supérieure.
Il n'y a rien au monde de plus faux. Le Ciel et la
Terre ne font pas deux créations séparées , comme
on nous l'a répété mille et mille fois : ils ne sont
qu'un. La Terre est dans le Ciel. Le Ciel c'est
l'espace immense, l'étendue indéfinie, le vide sans
bornes ; nulle frontière ne le circonscrit, il n'a ni
commencement ni fin, ni haut ni bas, ni gauche
ni droite : c'est l'infini des espaces qui se succèdent
éternellement dans tous les sens. La Terre , c'est
un petit globe de matière , placé dans cet espace ,
sans soutien d'aucune sorte, comme un boulet qui
se tiendrait seul dans l'air, comme ces petits bal-
lons captifs qui s'élèvent et planent dans l'atmo-
sphère lorsqu'on a coupé le mince cordon qui lesT
retenait. La Terre est un astre du Ciel, elle en fait
partie, elle le peuple, en compagnie d'un grand
nombre de globles semblables à elle, elle est isolée
en lui , et tous ces autres globes planent de même
isolément dans l'espace. Cette conception de l'uni-
vers est non-seulement très-importante, mais c'est
encore une vérité qu'il est éminemment nécessaire
de se bien fixer dans l'esprit. Autrement les trois
quarts des découvertes astronomiques resteraient
incompréhensibles. Ainsi voilà ce premier point
bien entendu et surtout bien établi dans notre
14 LES MERVEILLES CÉLESTES.
pensée. Le Ciel, c'est l'espace qui nous environne
de toutes parts; la Terre est un globe suspendu
dans cet espace.
Mais la Terre n'est pas seule dans cet espace.
/ Toutes ces étoiles qui scintillent dans les cieux sont
' des globes isolés , des soleils brillant de leur pro-
pre lumière ; elles sont très-éloignées d'ici ; mais il
y a des astres plus rapprochés qui ressemblent da-
vantage à celui que nous habitons, en ce sens qu'ils
ne sont point des soleils, mais des terres obscures
recevant comme la nôtre la lumière de notre soleil.
Ces mondes, nommés planètes, sont groupés en
famille ; le nôtre est l'un des membres de cette fa-
mille. Au centre de ce groupe brille notre soleil,
source de la lumière qui les illumine et de la cha-
leur qui les échauffe. Planant au sein du vide qui
l'entoure de toutes parts, ce groupe est comme une
flotte d'embarcations diverses bercée dans Tocéan
des cieux.
Une multitude de soleils, entourés comme le
nôtre d'une famille dont ils sont les foyers et les
flambeaux, planent semblablement dans tous tes
points de l'étendue : ces soleils sont les étoiles dont
les prairies du ciel sont parsemées. Malgré l'appa-
rence causée par la perspective de Téloignement ,
d'immenses distances séparent tous ces systèmes
du nôtre, distances telles que les plus hauts
chiffres de notre numération si puissante sont à
peine en état de dénombrer les plus faibles d'entre
elles. Un éloignement réciproque, que nos chiffres
ne peuvent exprimer, sépare ces étoiles les unes
LE CIEL. 15
des autres, les reculant de profondeurs en pro-
fondeurs.
Malgré ces intervalles prodigieux, ces soleils sont
en nombre si considérable que leur énumération
surpasse encore elle-même tous nos moyens; les
millions joints aux millions ne parviennent pas non
plus à en dénombrer la multitude!... Que la pensée
essaye, s'il lui est possible, de se représenter à la
fois ce nombre considérable de systèmes et les dis-
tances qui les séparent les uns des autres! Confon-
due et bientôt anéantie à l'aspect de cette richesse
infinie, elle ne saura qu'admirer en silence cette
indescriptible merveille. S'élevant sans cesse par
delà les cieux, franchissant les plages lointaines de
cet océan sans bornes, elle découvrira toujours un
nouvel espace et toujours de nouveaux mondes se
révéleront à son avidité.... les cieux succéderont
aux cieux, les sphères aux sphères.^., après les dé-
serts de l'étendue s'ouvriront d'autres déserts,
après des immensités d'autres immensités.... et
lors même qu'emportée sans trêve pendant des
siècles avec la rapidité de la pensée, l'âme perpé-
tuerait son essor au delà les bornes les plus
inaccessibles que l'imagination puisse concevoir, là
même, l'infini d'une étendue inexplorée resterait
encore ouvert devant elle.... l'infini de l'espace
s'opposerait à l'intini du temps, rivalisant sans
ctesse sans que jamais l'un puisse l'emporter sur
l'autre..-, et l'esprit s'arrêtera exténué de fatigues,
au vestibule de la création infinie, comme s'il
n'avait pas avancé d'un seul pas dans l'espace.
16 LES MERVEILLES CÉLESTES,
L'imagination suspend son vol et s'arrête anéan-
tie. « Étoiles, légions brillantes qui avant tous les
âges avez dressé vos tentes dans vos plaines de
saphir, qui dira vos myriades brûlantes si ce n'est
Celui qui commande à vos chars dorés de rouler
parmi les cieux? Quel est Thabitaht de cette terre
qui, devant vos armées, peut ne pas ressentir tes
émotions immortelles, ô Éternité? Qu'y a-t-il de
merveilleux à ce que l'âme, succombant sous le
poids de ses propres pensées, et que l'œil perdu
dans rabtme, voient dans vos lumières la destinée
d'une gloire sans sommeil*? »
L'immensité des cieux a été chantée sur plusieurs
lyres; mais comment le chant de l'homme pour-
rait-il rendre une telle réalité ? Les poètes ont essayé
de l'exprimer dans des vers où l'on sent l'insuffi-
sance de la parole pour noter lespensers immenses
que développe en nous cette contemplation mer-
veilleuse.
N'étais-je pas fondé à avancer plus haut que la
réalité est supérieure à la fiction, même au point
de vue du sentiment poétique, et que la contem-
plation de la nature réelle renferme une source
d'inspiration plus riche et plus féconde que l'illu-
sion du spectacle offert par nos sens? Au lieu d'une
nuit immense s'étendant jusqu'à la voûte d'azur^
au lieu d'une robe diaprée de broderies d'or
ou d'un voile orné d'ornements éclatants, nous
sommes au sein de la vie et du rayonnenaent uni-
1. Croly, The stars.
LE CIEL. 17
yersels. La nuit n'est plus qu'un accident, un acr-
cident heureux qui permet à nos regards de s'éten-
dre au delà des bornes que le jour nous trace.;
nous sommes semblables au voyageur qui se repo-
sant dans l'ombre d'une colline contemple le
paysage éclairé qui se développe jusqu'à l'horizon
lointain. Au lieu de l'immobilité, du silence de la
mort, nous assistons au spectacle de la vie sur les
mondes. A la lumière de la vérité les voûtes arbi-
traires disparaissent et le Ciel nous ouvre ses pro-
fondeurs; l'infini de la création se révèle avec l'in-
fini des espaces , et notre Terre perdant la
prépondérance dont nos prétentions l'avaient dé-
corée , se recule sous nos pas et disparaît dans
Tombre, allant se perdre au sein d'une multitude
de petits mondes semblables. Dans la liberté de
notre essor nous franchissons les célestes campa-
gnes et nous prenons une première esquisse de
l'univers. C'est ainsi que^ nous désabusant dès le
premier pas de l'erreur antique. trop longuement
consacrée par les apparences, nous nous plaçons
en de bonnes conditions d'étude et nous nous pré-
parons à recevoir facilement les vérités nouvelles
que la Nature doit successivement révéler à notre
studieuse ardeur.
Laissez-moi, en terminant ce chapitre, vous rapporter un
épisode di^e d*être plus connu quMl ne l'est encore, parce qu'il
montre combien le monde réel renferme plus de puissance que
l'empire des fictions. Il est tiré de la vie du grand mathémati-
18 LES MERVEILLES CÉLESTES.
eien Euler, et c'est Arago lui-même qui Ta raconté à la Chambré
des députés dans la séaoce du 23 mars 1837.
« Euler, le grand Euler, était très-pieux ; un de ses amis, mi-
nistre dans une église de Berlin, vint lui dire un jour : « La
religicm est perdue, la foi n'a plus de bases, le cœur ne se laisse
plus émouvoir, même par le spectacle des beautés, des mer-
veilles de la création. Le croiriez-vous? J*ai représenté cette
création dans tout ce qu'elle a de plus beau, de plus poétique et
de plus merveilleux ; j'ai cité les anciens philosophes et la Bible
elle-même : la moitié de l'auditoire ne m'a pas écouté , l'autre
moitié a dormi ou a quitté le temple.
w— Faites l'expérience que je vais vous indiquer, repartit Eu-
ler : au lieu de prendre la description du monde dans les phi-
losophes^grecs ou dans la Bible, prenez le monde des astronomes,
dévoilez le monde tel que les recherches astronomiques l'ont
constitué. Dans' le sermon qui a été si peu écouté, vous avez
probablemeot, en suivant Anaxagoras, fait du soleil uoe masse
égale au Péloponèse. Eh bien I dites à votre auditoire que,
suivant, des mesures exactes, incontestables, notre soleil est
1 200 OOU fois plus grand que la terre.
« Vous avez sans doute parlé de cieuz de cristal emboîtés ;
dites qu'ils n'existent pas, que les comètes les briseraient; les
planètes, dans vos explications, ne se sont distinguées des étoiles
que par le mouvement; avertissez que ce sont des mondes; que
Jupiter est 1400 fois plus grand que la terre, et Saturne 900 fois;
décrivez les merveilles de l'anneau ; parlez des lunes multiples
de ces mondes éloignés.
« En arrivant aux étoiles, à leurs distances, ne citez pas de
lieues: les nombres seraient trop grands, on ne les apprécierait
pas; prenez pour échelle la vitesse de la lumière; dites qu'elle
parcourt 70 000 lieues par seconde : ajoutez ensuite qu'il n'eiiste
aucune étoile dont la lumière nous vienne en moins de trois
ans; qu'il en est quelques-unes à Tégard desquelles on n'a pu
employer un moyen d'observation particulier et dont la lumière
ne nous arrive pas en moins de trente ans.
c En passant des résultats certains à ceux qui n'ont qu'une
grande probabilité, montrez que, suivant toute apparence, cer-
taines étoiles pourraient être visibles plusieurs millions d'années
après avoir été anéanties ; car la lumière qui en émane emploie
plusieurs millions d'années à franchir l'espace qui les sépare de
la terre.»
« Tel fut, Messieurs, en raccourci, et seulement avec quelques
modifidations dans les chiffres, le conseil que donnait Euler. Le
conseil fut suivi : au lieu du monde de la fable^ le ministre dé-
LE CIEL. 19
couTrit le monde de la science. Euler attendait son ami avec im-
patience. Il arrive enfin, Tœil terne et dans une tenue qui' pa-
raissait indiquer le désespoir. Le géomètre, fort étonné, s'écrie:
« Qu'est-il donc arrivé? — Ah ! monsieur Euler, répond le mi-
nistre, je suis bien malheureux ; ils ont oublié le respect qu'ils
devaient au saint temple, ils m'ont appUudi. »
Le monde de la science était de cent coudées plus grand que le
monde .qu'avaient rêvé les imaginations les plus ardentes. 11 y
avait mille fois plus de poésie dans la réalité que dans la fable.
CuÇu)
m
L'ESPACE UNIVERSEL
Insensé . je croyais embrasser d'an coup d*œil
Ces déserts où Newton, sar l'aile da gr*nie, '
Planait, tenant en main la coupe d'Uranie.
Je ▼calais révéler çoels sublimes accords
Promènent dan^Tether tous les célestes corps;
Mais devant eux s'abtme et s'éteint ma pensée.
ROt^CHBR.
11 y a des vérités devant lesquelles la pensée hu-
maine se sent humiliée et confondue, qu'elle con-
temple avec effroi et sans pouvoir les regarder
en face, quoiqu'elle comprenne leur existence et
leur nécessité: telles sont celles de l'infini de l'es-
pace et de l'éternité de la durée.
Impossibles à définir, car toute définition ne
pourrait qu'obscurcir l'idée primitive qui est en
nous, ces vérités nous commandent et nous domi-
nent. Chercher à les expliquer serait une peiné
stérile : il suffit de les mettre en face de notre at-
tention pour qu'elles nous révèlent àl'instant toute
l'immensité de leur valeur. Mille définitions en ont
L'ESPACE UNIVERSEL. 21
été données; nous ne voulons en oiter ni même en
rappeler une seule. Mais nous voulons ouvrir de-
vant' nous l'espace, et nous y engager pour essayer
d'en pénétrer la profondeur.
La vitesse d'un boulet de canon à sa sortie de la,
bouche à feu est une bonne marche : 400 mètres
par seconde. Mais celte marche serait encore trop
lente pour notre voyage dans l'espace, car notre
vitesse ne serait guère que-de 1440 kilomètres, ou de
360 lieues à l'heure. C'est trop peu. Il y a, dans la
nature, des mouvements incomparablement plus
rapides , par exemple la vitesse de la lumière. Cette
vitesse est de 77 000 lieues par seconde. Ceci vaut
mieux : aussi prendrons-nous ce moyen de trans-*
port. Permettez-moi donc, par une comparaison
vulgaire, de vous, dire que nous nous mettons
à cheval sur un rayon de lumière, et que nous
nous laissons emporter par sa course rapide.
Prenant la Terre pour point de départ, nous
nous dirigerons en droite ligne vers un point quel*
conque du ciel. Nous partons. A la fin de la pre-
mière seconde, nous avons déjà parcouru 77000
lieues; à la fin de la deuxième, 154000. Nous con-
tinuons. Dix secondes, une minute, dix minutes
sont écoulées.... cinquante millions de lieues ont
passé. Poursuivons, pendant une neure, pendant
un jour, pendant une semaine, sans jamais ralentir
notre marche: pendant des mois entiers, pendant
un an. La ligne que nous avons parcourue est déjà
si longue, qu'exprimée en kilomètres ou en lieues,
le nombre qui la mesure surpasse notre faculté de
22 LES MERVEILLES CÉLESTES.
compréhension et n'indique plus rien à notre es-
prit: ce sont des trilions, des millions de millions.
Mais ne suspendons pas notre essor. Emportés sans
cesse par cette même rapidité de 77000 lieues par
chaque seconde, perçons l 'étendue en ligne droite
pendant des années entières, pendant cinquante
ans, pendant un siècle.... Où sommes-nous? Depuis
longtenaps nous avons franchi les dernières régions
étoilées que Ton aperçoifde la Terre, les dernières
que l'œil du télescope a visitées; depuis longtemps
nous marchons en d'autres domaines, inconnus,
inexplorés. Nulle pensée n'est capable de suivre le
chemin parcouru ; les milliards joints aux milliards
rie signifient plus rien ; à Taspect de cette étendue
prodigieuse l'imagination s*arrête, anéantie.... Eh
bien? et c'est ici le point merveilleux du problème :
nous n'avons pas avancé d'un seul pas dans l'espace.
Nous ne sommes pas plus rapprochés d'une li^
mite que si nous étions restés à la même place ;
nous pourrions recommencer la même course à
partir du point où nous sommes, et ajoutei* à notre
voyage un voyage de même étendue; nous pour-
rions joindre les siècles aux siècles dans le même
itinéraire, dans la même vitesse, — continuer le
voyage sans fin ni trêve ; — nous pourrions nous
diriger en quelque endroit de l'espace que ce soit,
à gauche, à droite, en avant, en arrière, en haut,
en bas, dans tous les sens; et lor^qu'après- des
sièdes employés à cette course vertigineuse, nous
nous arrêterions fascinés ou désespérés devant
l'immensité éternellement ouverte, éternellement
L'ESPACE UNIVERSEL. . 23
renouvelée, nous reconnattrions encore que notre
vol séculaire ne nous a pas fait mesurer la plus pe-
tite partie de l'espace, et que nous ne sommes pas
plus avancés qu'à notre point de départ. En réa-
lité, c'est l'inGni qui nous enveloppe, et comme
nous l'exprimions plus haut sur le nombre infini
des mondes, nous pourrions voguer pendant l'éter-
nité sans jamais trouver autre chose devant nous
qu'un infini éternellement ouvert.
11 suit de là que toutes nos idées sur l'espace n'ont
qu'une valeur purement relative. Lorsque nous
disons, par exemple: monter au ciel, descendre
sous la terre, ces expressions sont fausses en elles-
mêmes, car étant situés au sein de l'infini, nous
ne pouvons ni monter ni descendre: il n'y a ni
haut ni bas; ces mots n'ont qu'une acception rela-
tive à la surface terrestre que nous habitons.
Il faut donc se représenter l'univers comme une
étendue sans bornes, sans rivages, illimitée, in-
finie, dans le sein de laquelle planent des soleils
comme celui qui nous éclaire et des terres comme
celle qui se balance sous nos pas. Ni dôme, ni
voûtes, ni limites, d'aucune espèce : le vide dans
tous les sens, et dans ce vide infini, une quantité
prodigieuse de mondes, que bientôt nous allons
décrire. C'est cet espace universel que l'auteur du
Génie de Fhomme a voulu célébrer, lorsqu'il exprima
les remarquables pensées qui suivent:
Oui, quand je m'armerais des ailes de TÂurore,
Pour compter les soleils dont le ciel se décore ;
24 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Quand de Pimmensité sondant les profondeurs,
Ma pensée unirait les nombres aux grandeurs;
Sous ces gouffres sacrés égarant mon audace,
Quand j'userais le temps à mesurer l'espace,
Je verrais s'écouler les siècles réunis,
£t pressé, sans espoir, entre deux infinis»
Je ine serais toujours écarté de moi-môme.
Sans jamais m'approcher de ce vaste problème.
^
IV
DISPOSITION GÉNÉRALE DE L'UNIVERS.
LES ÉTOILES SONT DISTRIBUÉES PAR AGGLOMÉRATIONS.
On a sondé ces régions voilées;
Les bornes du possible ont été reculées!
Un mortel a pu voir, armé d'un œil géant,
Osciller des lueurs aux confins du néant.
C'est vous dont notre Herschell, à pâles nébuleuses
Découvrit les clartés qu'on dirait fabuleuses !
Il aperçut en vous des germes d'univers.
Qui, selon leurs aspects et leurs âges divers,
On contenaient encor leurs semences fécondes,
Ou déjà répandaient leurs poussières de mondes !
Eh bien ! de ces lueurs blanchâtres, que les yeux
Discernent vaguement aux limites des cieux.
L'une contient le ciel et le monde où nous sommes.
Ah ! la terre est trop loinl.... je ne vois plus les hommes-
J. J. AMPÈRE.
Au sein de l'espace illimité dont nous avons
essayé de concevoir Tinsondable étendue, planent
d'opulentes agglomérations d'étoiles, séparées entre
elles par des vides immenses. Nous montrerons
bientôt que toutes les étoiles sont des soleils comme
le nôtre, brillant de leur propre lumière, foyers
d'autant de systèmes de mondes. Or les étoiles ne
26 LES MERVEILLES CÉLESTES.
sont pas disséminées au hasard en tous les points
de l'espace : elles sont groupées comme les mem-
bres de plusieurs familles.
' Si nous comparions Tocéan des cieux aux océans
de la terre, nous dirions que les lies qui parsèment
cet océan ne s'élèvent pas isolément en tous les en-
droits de la mer, mais qu'elles sont réunies çà et là
en archipels plus* ou moins riches. Une puissance
aussi ancienne que l'existence de la matière a présidé
à l'éclosion de ces îles dont chaque archipel compte
un grand nombre; nulle d'entre elles ne s'est éle-
vée spontanément en une région isolée; elles sont
toutes agglomérées par tribus, dont la plupart
comptent leurs membres par millions.
Ces riches groupements d'étoiles ont reçu le nom
de nébuleuses. Cette dénomination vient de ce qu'à
l'invention des lunettes astronomiques on ne dis-
tinguait ces tribus étoilées que sous un aspect
diffus, nuageux, qui ne permettait pas au regard de
remarquer les étoiles composantes. Cette apparence
n'éveillant en aucune façon l'idée de rassemble-
ments solaires, on pensait qu'il y avait seulement
là des vapeurs cosmiques phosphorescentes, des
tourbillons de substance lumineuse, peut-être des
fluides primitifs dont la condensation progressive
amènerait dans l'avenir la formation d'astre^ nou-
veaux. On croyait assister à la création de mondes
lointains, et parfois en remarquant ces aspects par-
venus à des degrés divers de luminosité on crut
pouvoir en inférer leurs âges relatifs, comme dans
une forêt on peut reconnaître par approximation
DISPOSITION GÉNÉRALE DE L'UNIVERS. 27
l'âge des arbres de la même espèce selon leur gros-
seur ou selon les cercles concentriques qjii se for-
ment chaque année sous Técorce. Ainsi, la première
nébuleuse observée à Taîde d'un télescope et si-
gnalée comme un objet d'une nature particulière,
la nébuleuse d'Andromède, fut considérée pendant
trois siècles et demi comme entièrement dépourvue
d'étoiles. Simon Marins, de Pranconie, qui de.mu-
sicien était devenu astronome — goûts très-compa-
tibles du reste, — décrivant cette apparence ovale
et blanchâtre, qui, plus brillante au centre, s'affai-
blissait sur les bords, disait qu'elle ressemblait « à
la lumière d'une chandelle {candela) vue de loin à
travers une feuille de corne. » Il y a quelques an-
nées seulement, un astronome de Cambridge a
compté dans les limites de cette nébuleuse 1500 pe-
tites étoiles, et pourtant lé centre garde encore
malgré les meilleurs instruments l'aspect d'une
clarté diffuse. Plus tard, l'astronome Halley ne son-
geait pas davantage à des agglomérations d'étoiles.
< En réalité, disait-il, ces taches ne sont rien autre
chose que la lumière venant d'un espace immense
situé dans les régions de Téther, rempli d'un milieu
diffus et lumineux par lui-même.» On en vit d'au-
tres encore penser que c'était là la clarté du ciel
empyréfe, vue à travers une ouverture du firma-
ment. C'est ce que disait Derham , l'auteur de l'As-
tro'iheology.
Mais lorsque les instruments d'optique furent
perfectionnés, cette apparence d'une clarté diffuse
se transforma en un pointillé brillant; à mesure
28 LES MERVEILLES CÉLESTES.
que la puissance du télescope devint plus perçante,
le nombr^e des nébuleuses apparentes diminua, et
aujourd'hui, toutes celles qui du temps de Galilée
étaient regardées comme des nuages cosmiques
sont résolues en étoiles. Pour être juste, il faut
ajouter qu'en révélant la composition stellaire des
premières nébuleuses, le télescope en a découvert
d'autres dont il n'a pas encore dévoilé la nature ;
mais l'analogie nous porte à croire que, semblables
aux premières, ces nébuleuses ne restent à l'état in-
distinctqueparsuitedeleuréloignementprodigieux,
que les instruments les plus puissants ne sont pas
encore parvenus à vaincre ; et que le jour viendra où
cette distance étant franchie nous montrera là aussi
d'immenses rassemblements d'étoiles.
Ainsi l'on doit se représenter l'espace infini
comme un vide immense au sein duquel sont sus-
pendus des archipels d'étoiles. Ces archipels sont
peut-être eux-mêmes en nombre infini ; ils comptent
par millions les étoiles qui les constituent, et de
l'un à l'autre la distance est incalculable. Ils sont
distribués dans l'étendue à toutes les directions,
dans tous les sens, suivant toutes les directions
imaginables , et revêtent eux - mêmes toutes les
formes possibles, comme nous allons en être té*
moins.
L'une des nébuleuses les plus remarquables et
les plus régulières, celle qui peut en même temps
servir le mieux à l'illustration des raisonnements
qui précèdent, c'est la nébuleuse du Centaure. —
Nous étudierons plus loin l'aspect des constella-
DISPOSITION GÉNÉRALE DE L'UNIVERS. 29
tiens, et la méthode là plus simple pour trouver les'
objets célestes les plus dignes de notre attention.
— Cette ijébuleuse se présente sous l'aspect ci-desr
sous dans les champs d'un bon télescope.
Fig. 2. Nébuleuse ou amas du Centaure.
A l'œil nu, on la distingue à peine, comme un
point d'une faible clarté; dans le télescope on voit
briller sous ses yeux une multitude prodigieuse
d'étoiles fortement condensées vers le centre. Cette
condensation est une preuve manifeste que l'amas
d'étoiles n'est pas seulement circulaire, mais en-
core sphérique. Un instant d'attention suffit , en
effet, pour montrer que si l'on regarde de loin une
sphère d'étoiles, le rayon visuel traversera une Ion-
30 LES MERVEILLES CÉLESTES.
gueur moindre s'il regarde les bords de la sphère
que s'il regarde le centre, et rencontrera moins d'é-
toiles sur son chemin vers les bords que vers le cen-
tre. A mesure que ce rayon visuel se rapprochera
du centre, sa partie comprise dans la sphère de-
viendra plus longue et le nombre d'étoiles qu'il ren-
contrera ira en augmentant. Le maximum sera au
centre même. C'est cet effet d'optique qui avait fait
croire à une 'condensation de la matière nébuleuse.
Halley la trouva, en 1679, pendant qu'il travaillait
au catalogue des détails du ciel austral ; elle est le
recueil des six nébuleuses connues de son temps.
Les limites de Cette nébuleuse ne sont pas aussi
nettement définies que dans celles qui ont particu-
lièrement reçu la désignation de globulaires. La
figure 3 représente quelques types choisis parmi
ces dernières.
De ces amas d'étoiles les premiers sont certaine-
ment sphériques ; les autres , allongés, dont nous
voyons l'épaisseur diminuer de plus en plus, sont
probablement encore circulaires, mais aplatis sous
la forme de lentilles ; au lieu de se présenter à nous
de face, ils se présentent par la tranche.
A la vuei de ces amas globulaires on peut se de-
mander avec Arago quel est le nombre des étoiles
contenues dans certaines de ces nébuleuses. L'as-
tronome a répondu lui-même à sa question. Il se-
rait impossible de compter en détail et avec exac-
titude le nombre total d'étoiles dont certaines
nébuleuses globulaires se composent; mais on a
pu arriver à des limites. En appréciant l'espace-
DISPOSITION GÉNÉRALE DE L'UNIVERS. 31
ment angulaire des étoiles situées près dés bords,
c'est-à-dire dans la région où elles ne se projettent
Fig. 3. Nébuleuses globulaires.
pas les unes sur les autres, et le comparant avec le
diamètre total du groupe, on s'est assuré qu'une
nébuleuse dont l'étendue superficielle apparente
32 LES MERVEILLES CÉLESTES.
est à peine égale au dixième de celle du disque lu-
s
naire, ne renferme pas moins de 20 000 étoiles
DISPOSITION GÉNÉRALE DE L'UNIVERS. 33
c'est là le minimum. Les conditions dynamiques
propres à assurer la conservation indéfinie d'une
Fig. 5. Nébuleuses annulaires.
semblable fourmilière d'étoiles, ne semblent pas
faciles à imaginer, ajoute le célèbre astronome.
Suppose-t-on le système en repos, les étoiles à la
3
34 JLES MERVEILLES CÉLESTES.
longue tomberont les unes sur les autres. Lui
donne- t-on un mouvement de rotation autour d'un
Fïg. 6. Nébuleuse du Lion.
seul axe, des chocs deviendront inévitables. Au
surplus, est-îl prouvé à priori que les systèmes
globulaires d'étoiles doivent se conserver indéfini-
DISPOSITION GÉNÉRALE PE L'UNIVERS. 35
ment dans Tétat où nous les voyons aujour-
d'hui?] .
L'examen des changements survenus dans d*au*
très systèmes induirait à croire au contraire qu'il
n'y a là rien d'indéfiniment stable, et que le mou-
vement gouverne ces agglomérations de soleils
aussi bien qu'il gouverne chacun des soleils et cha-
cun des petits*mondes qui les composent.
Les nébuleuses les plus régulières ne sont pas les
plus curieuses; pourtant il en est quelques-unes
dont Taspect laisse un certain étonnement dans
Tesprit : ce sont des amas d'étoiles qui au lieu
d'être condensées en un globe immense sont dis-
tribuées en couronne i offrant l'apparence d'une
nébuleuse circulaire ou ovale, mais percée à son
centre. Deux types de ce genre sont représentés aux
figures 5 et 6..
La première est la nébuleuse perforée de la
Lyre; la seconde est celle d'Andromède. Dans l'une,
le magnifique télescope de Lord Ross montre des
bordures étincelantes d'étoiles rapprochées, et des
franges lumineuses dentelant le bord extérieur;
dans l'autre deux soleils symétriquement placés de
part et d'autre de l'ellipse semblent destinés au
gouvernement de ce système dans sa marche à tra-
vers l'espace. Les nébuleuses perforées, dit A. de
Humboldt, sont une des curiosités les plus rares.
Celle de la Lyre est la plus célèbre ; elle a été dé-
couverte en 1779, à Toulouse, par d'Arquier, au
moment où la comète signalée par Bode s'approcha
de la région qu'elle occupe. Elle a environ la gran-
36 LES MERVEILLES CÉLESTES.
deur apparente du disque de Jupiter, et forme une
ellipse dont les deux diamètres sont dans le rap-
port de 4 à 5. L'intérieur de l'anneau n'est pas noir,
mais faiblement éclairé. Cette partie vide est au
contraire d'un noir très-foncé dans les belles nébu-
leuses perforées de Thémisphère austral. Toutes
sont vraisemblablement des amas d'étoiles en forme
d'anneau.
La nébuleuse intéressante des3inée à la page pré-
cédente nous servira de transition entre les nébu-
leuses régulières et les nébuleuses irrégùlières :
c'est l'amas annulaire elliptique de la constellation
du Lion. Il semble qu'elle possède un noyau cen-
tral de plus forte condensation, que ce noyau soit
enveloppé de sphères concentriques plus ou moins
chargées d'étoiles, séparées entre elles par des vides
relatifs, et que ces enveloppes se succédant suivant
un grand axe, s'éloignent également du centre de
part et d'autre en diminuant d'étendue jusqu'au
point où elles s'éteignent en cône.
U^
NÉBULEUSES, SUITE.
« Quand la nuit aux aiUs noires et parsemées
d'étoiles obscurcit la terre et ieciel) semblable
an bel oiseau dont le sombre plnma^ étincelle
d*yeux innombrables; cette sainte obscurité,
ces feux divins, imposants, infinis, émanent de
toi^ 6 Créateur ! »
TnOMAS MOOBE.
A mesure que s'accroît le pouvoir ampliGcateur
des télescopes, les contours de ces amas d'étoiles,
comme leur aspect intérieur, se présentent sous
une forme de plus en plus irrégulière. Tels de
ces objets qui semblaient autrefois purement cir-
culaires ou pureipent elliptiques, ont offert depuis
une grande irrégularité dans leurs formes aussi
bien que dans le degré de luminosité qui leur ap-
partient. Là où des nuages pâles et blanchâtres of-
fraient un éclat calme et uniforme, Vœil géant du
télescope a vu s'ouvrir des régions alternativement
sombres et lumineuses. Les Ggures que nous ve-
38 • LES MERVEILLES CÉLESTES.
nons d'observer viennent toutes à l'appui de cette
remarque ; d'autres la confirment d'une manière
Fig. 7. Nébuleuse du Taireau.
plus éclatante encore. Il y a par exemple, dans la
constellation zodiacale du Taureau, une nébuleuse
uniforme et ovale qui n'offre pas le moindre ca-
NÉBULEUSES, SUITE. 39
ractère de singularité dans les instruments de faible
puissance. Or, qjand pour la première fois Lord
koss dirigea sur elle son grand télescope> il ne
put s'empêcher de lui donner immédiatement le
nom singulier de Nébuleuse de VEcrevisse (Crab-Ne-
bula), que sa forme lui décernait d'elle-même.
L'ellipse s'était transformée en poisson ; les anten-
nes, les pattes, la queue étaient figurées sui( le ciel
noir par la silhouette blanche que dessinaient de
longues traînées d'étoiles.
Il y a des nébuleuses irrégulières de toutes les
formes possibles, et sur les millions que l'on a"
Fig. 8. Le Navire.
déjà observées, décrites et dessinées, on ne saurait
en trouver deux qui se ressemblent. Elles ont re-
40 1,E8 «E^.B.1.1^ "«■^'■^-
,«„ „s forme, .es pl»» «f "^^0 .^» est
accompagne dune «u""
longue traînée lumineuse : telles sont celles
à-une j^jgorne, du neuve Éridan, de la Grande
A® ^* - telle est surtout celle du Navire, dans la-
Ours« '
NÉBULEUSES, SUITE. 41
quelle on retrouve le type classique des comètes
les plus régulières. D'autres, comme celles d'O-
rion, l'une des plus célèbres par les études qui
l'ont illustrée, ou comme celle des nuées de Ma-
gellan et du Navire (yi), semblent d'immenses
nuages vaporeux tourmentés jadis par quelque
vent tumultueux, percés de déchirures profondes,
et brisés par places en lambeaux. Celle-ci (constel-
lation- du Henard), ressemble à ces boulets doubles
que les gymnasiarqùes anglais soulèvent pour
exercer la force de leurs bras; celle-là (Ëcu de
Sobieski), écrit au milieu d'une page du ciel la
dernière majuscule de l'alphabet grec : Q.
D'autres nébuleuses se sont offertes en groupe,
comme si deux ou plusieurs de ces vastes systèmes
avaient associé leurs destinées. Plusieurs sont
doubles ;. on voit deux amas sphériques réunis
par la couronne diffuse qui les enveloppe, ou
séparés par une faible distance angulaire, ou quel-
quefois môme enveloppés dans des couches concen-
triques lumineuses comme deux œufs de neige au
milieu d'un nid de lumière. Ailleurs encore, dans
les nuées de Magellan, sous l'hémisphère austral,
on voit quatre nébuleuses circulaires disposées
aux quatre angles d'un losange illuminé lui-même
d'une fine poussière d'étoiles ; à l'un des angles
eitrémes, la nébuleuse se divise elle-même en
quatre globes, de sorte qu'en réalité on a sous
les yeux une immense agglomération d'étoiles,
dont les limites extrêmes présentent sept conden-
sations principales.
42 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Mais ce n'est pas tout. Non-seulement ces loin-
tains sjstèmes stellaires peuplés de myriades de
soleils revêtent les formes les plus variées, non-
^
p
-§
te
seulement ils offrent une diversité d'aspect supé-
rieure à celle que l'imagination peut construire ;
mais encore^quelques-uns d'entre eux dévoilent à
NÉBULEUSES, SUITE. 43
l'œil étonné qui les contemple, des nuances va-
riées et de véritables couleurs. L'une est colorée
d*un beau bleu indigo ; une autre est rose à son
centre et bordée de blanc; une autre encore émet
de magnifiques rayons bleu de ciel. Cette colora-
tion est produite par la couleur même des étoiles
qui la composent. On en a vu d'autres dont l'inten-
sité lumineuse a sensiblement varié ; l'éclat de
Tune d'entre elles s'est même aflaibli jusqu'au point
de la rendre complètement invisible.
Il est difficile de rendre l'impression que l'aspect
de ces lointains univers fait naître dans Tâme
lorsqu'on les contemple à travers ces merveilleux
télescopes qui rapprochent les distances. Les rayons
de lumière qui nous arrivent de si loin nous met-
tent teipporairement en communication avec ces
créations étrangères, et le sentiment de la vie ter-
restre assoupi dans le silenr-e des nuits profondes ,
semble dominé par l'ascendant que la contempla-
tipn céleste exerce si facilement sur Pâme captivée.
Les choses de la terre perdent leur prestige, et
l'on s'écrie volontiers avec le poète des Mélodies,
Irlandaises : « Il n'est rien de brillant que le ciel.
L'éclat des ailes de la gloire est faux et passager
comme les teintes pâlissantes des rois ; les fleurs
de l'amour, de l'espérance, de la beauté s'épa-
nouissent pour la tombe : il n'est rien de brillant
que le ciel. » On sent que, malgré l'éloignement
insondable qui sépare notre séjour de ces loin-
taines demeures, il y a là des foyers lumineux
et des centres de mouvement ; ce n'est pas le vide,
44 LES MERVEILLES CÉLESTES.
ce n'est pas le désert, c'est « quelque chose, » et ce
quelque chose sufOt pour attacher notre attention
et pour éveiller notre rêverie. Une impression in-
définissable nous est communiquée par les rayons
stellaires qui descendent silencieusement des abî-
mes inexplorés, on la subit sans l'analyser , et les
traces en restent ineffaçables, comme celles que le
voyageur ressent lo^rsquMl aborde de nouvelles
terres et voit de nouveaux cieuxse lever sur sa tête.
C'est ce que décrit l'illustre auteur du Cosmos ,
lorsqu'il présente les nuées de Magellan, vastes
nébuleuses avoisinant le pôle austral, comme un
objet unique dans le monde des phénomènes cé-
lestes, c Les magnifiques zones du ciel austral
comprises entre les parallèles du 50» et du 80« de-
gré, dit-il, sont les plus riches en étoiles nébu-
leuses et en amas de nébulosités irréductiles. Des
deux nuages magellaniques qui tournent autour
du pôle austral, de ce pôle si pauvre en étoiles,
qu'on dirait une contrée dévastée , le plus grand
surtout paraît être, d'après des recherches récen-
tes, une étonnante agglomération d'amas sphéri-
ques, d'étoiles plus ou moins grandes et de nébu-
leuses irréductiles, dont Téclat général illumine
le champ de la vision et forme comme le fond du
tableau. L'aspect de ces nuages , la brillante con-
stellation du Navire Argo, la Voie Lactée, qui s'é-
tend entre le Scorpion , le Centaure et la Croix, et,
j'ose le dire , l'aspect si pittoresque de tout le ciel
austral, ont produit sur mon âme une impression
ineffaçable. »
Fig. 11. Nébuleuse des Chiens de chasse.
NÉBULEUSES, SUITE. 47
Cependant Taspect le plus magnifique et le plus
éloquent des nébuleuses ne s'est pas encore révélé
dans celles qui précèdent. Pour se former une idée
de l'importance de ces amas d'étoiles et pour ap-
précier un peu leur valeur au point de vue de l'es-
pace qu'ils occupent comme au point de vue du
temps qui a présidé à leur formation , il faut avoir
sous les yeux les splendides nébuleuses en spirales
que le puissant télescope de Parsontown nous a
dévoilées là où les instruments ordinaires ne mon-
traient que des apparences semblables à celles que
nous avons passées en revue.
Lord Ross, en effet, a reconnu le premier que de
vastes systèmes de soleils étaient agglomérés, non
plus simplement autour d'un centre de condensa-
tion , non plus en amas plus ou moins réguliers ,
mais suivant une distribution qui révèle l'existence
de forces gigantesques en action par eux. 11 obr
serva d'immenses agglomérations dont les étoiles
composantes sont distribuées en longues courbes
dans un système général de lignes spirales.
Du centre principal naissent une multitude de
spires lumineuses, formées d'une' innombrable
quantité de soleils, contournant le noyau resplendis-
sant d'où elles sontissues, pour se perdre au loin en
affaiblissant insensiblement leur éclat et en s'étei-
gnant conune des traînées de vapeurs phosphores-
centes. Un noyau secondaire rallie d'un côté les
extrémités du plus lo'ng rayonnement. Ce sont de
splendides rubans de lumière constellés, terminés
pardeux nœuds arrondis. Cette riche nébuleuse spi-
48 LES MERVEILLES CÉLESTES.
raleappartientàlaconstellationdesChiensdechasse.
Avant la découverte due au puissant télescope quia
fait disparaître le voile dont elle restait encore enve-
loppée, les meilleurs instruments ne la montraient
que sous la forme d'un anneau dédoublé sur la moitié
de son contour, enroulant une nébuleuse globulaire
très-brillante à son centre. En dehors de l'anneau
on remarquait une seconde nébuleuse plus petite,
de forme ronde. Jamais changement de forme ne
fut plus manifeste entre les aspects révélés par les
télescopes de différentes puissances.
Imaginer les myriades de siècles qui furent né-
cessaires à la formation de ces immenses systèmes
serait une vaine entreprise. C'est avec lenteur que
s'accomplissent les.actions les plus formidables de
la nature. Pour que Ja matière cosmique ou le pro-
digieux assemblage de tant d'étoiles ait pu se dis-
'trîbuer suivant les lignes révélées par le télescope
et s'enrouler en de gigantesques spirales sous l'ac-
tion dominante de l'attraction combinée de toutes
les parties qui composent Cet univers, il a fallu
l'incalculable série des siècles amoncelés sur sa
tête. C'est ici surtout qu'il est vrai de dire que les
rayons lumineux qui descendent de ces créations
lointaines sont pour nous le témoignage le plus
ancien de l'existence de la matière.
La nébuleuse en spirale des Chiens de chasse
n'est pas la seule.de cette forme. Dans la constella-
tion de la Vierge, du Lion et de Pégase, on admire
aussi de semblables systèmes. Celle de la Vierge,
située dans l'aile centrale de cette figure , s'offre
NÉBULEUSES, SUITE. 49
SOUS Taspect de ces fusôes tournantes que Ton voit
aux feux d'artifice : du centre lumineux s'élèvent
tout autour de blanches traînées de lumière, se di-
Fig. 12. La Vierge.
rigeant et se courbant toutes dans le même sens ;
des vides obscurs les séparent et donnent plus de
netteté au dessin de leur direction. Celle du Lion
4
50 LES MERVEILLES CÉLESTES.
présente une suite de zones concentriques ovales
enveloppant le centre, également plus lumineux ;
une multitude d'étoiles resplendissent en ce centre.
La nébuleuse en spirale de Pégase, marquée d'une
belle étoile à sa partie centrale, est circulaire et
composée de cercles successivement lumineux et
obscurs; d'un côté la circonférence est coupée par
une tangente, ligne de lumière large et plus longue
qtie la nébuleuse elle-même , à laquelle celle-ci
semble attachée comme ces petits nids soyeux d'in-
sectes au flanc des branches.
En écrivant ces lignes, je me souviens de l'année
1 702, dans laquelle un faiseur de systèmes composa
un gros volume pour démontrer que l'univers est
une grande spirale. Selon lui, Dieu serait placé au
centre des Mondes; de ce centre il communiquerait
avec tous les êtres créés par une infinité de lignes
"spirales se dirigeant vers la circonférence. Soleils
et mondes, corps et esprits, tout serait mû en spi-
rale. Si cet-auteur singulier renaissait de nos jours,
av.ec quel empressement il saisirait nos nébuleuses
en spirales pour illustrer sa thèse I
Les nébuleuses ne sont pas uniformément répan-
dues dans toutes les régions du ciel. Sur la sphère
étoilée on observe de vastes localités où nulle né-
buleuse n'est visible, tandis qu'en d'autres points
elles paraissent véritablement entassées. La région
du ciel la plus riohe se trouve dans le groupe sui-
vant de constellations, que l'on apprendra bientôt
à reconnaître : la Grande Ourse, Cassiopée, la Che-
velure de Bérénice, la Vierge. Dans la région zodia-
NÉBULEUSES. SUITE. 51.
cale voisine de la Vierge, on peut .voir passer, en
une heure^plus de 300 nébuleuses, tandis que dans
les régions opposées on n'en rencontrerait pas une
centaine. Les espaces qui précèdent ou qui sui-
vent les nébuleuses renferment généralement peu,
d'étoiles. Herschel trouvait cette règle constante.
Aussi, il paraît que toutes les fois que, pendant UU;
certain temps, aucune étoile n'était venue, par le
mouvement du ciel, se ranger dans le champ de.
son télescope immobile, il avait l'habitude de dire
au secrétaire qui l'assistait : c Préparez-vous à
écrire, des nébuleuses vont arriver. »
De ce fait que les espaces les plus pauvres en
étoiles sont voisins des nébuleuses les plus riches,
et de cet autre que les étoiles sont généralement
plus condensées vers le centre des nébuleuses, ré-
sulte une confirmation dé ce que nous disions plus
haut sur le travail incessant du grand nombre de
siècles qu'il a fallu pour établir ces systèmes. Il
ji'est rien* d'étonnant à ce que ces réunions puis-
santes se soient formées, soit aux dépens de la ma-
' tière cosmiqu environnante, destinée à seconden-
ser en étoiles, soit aux dépens des étoiles elles-
mêmes, et à ce que les espaces qui les entourent
ressemblent à de vastes déserts, à des régions
ravagées.
A la vue des nébuleuses pâlissantes qui cons-
tellent l'étendue, l'âme se sent attirée comme au
bord de ces abtmes dont la profondeur inconnue
donne le vertige. A la grandeur du spectacle suc-
cède un sentiment plus cher, un sentiment d'affec-
58 LES MERVEILLES CÉLESTES.
tion pour ces beautés mystérieuses, et Ton com-
prend bientôt combien elles surpassent les plus
précieuses richesses de la terre.
« Étoiles! poésie du ciel! s'écriait Lord Byron, si
nous cherchons à lire dans vos pages étincelantes
la destinée des hommes et des empires, nous som-
mes pardonnables, alors que dans notre désir de
grandeur nous osons franchir notre sphère mor-
telle et aspirer à nous unir à vous; car vous êtes
une beauté et un mystère, et vous nous inspirez de
loin tant d'amour et de respect, que nous avons
donné une étoile pour emblème à la fortune, à la
gloire, à la puissance, à la vie.
« Le ciel et la terre se taisent. Ils ne doraient
pas, mais leur haleine reste suspendue comme il
arrive pour nous dans un moment d*émotion vive;
ils sont silencieux comme nous quand une pensée
nous préoccupe trop profondément. Le ciel et la
terre se taisent *. du cortège lointain des étoiles jus-
qu'au lac assoupi et à la rive montagneuse, tout est.
concentré dans une vie intense, en laquelle il n'est
pas un rayon, pas un souffle, pas une feuille qui
n'ait sa part d'existence, et n^ sente la présence de
l'Être créateur et conservateur de toute cliose.
« Alors s'éveille ce sentiment de l'infini que nous
éprouvons dans la solitude, là où nous sommes le
moins seuls ; c'est la vérité qui s'infuse dans notre
être et le purifie du moi personnel ; c'est une vi-
bration, âme et source de la musique, qui nous ini-
tie à l'éternelle harmonie, répand autour de nous
un charme pareil à la ceinture fabuleuse de Gythé-
NÉBULEUSES, SUITE. 53
rée, unissant toutes choses dans les liens de la
beauté, et qui désarmerait jusqu'au spectre de la
Mort, si sa fatale puissance était matérielle.
« Ils eurent raison, les anciens Persans, de lui
donner pour autels les hauts lieux et le sommet des
monts sourcilleux, et de ne point emprisonner dans
des murailles le culte de l'esprit qui n'est honoré
qu'imparfaitement dans des sanctuaires élevés parla
main des hommes. Venez donc comparer vos co-
lonnes, vos temples grecs ou gothiques, destinés à
abriter des idoles, avec l'air et la terre, ces temples
delà nature, etgardez-vous de circonscrire la prière
dans une étroite enceinte ^ »
«
1. Chxld Harold, lxxxviii-xci.
Cj^
VI
LA VOIE LACTÉE.
nuit majestueuse, arche immense et profonde.
Où Ton entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde I
Où tant d'astre« en feux portant écrit son nom,
Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon.
Et jusqu'aux infinis où leur courbe est lancée.
Porter ses yeux, sa main, son ombre et sa pensée 1
Kt vous vents palpitant la nuit sous ces hauts lieux,
Qui caret^sez la terre et parfumez les cieux !
Mystères de la nuit, que l'ange seul contemple,
Cette heure aussi pour moi lève un rideau dfu temple.
Lamartine, Jocelyn.
Nous avons vu que l'univers est formé par des
nébuleuses, répandues dans l'immensité de Tes^
pace, à toutes les profondeurs imaginables et dans
tous les sens possibles. Mais alors, s'il n'y a que des
nébuleuses dans l'espace, et si nul corps céleste
n'est isolé de ces agglomérations, la terre où nous
sommes fait donc partie d'une nébuleuse? L'habi-
tant du globe terrestre se trouve donc, lui aussi,
au sein de l'un de ces immenses amas d'étoiles qui
constituent les archipels de l'océan céleste? et nous
LA VOIE LACTÉE.^ 55
ne vivons donc pas, comme les apparences tendent
à le faire supposer, en dehors de celte création
étoilée qui rayonne sur nos têtes? En un mot, si
tous les astres sont réunis en groupes, la terre ap-
partient donc aussi k un groupe d'astres, à une
nébuleuse?
Oui, La terre, comme tous les astres, fait partie
d'une nébuleuse. Elle n'est pas isolée dans les dé-
serts de l'infini, elle ne fait pas exception à la loi
générale. La terre, comme les planètes qui Tavoi-
sinent, appartient au soleil. Ce soleil les représente
dans le recensement universel des astres, car ni
terre ni planètes ne comptent au nombre de ces
splendeurs, et ce soleil est l'une des étoiles compo-
santes d'une immense nébuleuse.
Le soleil n'est qu'une étoile : cette assertion peut
étonner au premier abord, à cause des illusions
produites par les sens. Le flambeau de notre lu-
mière, le foyer de la chaleur, le gouverneur de la
vie terrestre, nous apparaît sous le prestige légitime
de son unique puissance, et nous le saluons comme
le prince des astres, comihe le premier d'entre les
grands du ciel. Et pour nous, en effet, il mérite sou-
verainement ces titres, et tous ceux que notre juste
reconnaissance se platt à lui attribuer. Mais si nous
l'estimons supérieur«aux étoiles, si nous le trouvons
plus important, plus magnifique, plus nécessaire,
c'est uniquement parce que nous sommes auprès
de lui, parce qu'en réalité nous sommes son loca-
taire, son sujet, et que, contrairement à ce qui se
passe surla terre, nous reconnaissons avec bonheur
56 LES MERVEILLES CÉLESTES.
la supériorité de nos maîtres dans l'ordre céleste.
Lui appartenant, nous vivons à ses dépens , en vé-
ritables parasites, et sans lui nous tomberions sou-
dain dans les ténèbres de la mort. Le remercier et
reconnaître sa puissance n'est que trop juste. Ce-
pendant, pour juger les choses au point de vue de
l'absolu, il faut nous élever au-dessus de la dépen-
dance particulière qui peut s'opposera là justesse
de notre jugement, comme celui qui, placé dans
l'intérieur d'un édifice et voulant examiner le rang
de cet édifice dans la ville, s'en éloigne, et se pla-
çant sur une hauteur, compare entre eux les diffé-
rents édifices. Il faut de même sortir de la domi-
nation solaire, et nous transporter en esprit dans
un point reculé de l'espace, d'où nous puissions
reconnaître par comparaison le rang occupé par
notre soleil dans l'univers sidéral.
Or, en nous éloignant du soleil, vers un point
quelconque de l'espace, nous verrons ce soleil di-
minuer de grandeur et perdre l'importance capitale
qui paraissait être son privilège. Quand nous at-
teindrons les limites de son système, il ne nous
offrira déjà plus que Faspect d'une grande étoile.
En nous éloignant encore, nous le verrons descendre
au rang d'une simple étoile. Enfin, si, nous dirigeant
vers une étoile quelconque du ciel, nous continuons
d'assister à la décroissance du soleil qui s'enfonce
derrière nous dans les profondeurs de l'étendue,
tandis qu'il deviendra petite étoile, perdue bientôt
dans la multitude des autres, celle où nous diri-
gepns nos pas perdra au contraire de son aspect
LA VOIE LACTÉE. 57
modeste, grossira, resplendira, et grandissant à
mesure que nous approchons d'elle, deviendra
un véritable soleil, non moins important que le
nôtre par sa puissance lumineuse et calorifique, et
par les dons qu'il dispense aux planètes de son
domaine.
En passant au delà de ce nouveau soleil et en conti-
nuant notre marche, notis assisterons à la transfor-
mation analogue d'autres étoiles en soleils ; toutes
celles vers lesquelles nous passerons successive-
ment nous apparaîtront sous cet aspect, nous mon-
trant ainsi qu'elles brillent de leur propre lumière
et sont autant de foyers planétaires. Enfin, lorsque
nous aurons traversé ces plaines étoilées, nous
atteindrons des plages où les soleils sont plus
claîr-semés, et bientôt un désert vide d'étoiles.
Aux milliard]^ de milliards de lieues que nous
venons de traverser, ajoutons encore une certaine
quantité de milliards, et nous arriverons bientôt en
un point favorable pour nous rendre compte du
rang absolu de notre soleil. Supposons donc que
nous abordions enfin les premiers soleils constitu-
tifs d'une nébuleuse, et qu'alors seulement nous
retournant du côté d'où nous venons, nous cher-
chions quelle place occupe notre soleil dans l'armée
d'étoiles que nous avons laissée derrière nous.
C'est de là seulement que nous pouvons bien ju-
ger les choses. Or, voici ce qui nous apparaît.
Tous les astres qui peuplent nos nuits étoilées
sont maintenant resserrés dans une étendue res-
treinte, et nous remarquons — maintenant que nous
58 LES MERVEILLES CÉLESTES.
sommes sortis de leur ensemble — qu'ils forment
une agglomération de petits points brillants, et qu'ils
ressemblent à une tle de lumières suspendue dans
l'espace. En un mot, et c*est là où nous voulons en
venir, ils forment une nébuleuse. Cette nébuleuse
est isolée; ses limites sont assez nettement défi-
nies, et nul groupe, nul étoile ne brille dans le dé-
sert qui l'entoure. Elle se d'essine dans les ténèbres
sous la forme suivante.
Fig. 13. La Voie lactée.
C'est dans cette nébuleuse que nous habitons ;
c'est là que réside notre monde solaire. En quel
endroit sommes-nous? La question est au moins
curieuse, et du point où nous sommes placés
pour observer sous son aspect véritable l'amas
d'étoiles dont nous faisons partie, les meilleurs
instruments ne parviendraient pas à distinguer
notre petit soleil. Mais il n'^st pas toujours néces-
saire de voir les personnes pour deviner où elles
LA VOIE LACTÉE. 59
sont. C'est pourquoi nous avons pu marquer vers
le centre de la nébuleuse, et non loin de la ligne
de séparation de la zone en deux couches, un petit
point de repère. Ce point, c'est Tendroit occupé par
notre soleil. La terre et les planètes sont avec lui;
mais puisqu'il est impossible de distinguer le soleil
an sein de cette assemblée, à plus forte raison est-il
delà dernière impossibilité d'apercevoir le moindre
vestige de l'existence de notre système planétaire.
Si nous habitons ainsi dans la région médiane
d'une riche nébuleuse^ comment se fait-il, pour-
ront se demander les esprits curieux, comment se
fait-il que nous ne nous en apercevions pas^ et que
nos nuits limpides nous montrent tout autour de
nous un ciel purement et splendiiiement étoile?
Est-il donc nécessaire de s'en aller à tant de mil-
liards de milliards de lieues de la terre pour sa-
voir où elle se trouve? et si cela est nécessaire,
comment Ta-t-on su ?
Hais non : cela n'est pas nécessaire, puisque l'on
connaît cette position. D'ici, sans sortir de notre
sphère, nous observons le ciel, et nous voyons pré-
cisément que tout autour de nous un grand cercle
nébuleux enveloppe notre globe. Nous nous voyons
vers le centre de ce cercle, et toutes les nuits nous
montrent sur nos têtes une bande blanchâtre de
petites étoiles serrées nous entourant perpétuelle-
ment. Cette agrégation d'étoiles, on l'a déjà de-
viné, c'est la Voie lactée.
La Voie lactée, ce large ruban irrégulier de
nuages stellaires qui traverse le ciel dans toute sa
60 LES MERVEILLES CÉLESTES.
largeur, n'est pas autre chose, en effet, que la plus
grande longueur de cette immense lentille d'étoiles
à laquelle nous appartenons. Si le ciel tout entier
ne paraît pas nébuleux dans tous les sens, c'est
précisément parce que la nébuleuse à laquelle nous
appartenons n'est pas sphérique, mais de forme
lenticulaire, et que dans la largeur de la lentille il
y a moins de profondeur et moins d'étoiles que
dans le sens de la longueur. Du point où nous
sommes placés, si notre œil plonge dans la lon-
gueur, il rencontre étoiles sur étoiles, indéfini-
ment, parce qu'il y a une immense étendue du
point où nous sommes aux abords de la nébu-
leuse aplatie ; mais si notre regard s'écarte du
plan équatorial vers les côtés, il rencontre d'au-
tant moins d'étoiles qu'ils'en éloignera davantage,
et en arrivant au diamètre polaire, il n'en rencon-
tre presque plus. Il y a trente fois moins d'étoiles
dans ces régions que dans celles qui avoisinent lé
plan équatorial.
Toutes les étoiles qui scintillent dans le ciel pen-
dant la nuit profonde appartiennent à une seule
agglomération, à une seule nébuleuse, dont la
Voie lactée nous marque le sens longitudinal. Les
étoiles ne sont pas isolées d'une manière absolue,
au hasard, dans les déserts du vide; elles font
partie d'un ensemble; le soleil qui nous éclaire
est l'une d'entre elles; elles sont réunies par mil-
lions dans un groupe gigantesque, analogue aux
amas lointains dont nous parlions plus haut. Au
lieu de ne voir qu'une lueur diffuse, qu'une clarté
LA VOIE LACTÉE. 61
indistincte dans la Voie lactée^ le télescope sé-
pare les étoiles qui la composent et montre qu'elle
est formée d'une multitude innombrable d'astres
fort irrégulièrement rassemblés.
L'idée que nous 'devons nous faire de la Voie
lactée est donc bien différente de celle que les ap-
parences nous présentent et de celle dont les an-
ciens se contentaient. Dès l'origine des âges, dès les
premières observations d'une astronomie élémen-
taire, on avait remarqué cette traînée semi-lumi-
neuse qui traverse le ciel, et la Mythologie régnante
avait brodé sur elle les images dont elle ornait
toutes choses. Un poète écossais du seizième siècle,
Georges Bucbanan, a retracé en quelques élégantes
paroles cette histoire des singulières opinions
émises sur la Voie lactée, en même temps qu'il
s'est élevé à la cause véritable de cet aspect céleste.
« Pourrais-je te passer sous silence, dit-il en
s'adressant à la Voie lactée, toi que les anciens
poètes ont tant célébrée dans leurs chants! toi qui
partages le ciel par ta large ceinture et qui en fais
un des plus beaux ornements! Tu brilles au sein
de la nuit, et sensible à tout l'univers, tu frappes
les yeux des mortels ; tu répands ta douce lumière
toutes les fois que Tair sans nuages nous laisse
librement porter nos regards jusqu'à la voûte
céleste. Cette blancheur éclatante qui te fait si ai-
sément remarquer t'a fait donner le nom de Voie
lactée, soit (si la fable n'en a point imposé aux an-
ciens poètes) parce que des gouttes de lait tombées
du sein de Junon coulèrent obliquement à travers
62 LES MERVEILLES CÉLESTES.
les astres et tracèrent sur l'azur des deux cette
bande si remarquable par sa blancheur ; soit, selon
d'autres, parce que c'est le chemin' qui conduit à
la demeure des dieux et au calais du maître du
tonnerre. Il en est qui croient que c'est le séjour
qu'habitent les mânes des âmes heureuses; que là;
exemptes de tout travail, libres de tout souci, elles
vivent comme les dieux dans une éternelle félicité.
D'autres veulent que le pôle conserve encore les
traces de l'incendie allumé par Phaëton, lorsque
le char de Phébus, écarté de sa route par ce con-
ducteur novice, livra en proie aux flammes les de-
meures célestes, et manqua d'embraser l'univers.
11 y en a qui prétendent que lorsque Dieu créa
le monde et en assembla les différentes parties,
lorsqu'il réunit ses flancs immenses, les extrémités
du ciel, en se liant l'une à l'autre, laissèrent (entre
elles une espèce de suture et comme une cicatrice tou-
jours subsistante, qui marque le point de réunion
de toutes ces parties. Mais ceux qui se sont occupés
de rechercher les causes secrètes des phénomènes
célestes croient que cette bande est produite par un
amas de petites étoiles contiguês, dont les clartés
réunies forment cette blancheur lumineuse, sem-
blable à celle que donne le crépuscule, ou à cette
faible lumière que conservent encore les astres
lorsqu'ils pâlissent à l'approche de Phébus. »
Ces fantaisies de rimagination, autorisées parles
fables antiques, étaient bien loin de ]a réalité ; et
ici comme précédemment la réalité est plus belle,
plus grande, plus admirable que la fiction. Depuis
LA VOIE LACTÉE. 63
le jour où les premières lunettes astronomiques
permirent de distinguer les étoiles dont l'agglo-
mération forme la blancheur de cette zone, les as-
tronomes portèrent leur attention sur sa constitu-
tion et sur sa structure. William Herschel, à l'aide
du puissant télescope qu'il avait fabriqué de ses
propres mains, résolut, vers la fin du siècle der-
nier, de dénombrer les étoiles comprises dans cette
zone: il se mit à l'œuvre et divisa son travail par-
ties par parties. Sa longue persévérance fut cou-
ronnée d'un grand succès. Par une comparaison
très-habile des parties où la condensation d'étoiles
atteint son maximun avec celles où elle atteint son
minimum, et par Texamen de l'étendue occupée
par ces anneaux immenses, le grand observateur
trouva que la Voie lactée ne renferme pas moins
de dix-huit millions d'étoiles !
Dix-huit millions d'étoiles dans la couche équa-
toriale de la nébuleuse lenticulaire à laquelle nous
'appartenons : ce n'est pas là le nombre total des
étoiles dont elle se compose, puisqu'il ne s'agit
pas ici des parties latérales de cette, masse gigan-
tesque, et que toutes les étoiles du ciel, situées de
part et d'autre du plan de plus grande conden-
sation, ne sont pas comprises dans cette énumé-
ration. Nous verrons un peu plus loin, au cha-
pitre consacré à l'étude des étoiles, que le nombre
total des membres de cette populeuse tribu est
bien supérieur encore à dix-huit millions.
Quelle est rétendue réelle occupée par cette réu-
nion de soleils? Le nombre des étoiles ^qui la corn-
64 LES MERVEILLES CÉLESTES. '
posent, et les distances réciproques de ces étoiles en-
tre elles y donnent pour cette étendue un nombre
que Tesprit ne peut bien concevoir sans s'y être
bien préparé, un nombre qu'il ne peut apprécier
s'il ne fait de grands efforts pour arriver à le
saisir. Je ne veux pas donner ce nombre en
lieues, parce qu'une suite immense de lieues dé-
passe les bornes de la vision de l'esprit même;
il vaut mieux prendre la mesure dont on se sert
habituellement pour les grandeurs astronomiques.
Or donc, l'étendue de la Voie lactée, dans sa plus
grande longueur, serait mesurée par un rayon de
lumière qui , à raison de 77 000 lieues par chaque
seconde, volerait en ligne droite et sans s'arrêter
pendant quinze mille ans.
Ainsi, comme nous nous trouvons vers le centre
de cette nébuleuse, lorsque par le champ d'un puis-
sant télescope nous observons les petites étoiles
lointaines situées dans les profondeurs de la Voie
lactée, notre rétine reçoit l'impression d'un rayon
lumineux parti il y a sept ou huit mille ans d'un
soleil analogue au nôtre et faisant partie du même
groupe sidéral.
Si telle est l'étendue de la nébuleuse dont nous
sommes une inGnitésimale partie constituante, les
autres nébuleuses semées dans l'espace sont-elles
aussi opulentes et aussi vastes; qu bien notre na-
tion est-elle privilégiée et surpasse-t-elle les au-
tres en richesse comme en étendue?
Il n 'y a pas de raison pour s'arrêter à cette dernière
idée, qu'un restant de vanité pourrait peut-être en-
LA VOIE LACTÉE, 65
core nous suggérer pour nous dédommager un peu
de la médiocrité du rang naturel où nous sommes.
La Voie lactée n'est pas unique ; toutes les nébu-
leuses de l'univers sont autant de voies lactées,
plus ou moins pareilles à la nôtre. Quelques-unes
peuvent être moins vastes; d'autres peuvent être
beaucoup plus vastes encore, attendu que dans le
domaine de Tinfini l'espace ne compte plus. Le
mieux pour nous est donc de prendre la moyenne,
et de penser que les nébuleuses pâlissantes et dif-
fuses qui semblent trembler au loin dans les in-
sondables immensités, sont des voies lactées peu-
plées d'autant de soleils que la nôtre. Mais alors,
puisqu'elles nous paraissent si petites, il faut donc
quelles soient bien éloignées de nous? Bien éloi-
gnées, en effet, car si nous cherchons à quelle dis-
tance il faudrait transporter notre voie lactée pour
qu'elle se réduise à la limite d'une nébuleuse
moyenne, nous trouvons qu'il faudrait l'éloigner à
334 fois sa longueur, distance telle que notre agile
messager, le rayon de lumière, emploie un peu
plus de cinq millions d'années à la franchir.
Telle est la distance qui peut séparer entre elles
les gigantesques agglomérations de soleils dont
l'univers sidéral est composé, et qui planent dans
l'espace, suspendues dans toutes les profondeurs
de l'immensité insondée.
En contemplant ces merveilleuses grandeurs on
comprend qu'elles aient été pour les poètes un
sujet d'extase, et l'on redit avec émotion les belles
pensées qu'elles ont inspirées.
5
66 LES MERVEILLES CÉLESTES.
< toi, magnifique et inimaginable éther!
vous, innombrables masses de lumière qui vous
multipliez et vous multipliez sans cesse à nos yeux !
qu'étes-vous? Qu'est-ce que ce désert bleu et sans
bornes des plaines éthérées où vous roulez comme
les feuilles tombées sur les fleuves limpides d'Éden?
votre carrière vous est-elle tracée? ou parcourez-
vous dans un joyeux désordre un univers aérien,
infini par son étendue? Cette pensée afflige mon
âme, enivrée d'amour pour l'Éternité. Dieu ou
Dieux, ou qui que vous soyez, que vous êtes beaux!
que je trouve vos ouvrages parfaits.... Faites-moi
mourir comme meurent les atomes (si toutefois
ils meurent) ou révélez-vous à moi dans votre pou-
voir et votre science. Mes pensées ne sont pas indi-
gnes de ce que je vois, quoique la poussière dont
je suis formé le soit.... Esprit! accorde-moi d'ex-
pirer ou de voir tout de plus près *. »
1. Lord Byron, Gain.
^
NOTRE UNIVERS
LC MONDE SIDÉRAL.
Un monde est assoupi sons la voûte des cieuz.
Mais, sous la Yoùte même où s'élèvent mes yeux,
Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre
Trahis par leur splendeur étincellent dans l'ombre,
Les signes épuisés s'usent à les compter,
. Et l'âme infatigable est lasse d'y monter I
... Là l'antique Orion, des nuits perçant les voiles,
Dont Job a le premier nommé les sept étoiles;
Le Navire fendant l'éther silenciecx.
Le Bouvier dont le char se traîne dans les çieox,.
La Lyre aux cordes d'or, le Cy^ne aux blanches ailes,
Le Coursier qui du ciel tire des étincelles,
La Balance inclinant son bassin incertain.
Les blonds Cheveux livrés au souffle du matin',' -
Le Bélier, le Taureau, l'Aigle, le Sagittaire,
Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la Terre,
Tout ce que les néros voulaient éterniser,
Tout ce que les amants ont pu diviniser,
Transporté dans le ciel par de touchants emblèmes,
N'a pu donner des noms à ces brillants systèmes.
Lamartine.
D'après ce qui précède, nous habitons le sein
d'une vaste nébuleuse, dont la couche équatoriaie,
se projetant sur notre ciel, y décrit cette zone
blanchâtre connue sous le Bom de Voie lactée.
Notre soleil est Tune des étoiles composantes de
70 LES MERVEILLES CÉLESTES.
cette agglomération gigantesque, et toutes les
étoiles qui scintillent durant nos nuits silencieuses
font partie, comme lui, de cette même tribu. C/est
là, à proprement parler, notre univers. Les autres
nébuleuses peuvent être regardées par nous comme
d'autres univers, étrangers à celui-ci, et dont nous
n'avons contemplé l'ensemble que pour nous éle-
ver à une notion plus rapprochée de la grandeur
dfe la création, mais que nous laisserons désormais
dans Timmensité inexplorée qu'ils habitent au fond
des espaces. Descendant du grand au petit, procé-
dant de Tensemble à la partie, nous embrasserons
maintenant de moins vastes proportions; nous
nous arrêterons à notre univers sidéral, autre-
ment dit, à la description générale des îles qui
constituent notre archipel céleste.
Nous ne parlerons pas encore ici delà nature des
étoiles, ni de leurs distances, ni de leurs mouve-
ments, ni de leur histoire particulière; avant de
poursuivre la réalité, il sera bon pour nous de
faire une digression sur les apparences. Nous
sommes pourtant bien mal disposé contre les ap-
parences, et nous leur préférons de beaucoup la
réalité; mais il en est quelques-unes dont nous ne
pouvons nous dispenser de parler, attendu qu'elles
forment en quelque sorte la superficie des choses
que nous devons approfondir, et qu'il faut passer
par cette superficie avant d'arriver à l'intérieur.
Mais lorsque nous convenons bien entre nous que
tel ou tel phénomène n'est qu'une apparence, il n'y
a aucun inconvénient â nous occuper de lui :1e
LE MONDE SIDÉRAL. 71
principal est de s'entendre et de ne rien con-
fondre.
Les étoiles paraissent disséminées au hasard
dans les cieux. Par une belle nuit étoilée, quand
notre regard s'élève vers ces hauteurs, il retnarque
une grande diversité dans l'éclat de ces lumières,
en môme temps qu'un désordre apparent dans leur
disposition générale. Cette irrégularité et le nom-
bre considérable des étoiles ont empêché de donner
à chacune d'elles un nom particulier; et pour les
reconnaître et en faciliter l'étude, on a partagé la
sphère céleste en sections. L'astronomie ded pre*
miers peuples, dit Francœur, s'est bornée à quel-
ques distinctions grossières; on s'est d'abord con-
tenté de dénommer les planètes et les plus belles
étoiles, et nous avons ^ conservé cet usage; mais
quand on a voulu étudier avec plus de soin et qu'on
a eu besoin, de désigner les astres d'un éclat moindre
on n'a pu suivre une méthode dont on sentait l'im-
perfection. On s'est conduit comme le font les na-
turalistes, qui, pour dénommer les espèces des
trois règnes, réunissent sous un nom commun un
certain nombre d'individus, qu'ils distinguent en-
suite entre eux par une qualification. Les astro-
nomes ont réuni les étoiles en divers groupes, sur
lesquels ils ont dessiné un animal ou un être fabu-
leux. On imposa à ces groupes ou constellationsy des
noms tirés de la Fable, de l'histoire ou des règnes
de la nature. Ces dénominations, consacrées par
l'antiquité, sont d'ailleurs tout à fait arbitraires,
et à moins que l'imagination ne se crée des fan-
72 LES MERVEILLES CÉLESTES.
tomes, comme elle fait voir des tableaux dans les
contours capricieux des nuages, on ne doit s'atta-
cher à trouver dans les groupes d'étoiles rien qui
puisse rappeler la figure ou imiter l'image de l'ob-
jet dont la constellation porte le nom.
La nécessité de se guider sur les mers obligea
rhomme à choisir dans les cieux d'invariables
points de repère sur lesquels il pût orienter sa
course, et c'est là l'origine historique des constel-
lations.
On forma des cartes représentatives du ciel, et,
dès Hipparque, astronome grec, on put classer les
étoiles, en les distinguant selon leur éclat, dans
les positions occupées par chacune d'elles sur les
figures dessinées.
Il était nécessaire de déterminer une méthode
pour trouver facilement une étoile particulière au
milieu d'un si grand nombre (quatre à cinq mille)
que l'on distingue à l'œil nu. On ignore la première
origine des constellations; mais on sait qu'elles
ont été établies successivement. Le centaure chi-
ron, précepteur de Jason, a la réputation d'avoir
le premier partagé le ciel sur la sphère des Argo-
nautes, mais Job vivait avant Tépgque où Ton
place le précédent, et ce prophète parlait déjà
d'Orion, des Pléiades, des Hyades, il y a trois
mille trois cents ans. Homère «parle également de
ces constellations en décrivant le bouclier de Yul-
cain« « Sur la surface, dit-il, Vulcain, avec une
divine intelligence, trace mille tableaux variés. Il
y représente la terre, les cieux, la mer, le soleil
LE MONDE SIDÉRAL. 73
infatigable, la lune dans son plein, et tous les
astres dont se couronne le ciel : les Pléiades, les
Hyades, le brillant Orion, TOurse, qu'on appelle
aussi le Chariot, qui tourne toujours aux mêmes
lieux et regarde l'Orion : c'est la seule constellation
qui ne se plonge point dans les flots de l'Océan ^ »
C'est toujours la même division mythologique
qui est en usage aujourd'hui. Depuis l'établisse-
ment du christianisme, il y eut plusieurs essais
destinés à réformer ce système païen et à le rem-
placer par des dénominations chrétiennes. Dans le
planisphère de Bède, saint Pierre remplace le Bé-
lier, saint André le Taureau, etc. De ces tenta-
tives, aucun nom n'est resté; car le Chariot de Da-
vid, le Sceau de Salomon, les trois Rois mages,
OU' « le Bâton de Jacob, » etc., datent de plus haut.
Plus tard encore un Allemand propesa de donner
aux douze signes du Zodiaque le blason des douze
plus illustres maisons de la noblesse européenne.
Ces essais particuliers restèrent stériles, et le règne
de la mythologie se continua jusqu'à nos jours.
Comme on observe une grande diversité dans
Viciât des étoiles, pour en faciliter l'indication, on
a classé ces astres par ordre de grandeurs. Ce mot
de grandeurs est impropre, attendu qu'il n'a aucun
rapport avec les dimensions des astres, puisque ces
dimensions nous sont encore inconnues; il date
d'une époque où Ton croyait que les étoiles les
plus brillantes étaient les plus grosses, et c'est là
1. Homère, Iliade, chant XVIIL
74 LES MERVEILLES CÉLESTES.
l'origine àe cette dénomination; mais il importe
de savoir que ce :n*est point là son sens réel. Il
correspond simplement à Y éclat apparent des étoiles.
Ainsi les étoiles de première grandeur sont celles
qui brillent avec le plus de vivacité dans la nuit
obscure; celles de seconde grandeur sont celles
qui brillent moins, etc. Or, cet éclat apparent tient
à la fois de la grosseur réelle de Tétoile, de sa
lumière intrinsèque et de sa distance à la terre ; il
ne possède par conséquent qu'un sens essentiel-
lement relatif. On peut dire cependant qu'en gé-
néral les étoiles les plus brillantes sont les plus
rapprochées, que celles dont la lueur pâle est à
peine distinguée dans les champs du télescope sont
les plus lointaines.
Ainsi, lorsque nous parlerons de la grandeur
des étoiles, il est convenu qu'il s'agira simplement
de leur éclat apparent ; cet éclat facilite beaucoup
les moyens de les reconnaître parmi les constel-
lations. Il y a maintenant un autre fait qu'il n'im-
porte pas moins de considérer comme relatif, et
non comme absolu : c'est la disposition des étoiles,
ou la forme des constellations. Nous savons déjà
que le ciel n'est pas une sphère concave sous la-^
quelle des clous brillants seraient attachés , mais
qu'il n'y a aucune espèce de voûte , que le vide
immense, infini, enveloppe la terre de toutes parts,
dans toutes les directions. Nous savons aussi que
les étoiles, soleils de l'espace, sont disséminées à
toutes les distances dans la vaste immensité. Lors
donc que nous remarquons dans le ciel deux étoiles
LE MONDE SIDÉRAL. 75
voisines, leur proximité apparente ne prouve en
aucune façon leur proximité réelle : elles peuvent
être éloignées Tune de l'autre, dans le sens de la
profondeur, à une distance égale ou supérieure à
celle qui nous sépare de la plus rapprochée. De
même, lorsqu'on réunit dans un même groupe
quatre ou cinq étoiles, ou davantage, cela n'impli-
que pas que ces étoiles, formant une même con-
stellation, se trouvent sur un même plan et à une
égale distance de la terre. Nullement. Disséminées
à toutes les profondeurs de l'espace, tout autour
de l'atome terrestre, la disposition qu'elles revêtent
à nos yeux n'est qu'une apparence causée par la
position de la terre vis-à-vis d'elles. C'est là une
pure affaire de perspective. Quand nous nous trau-
vons pendant la nuit, au milieu d'une vaste place
publique (soit, par exemple, sur la place de la Con-
corde), dans laquelle un grand nombre de becs de
gaz sont dispersés, il nous est difficile de distin-
guer, à une certaine distance, les lumières les plus
éloignées de celles qui le sont moins : elles parais^
sent toutes se projeter sur le fond plus obscur ; de
plus, leur disposition apparente, vue du point où
nous sommes, dépend purement de ce point, et va-
rie selon que nous marchons nous-mêmes en long
ou en large. Cette comparaison vulgaire peut nous
servir à comprendre comment les étoiles , lu-
mières de l'espace obscur, ne nous révèlent pas les
distances qui peuvent les séparer en profondeur,
et comment la disposition qu'elles affectent sur la
voûte apparente du ciel dépend uniquement du
76 LES MERVEILLES CÉLESTES.
point OÙ nous nous plaçons pour les considérer.
En quittant la face et en nous transportant en un
lieu de l'espace suffisamment éloigné de celui-ci,
nous serions témoins, dans la disposition apparente
des astres, d'une variation d'autant plus grande
que notre station d'observation serait plus éloi-
gnée de celle où nous sommes. Mais il faudrait
pour cela nous transporter, non-seulement sur
les dernières planètes de notre système, mais en-
core quitter entièrement ce système, et nous en
éloigner à des distances au moins égales à celles
des étoiles voisines. En effet, delà dernière planète
de notre système, de Neptune , on voit les étoiles
dans la même disposition qu'ici. Le changement
ne s'opère qu'en partant d'une étoile à l'autre.
Un instant de réflexion suffit pour convaincre de ce
fait et pour nous dispenser d'insister davantage à
son égard.
Une fois ces illusions appréciées à leur juste va-
leur, on peut commencer sans crainte la descrip-
tion des figures dont la Fable antique a constellé h
sphère. La connaissance des constellations est né-
cessaire pour l'observation du ciel, et pour les re-
cherches que l'amour des sciences et la curiosité
peuvent inspirer ; sans elle on se trouve dans un
pays inconnu, dont la géographie ne serait pas faite,
oùil serait complètement impossible de se reconnaî-
tre. Faisons donc la géographie du ciel. Les innom-
brables figures d'animaux, d'hommes, ou objets
dont on a orné la sphère, ne seront pourtant pas des-
sinées ici, attendu qu'elles ne peuvent servir qu'à
LE MONDE SIDÉRAL. 77
embrouiller l'esprit de lignes imaginaires /Dans le
temps, on gravait des atlas célestes , où les figures
étaient représentées avec un soin exquis, avec tant
de soin môme, qu'on avait fini par oublier les étoi-
les et que le ciel n'était plus qu'une ménagerie.
Malgré Tintérêt des images, je ne veux pas suivre
cet exemple. Je donnerai seulement plus loin, sur
une carte spéciale, le tracé des constellations qui
dominent sur notre hémisphère. A présent, voyons
comment on s'oriente pour lire couramment dans
le grand livre du ciel.
Il y a une constellation que tout le monde connaît;
pour plus de simplicité nous commencerons par
elle; elle voudra bien nous servir de point de dé-
part pour aller vers les autres et de point de repère
pour trouver ses compagnes. Cette constellation,
c'est la Grande Ourse; que Ton a surnommée aussi
le Chariot de David; que les Latins nommaient 5ep-
tem triones (d'où est venu le mot septentripn), ou
encore Hélix, Plaustrum ; que les Grecs ont saluée
sôus le nom d"ApxTo; (xeYaAri, IXix^, etc. ; que les
Arabes appellent il/rfe66 alAkbar, et que les Chinois
ont saluée, il y a trois mille ans, dans le Tcheou-pey
comme la divinfté du nord. Ainsi elle peut se vanter
d'être célèbre. Si pourtant, malgré son universelle
notoriété, quelques-uns n'avaient pas encore eul'oc-
casion de lier connaissance avec elle, voici le signa-
lement auquel on pourra toujours la reconnaître :
Tournez-vous vers le nord, c'est-à-dire à l'op-
posé du point où le soleil se trouve à midi. Quelle
que soit la saison de Tannée^ le jour du mois ou
78 LES MERVEILLES CÉLESTES.
rheure de la nuit, vous verrez toujours là une
grande constellation formée de sept belles étoiles,
Fig. 14. Constellation de la Grande Ourse.
dont quatre en quadrilatère et trois à Tangle d'un
côté; le tout distribué comme ceci :
Vous l'avez tous vue, n'est-ce pas? Elle ne se
couche jamais. Nuit et jour elle veille au-dessus de
. rhorizon du nord, tournant lentement, en vingt-
quatre heures, autour d'une étoile dont nous allons
parler tput à Theure. Dans la figure de la Grande
Ourse, les trois étoiles de Textrémité forment la
queue, et les quatre en quadrilatère se trouvent
dans le corps. Dans le Chariot^ les quatre étoiles
forment les roues, et les trois le timon. Au-dessus
de la seconde d'entre ces dernières, les bonnes vues
distinguent une toute petite étoile, nommée Alcor,
que l'on appelle aussi le Cavalier. Les Arabes rap-
pellent Saidak, c'est-à-dire l'épreuve, parce qu'ils
s'en servent pour éprouver la portée de la vue. Les
lettres grecques servent à désigner chaque étoile ;
ce sont les premières de l'alphabet: a et p mar-
quent les deux premières étoijes, y et S les deux
LE MONDE SIDÉRAL. 79
autres, s, 5, >i, les trois du timon; on leur a
également donné des noms arabes que je pas-
serai sous silence parce qu'ils sont généralement
inusités.
Cette brillante constellation septentrionale, com-
posée (à l'exception du o*) d'étoiles de seconde
grandeur, a reçu depuis les temps antiques le
don de captiver l'attention des contemplateurs et
de personnifier les étoiles du nord. Plusieurs poètes
l'ont chantée; nous n'en appellerons qu'un, dont
les paroles sont dignes de la majesté du ciel : c'est
l'Américain Ware:
« Avec quels pas grandioses et majestueux, dit-il,
cette glorieuse Constellation du Nord s'avance dans
son cercle éternel, suivant parmi les étoiles sa voie
royale dans une clarté lente et silencieuse ! Créa-
tion puissante, je te salue ! J'aime te voir, errant
dans les brillants sentiers, comme un géant su-
perbe à la forte ceinture, — sévère, infatigable, ré-
solu, dont les pieds ne s'arrêtent jamais devant le
chemin qui les attend. Les autres tribus abandon-
nent leur course nocturne et reposent sous les
vagues leurs orbes fatigués; mais toi, tu ne fermes
jamais ton œil brûlant et ne suspends jamais ton
pas déterminé. En avant, toujours en avant 1 tandis
que les systèmes changent, que les soleils se re-
tirent, que les mondes s'endorment et se réveillent,
tu poursuis ta marche sans fin. L'horizon prochain
essaye de t'arrêteîr, mais en vain. Sentinelle vigi-
1. Cette étoile est changeante. Il y a deux cents ans^ elle n'é-
tait pas moins brillante que ses compagnes.
80 LES MERVEILLES CÉLESTES.
lante, tu ne quittes jamais ta faction séculaire;
mais, sans te laisser surprendre par le sommeil,
tu gardes la lumière fixe de l'univers, empêchant le
nord de jamais oublier sa place....
n Septétoiles habitent dans cette brillante tribu; la
vue les embrasse toutes ensemble; leurs distances
respectives ne sont pas inférieures à leur éloigne-
ment de la terre. Et c'est encore là l'éloignement
réciproque des foyers célestes. Des profondeurs du
ciel, inexplorées par la pensée, les rayons perçants
dardent à travers le vide, révélant aux sens les sys-
tèmes et les mondes sans nombre. Que notre vue
s'arme du télescope et qu'elle explore les cieux.
Les cieux s'ouvrent,, une pluie de feux étincelants
tombe sur nos têtes, les étoiles se resserrent, se
condensent dans des régions si éloignées, que leurs
rayons rapides (plus rapides que toute chose) ont
voyagé pendant des siècles avant d'atteindre la
terre. Terre, soleil et constellations plus voisines,
qu'étes-vous parmi cette immensité infinie et la
multitude des œuvres divines infinies ! »
Ces pensées, inspirées par la vérité scientifique,
sont bien supérieures à celles que l'antique mytho-
logie avait répandues. Sans parler du nom d'Ourse
donné à cette constellation et à la suivante, non-
seulement par les Grecs et les Latins, niais encore
par d'autres peuples qui ne paraissent pas avoir eu
de communication avec ceux-ci, comme les Iro-
quois qui la désignaient sous le môme motS nous
I. C'est un fait remarquable, et qui peut servir à Thistoire de
Tastronomie antique en particulier comme à celle de l'origine .
LS MONDE SIDÉRAL. 81
dirons que, généralement, la Grande et la Petite
Ourse étaient considérées comme Callisto et son
chien. Jupiter avait eu de cette nymphe un fils, le
Bouvier, dont nous parlerons plus tard ; il les avait
placés Tun et l'autre dans le ciel. Mais l'épouse
officielle du roi des dieux, Madame Junon (comme
disait Virgile travesti), en avait été courroucée ti
avait obtenu de Thétis, la souveraine des ondes,
que ces constellations perfides ne se baigneraient
jamais dans l'Océan. — C'est ainsi qu'on expliquait
leur présence perpétuelle au-dessus dé l'horizon.
Callisto, dont le char craint le flot de Thétis,
Vers les glaces du nord brille auprès de son fils ;
Le Dragon les embrasse ainsi qu'un fleuve immense.
des peuples en général, que des groupes d'étoiles sans aucune
figure caractéristique aient été nommés du même nom par les
peuples les plus divers. Les Indiens et les Chinois ont les mêmes
constellations zodiacales que les Grecs, portant les mêmes noms
étymologiques et distribuées dans le même sens, quoique tout
cela soit arbitraire. Les constellations du nord ont reçu le nom
d*0urses chez les peuples dé la haute Asie, les Phéniciens, les
Arabes, les Grecs, les Iroquois, quoique le carré et la queue
dessinés par leur disposition ne rappellent en aucune façon les
ours, qui n'ont pas de queue. En Amérique on donne le nom de
«mâchoire de bœuf» aux Hyades placées sur la tête du Taureau.
Chez les Arabes, la constellation d'Andromède est une femme
enchaînée; chez les Perses, Cassiopée est sur une chaise et Her-
cule à genoux; les Indiens nomment « petits de la poule » les
Pléiades que nous nommons Poussinière; dans l'Inde et dans la
Perse, Persée porte une tête; les Brames ont sensiblement le
même zodiaque que nous ; la Voie lactée des Grecs est pour les
Chinois le fleuve céleste, pour les Coptes et les Arabes le che-
min de chaume, pour les sauvages de l'Amérique septentrionale
le chemin des âmes , et pour les habitants de nos provinces le
Chemin de saint Jacques. A part les rares rapports qui, à la ri-
gueur, pourraient expliquer ces désignations , ces coïncidences
restent l'objet d'un grand mystère. Elles seraient en faveur de
l'unité d'une souche humaine primitive.
82 LES MERVEILLES CÉLESTES.
. Selon d'autres, les deux Ourses sont les nymphes
qui ont nourri Jupiter sur le mont Ida ; selon d'au-
tres encore, elles représentaient les bœufs d'Icare;
mais ces fantaisies de la Fable ne nous intéressent
pas plus qu'elles ne doivent le faire, et maintenant
que nous connaissons la Grande Ôiirse, il faut sa-
voir en tirer le meilleur parti possible afin qu'elle
çerve à nos voyages célestes et à nos recherches
uraiiographiques.
Reportons-nous à la figure tracée plus haut. Si
l'on mène une ligne droite par les deux étoiles,
marquées « et p, qui forment l'extrémité du carré,
et qu'on la prolonge au delà de a d'une quantité
égale à cinq fois la distance de ^ à «, ou, si l'on
veut, d'une quantité égale à la distance de a à l'ex-
trémité de la queue, v), on trouve une étoile un peu
moins brillante que les précédentes, qui forme
l'extrémité d'une figure pareille à la Grande Ourse,
mais plus petite et dirigée en sens contraire. C'est
la Petite Ourse ou le Petit chariot^ formée également
de sept astres. L'étoile à laquelle notre ligne nous
mène, celle qui est à l'extrémité de la queue de
l'Ourse ou au bout du timon du Chariot, c'est l'étoile
polaire.
L'étoile polaire jouit d'une certaine renommée,
comme tous les personnages qui se distinguent du
commun, parce que, seule parmi tous les astres qui
scintillent dans nos nuits étoiléés,^elle reste immo-
bile dans les cieux. A quelque moment de l'année,
du jour ou de la nuit que vous observiez le ciel au
Heu permanent qu'elle occupe, vous la rencontre-
LE MONDE SIDÉRAL. 83
rez toujours. Toutes les étoiles, au contraire,
tournent dans vingt-quatre heures autour d'elle,
Fig. 15. Grande Ourse, Petite Ourse, Étoile polaire.
prise pour centre de cet immense tourbillon,
La Polaire demeure immobile sur un pôle du
monde, d'où elle sert de point fixe aux navigateurs
de rOcéan sans routes, comme aux voyageurs du
désert inexploré.
Sur mille faits que je pourrais citer pour mon-:
trer combien l'étoile polaire et sa constellation,
toujours visibles au nord, ont sauvé de fois la vie
de voyageurs égarés dans les ténèbres, je me con-
tenterai du suivant, dont Albert Montémont fait
honneur à l'étoile du nord :
Le 4 avril 1799, le général anglais Baird, lors de
la guerre contre Tipoo-Saïb, reçut ordre de mar-
cher durant la nuit, pour reconnaître une hauteur
sur laquelle on supposait que l'ennemi avait placé
un poste avancé ; le capitaine Laçibton l'accompa-
gnait comme aide de camp. Après avoir traversé à
plusieurs reprises cette hauteur sans y rencontrer
personne, le général résolut de retourner au camp,
et U se reculait, à ce qu'il paraît, au quartier géné-
16 *
S4 LES MERVEILLES CÉLESTES.
rai. Cependant, comme la nuit était claire et que
la constellation de la Grande Ourse était près du
méridien, le capitaine Lambton remarqua qu'au
lieu de retourner au sud, comme -il le fallait pour
retourner au camp, la division s'avançait vers le
nord, c'est«Â-dire vers le gros de l'armée ennemie;
et il avertit immédiatement le général de cette mé-
prise. Mais cet officier, qui s'inquiétait fort peu de
l'astronomie, répliqua qu'il savait très-bien ce qu'il
faisait sans consulter les étoiles. A l'instant même,
le détachement tomba dans un avant-poste ennemi.
Cette surprise ayant trop bien confirmé l'observa-
tion du capitaine, on se hâta d'abord de disperser
les soldats de l'avant-poste, puis de rebrousser che-
min. On se procura de la lumière, on consulta une
boussole, et on trouva, comme le disait en riant
l'officier astronome, que les étoiles avaient raison.
L'immobilité de l'étoile polaire au nord, et le
mouvement du ciçl entier autour d'elle, sont des
apparences causées par le mouvement de la terre
autour de son axe. Nous en donnerons plus tard la
démonstration; mais, pendant que nous sommes
à visiter le pays des étoiles, il ne faut pas quitter
un aussi beau spectacle pour redescendre sur la
terre. Continuons donc notre méthode d'arpentage
et faisons plus ample connaissance avec la popula-
tion du ciel étoile.
II
LES CONSTELLATIONS DU NORD.
« Aux lieux où rayonnent des clartés éternelles,
Les deux sont toujours purs et les nuits toujours belles,
Où l^Euphrate, roulant ses fluts au loin couverts
De Tomorage fleuri de palmiers toujours verts,
Voit de feux plus puissants la nature animée
Prodiguer le cinname et la myrrhe embaumée,
Le pasteur de Babel en gardant ses troupeaux
Observa le premier les célestes flambeaux,
Et, la nuit, promenant ses tentes égarées.
Osa du firmament diviser les contrées. »
CHÉNEDOLLé.
En regardant l'étoile polaire, immobile, comme
nous l'avons vu, au milieu de la région septentrio-
nale du ciel, on a le sud derrière soi, Test à droite,
l'ouest à gauche. Toutes les étoiles tournant autour
de la polaire, de droite à gauche, doivent être re-
connues selon leurs rapports mutuels plutôt que
rapportées aux points cardinaux. De l'autre côté de
la polaire, par rapporta la Grande Ourse, se trouve
une autre constellation facile h reconnaître. Si de
l'étoile du milieu ($), on mène une ligne au pôle, en
86 LES MERVEILLES CÉLESTES.
prolongeant cette ligne d'une égale quantité, on
traverse la figure de Cassiopée^ formée de 5 étoiles
de 3* grandeur disposées un peu comme les jam-
bages écartés de la lettre M. La petite étoile x, qui
•termine le carré, lui donne aussi la forme d'une
chaise. Ce groupe prend toutes les situations possi-
bles en tournant autour du pôle, se trouvant tantôt
au-dessus, tant au-dessous, tantôt à gauche^ tantôt
à droite ; mais il est toujours facile à trouver, at-
tendu que, comme les précédents, il ne se couche
jamais, et qu'il est toujours à l'opposé de la Grande
Ourse. L'étoile polaire est l'essieu autour duquel
tournent ces deux constellations.
Si nous tirons maintenant, des étoiles a et S de
la Grande Ourse, deux lignes se joignant au pôle,
et que nous prolongions ces lignes au delà de Cas-
siopée, elles aboutiront au carré de Pégase, qui se
termine d'un côté par un prolongement de trois
étoiles assez semblables à celles de la Grande Ourse.
Ces trois étoiles appartiennent à Andromède ^ et
aboutissent elles-mêmes à une autre constellation,
à Persée.
La dernière étoile du carré de Pégase est, comme
on voit, la première, «, d'Andromède; les trois au-
tres se nomment : Yt Algénib; a, Markab, et p,
Scheat. Au nord de p d'Andromède se trouve, près
d'une petite étoile, v, la nébuleuse oblongue que
l'on comparait à la lumière d'une chandelle vue à
travers une feuille de corne, la première nébuleuse
dont il soit fait mention dans les annales de l'astro-
nomie. Dans Persée, a, la brillante, sur le prolon-
m,ia«.?£#
j,v t't.i*îï^tri ?^ ;;^^
LES CONSTELLATIONS DU NORD. 87
gement des trois principales d'Andromède, se trouve
entre deux autres moins éclatantes, qui forment
-Fig. 16. Cassiopée, Andromède, Pégase.
avec elle un arc concave très-facile à distinguer.
Cet arc va nous servir pour une nouvelle orienta-
tion. En le prolongeant du côté du 5, on trouve une
étoile très-brillante de r* grandeur : c'est la Chèvre.
En formant un angle droit à cette prolongation du
côté du midi, on arrive aux Pléiades ^ brillant amas
d'étoiles. A côté est une étoile changeante, Algol,
ou la Tête de Méduse.
L'étoile Algol, ou p Persée, que l'on voit au-des-
sus de a, appartient à une classe d'étoiles variables
dont nous observerons plus loin le singulier carac*
tère. Au lieu de garder un éclat fixe, comme les
autres astres, elle est tantôt très-brillante et tantôt
très-pâle : elle passe de la seconde grandeur à la
quatrième. C'est à la fin du dix-septième siècle que
88 LES MERVEILLES CÉLESTES,
Fou s'est aperçu de cette variabilité pour la pre-
mière fois. Les observations faites depuis cette
époque ont montré qu'elle est périodique et régu-
lière, et que cette période est d'une étonnante
rapidité. Ainsi, pour s'élever de son minimum
d'éclat à son maximum, il
ne lui faut qu'une heure trois
quarts, de sorte qu'en trois
heures et demie elle a ac-
compli son cycle entier, a
passé par tous les éclats inter-
médiaires de la quatrième à
la seconde grandeur, et de la
seconde à la quatrième. L'é-
Fig. 17. Chèvre, Pléiades, ^^jj^ ç ^e Persée est double.
Tels senties principaux personnages qui habitent
les régions circompolaires, d'un côté; tout à l'heure
nous ferons plus aûiple connaissance avec eux.
Pendant que nous sommes à tracer des lignes de
repère, gardons encore un peu de patience et ter-
minons notre révision sommaire de cette partie du
ciel.
Voici niaintenant le côté oppo3é à celui dont
nous venons de parler, toujours auprès du pôle.
Revenons à la Grande Ourse. Prolongeant la queue
dans sa courbe, nous trouverons à quelque distance
de là une étoile de 1" grandeur, Arcturus ou a du
Bouvier. Un petit cercle d'étoiles, que l'on voit à
gauche du Bouvier, constitue la Couronne boréale.
La eonstellation du Bouvier est tracée en forme
de pentagone. Les étoiles qui la composent sont
LES C0NSTELLATI0N3 DU NORD. 89
de troisième grandeur, à TexceptioD de oc, qui est
de première. Celle-ci est Tune des plus proches de
la Terre, car elle fait partie du petit nombre de
celles dont la distance a pu être mesurée. Elle est
à 61 trillioDs 712 milliards de lieues d'ici. C'est de
plus une étoile colorée : vue çiu télescope, elle est
rouge. L'étoile e, que l'on voit au-dessus d'elle, est
double, c'est-à-dire que le télescope la décompose
Fig. 18. Couronne boréale, le Bouvier, Arcturus,
en deux astres distincts : l'un de ces astres est
jaune, l'autre bleu.
En menant une ligne de Tétoile polaire à Arctu-
rus, et en élevant une perpendiculaire sur le milieu
de cette ligne, à l'opposé de la Grande Ourse, on
trouve l'une des plus brillantes étoiles du ciel,
Véga, ou a de la Lyre, voisine de la Voie lactée. Elle
forme, avec les deux que je viens de nommer, un
grand triangle équilatéral. La ligne d' Arcturus à
Véga coupe la constellation d'Hercule. Entre la
Grande Ourse et la Petite Ourse, on remarque une
longue suite de petites étoiles s'enroulant en an-
neaux et se dirigeant vers Véga : ce sont les étoiles
du Dragon:
90 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Les étoiles qui avoisinent le pôle, et qui ont
reçu pour cela le nom de circompolaires, sont
distribuées dans les groupes qui viennent d'être
indiqués. Maintenant que nous savons facilement
les retrouver dans le ciel, nous pouvons parler
un peu de leur illustre renommée antique, II y
a dans ce groupe Tun des plus grands drames de
la mythologie antique. Pour retracer en deux mots
cet épisode fameux, je rappellerai que Gassiopée,
femme de Céphée, roi d'Ethiopie, eut un jour la
vanité de se croire plus belle que les Néréides,
malgré la couleur africaine de son teint. Ces nym-
phes sensibles, piquées au vif par une telle préten-
tion, supplièrent Neptune de les venger d'un affront
aussi colossal ; le dieu permit que d'épouvantables
ravages fussent exercés par un monstre marin sur
les côtes de Syrie. Pour conjurer le fléau, Céphée
enchaîna sa fille Andromède sur un rocher, et l'of*^
frit en sacrifice au terrible monstre. Mais le jeune
Persée, touché de tant de malheurs, enfourcha au
plus vite le cheval Pégase, modèle des coursiers,
prit en main la tête de Méduse qui glaçait d'effroi,
et partit pour le rocher fatal. Il arriva naturelle-
ment tout juste au moment où le monstre allait
dévorer sa proie; aussi n'eut-il rien de plus pressé
que de pétrifier le monstre en question en lui pré-
sentant la tête hideuse de Méduse, et de délivrer
Andromède évanouie. C'est un effet de scène dont
la peinture a tiré parti dans tous les sens; il y a
peut-être autant d'Andromèdes que de Lédas, ce
qui devient incalculable. Il faut avouer aussi que
LES CONSTELLATIONS DU NORD. 91
le peintre n'a pas souvent de sujet aussi captivant.
Le combat de Persée contre le monstre est sans
égal dans lliistoire.
Le héros fond sur lui sans se laisser attendre,
S'élève, redescend, frappe encor, mais en vain,
L'écaillé impénétrable a repoussé l'airain.
Le monstre est en fureur ; Andromède éperdue
De cet affreux combat veut détourner la vue,
Pousse un cri lamentable et, levant ses beaux yeux,
Retrouve son vengeur qui plane dans les cieux..
La fille de Céphée, en sa douleur mortelle,
Pleure, frémit de crainte, et ce n'est plus pour elle-
Mais enfin le héros vers le monstre abhorré
Précipite son vol, et d'un bras assuré,
Dans sa gueule béante enfonce cette épée
Du sang de la Gorgone encore toute trempée.
C'en est fait : à ses pieds révoyant son vengeur^
Andromède a senti redoubler sa rougeur ;
Les dieux sont satisfaits ; et, près de lui placée,
Jusqu'au brillant Olympe elle a suivi Persée.
Par quels plus beaux exploits monte-t-on dans les cieux?
(Daru.)
En commémoration de ces exploits, et pour ne
pas faire de privilège, toute la famille fut placée au
ciel, et aujourd'hui encore, avec un peu de bonne
volonté, et en connaissant assez bien les figures
conventionnelles qui se partagent notre atlas cé-
leste, on peut voir sous le dôme étoile : Céphée
trônant, couronne sur la tête et sceptre en main,
à côté de sa femme Cassiopée, assise sur un fauteuil
orné de palmes ; un peu plus loin, Andromède, en-
chaînée sur un roc au milieu de Tabtme; un gros
m
LE ZODIAQUE.
Le ciel devint un livre où la Terre étonnée
Lut en lettres de feu Thistoire de l'année.
ROSSET.
On sait que dans sa marche apparente au-dessus
dQ nos tétesy le Soleil suit une voie régulière et
permanente; quO chaque année, aux mêmes épo-
ques^ il passe à la même hauteur dans le ciel, et
que s'il est moins élevé au mois de décembre qu'au
mois de juin, la route qu'il suit n'eu est pas moins
régulière pour cela, puisqu'il s*élève et s'abaisse
tour à tour dans sa largeur et qu'aux mêmes épo-
ques il revient toujours aux mêmes points du ciel-
On sait aussi que les étoiles restent perpétuellement
autour de la Terre, et que si elles disparaissent le
matin pour se rallumer le soir, c'est uniquement
parce qu'elles sont effacées par la lumière du jour.
Or, on a donné le nom de Zodiaque à la zone d'é-
LE ZODIAQUE. 95
toiles que le Soleil traverse pendant le cours entier
de Tannée. Ce mot vient de Çw^tov, animaly étymo-
logie que Ton doit au genre de figures tracées sur
cette bande d'étoiles. Ce sont, en effet, les ani-
maux qui dominent dans ces figures. On a divisé
la circonférence entière du ciel en douze parties,
que Ton a nommées les douze signes du Zodiaque,
et nos pères les appelaient «les maisons du Soleil >
ou encore «les résidences mensuelles d'Apollon,»
parce que le Soleil en visite une chaque mois et
revient à chaque printemps à l'origine de la cité
zodiacale. Deux mémorables vers latins nous pré-
sentent ces douze signes dans Tordre que le Soleil
les parcourt :
Sunt: Arles, Taurus, Gemini, Cancer, Léo, Virgo,
Libraque, Scorpius, Arcitenens, Caper, Amphora, Piscea.
Ou bien en français : le Bélier T, le Taureau
V, les Gémeaux tf ^ TÉcrevisse 6g, le Lion Q., la
Vierge m^, la Balance ^y le Scorpion OU;, le Sagit-
taire », le Capricorne T>- le Verseau = et les
Poissons )(. Les signes placés à côté de ces nbms
sont des indications primitives qui les rappellent :
T représente les cornes du bélier ; V la tête du
taureau; =: est un courant d'eau.
Si nous connaissons maintenant notre ciel bo-
réal, si ses étoiles les plus importantes sont suffi-
samment marquées dans notre esprit, avec les rap-
ports réciproques qu'elles gardent ' entre elles,
nous n'avons plus de confusion à craindre, et il
nous sera facile de reconnaître les constellations
96 LES MERVEILLES CÉLESTES.
zodiacales*. Avant tout, il faut savoir qu'elles appar-
tiennent toutes à une même zone, à une même
bande du ciel, qui peut nous servir de ligne de
partage entre le Nord et le Sud. Un moyen facile
de trouver cette zone par une belle nuit étoilée, et
d'éviter des recherches inutiles, c'est de prendre
rétoile polaire pour centre d'un grand cercle , et
de décrire ce cercle en prenant un rayon égal à la
moitié du ciel. La ligne ainsi décrite dépassera le
zénith au sud, et descendra sous l'horizon au nord;
elle marquera l'équateur céleste. Or Técliptique, ou
la ligne médiane du zodiaque , est un peu inclinée
sur l'équateur , mais ne s'en écarte jamais d'une
grande quantité, de sorte que notre circonférence
nous donnera, avec une exactitude suffisante, la
• ligne vers laquelle nous devons chercher nos con-
stellations.
Ces indications sommaires une fois données, les
premiers signes seront très-faciles à trouver. Pour
faire avec eux une connaissance complète et dura-
ble, il est nécessaire de suivre sur la carte ci-
contre les descriptions que je vais donner, et en-
suite de s'exercer le soir à reconnaître directement
dans le ciel les originaux dont ces cartes ne sont
que des copies. Ces mêmes cartes nous serviront
encore, dans le chapitre suivant, à étudier les
constellations australes visibles en France.
Le Mier est situé entre Andromède et les Pléiades,
que nous connaissons déjà. En tirant une ligne
« d'Andromède à ce groupe d'étoiles , on traverse
la tête du Bélier , formée par deux étoiles de troi-
LE ZODIAQUE. 97
sième grandeur, disposées dans la direction nord-
est. Le Bélier est le premier signe du zodiaque,
parce qu'à l'époque où cette partie principale de
la sphère céleste fut établie, le. Soleil entrait dans
ce signe h l'équinoxe du printemps. Dans la fable,
il représente le bélier à toison d*or de Texpédition
des Argonautes, parce qu'au moment où le Soleil
se lève dans ce signe, gardé par un monstre (la
baleine) et par un taureau qui vomit des flammes,
la constellation d'Ophiuchus, ou Jason, sort le soir
du même point, et subjugue ainsi le bélier disparu.
Le Bélier était encore le symbole du printemps et
de Touverture de Tannée. Ces deux origines se
trouvent indiquées par le traducteur de Plutarque.
Le Taureau vient ensuite. — Nous marchons de
l'ouest à l'est. — ^Vous le reconnaîtrez facilement par
le groupe des Pléiades qui scintillent sur son épaule,
par celui des Hyades qui tremblent sur son front,
et par l'étoile magnifique qui marque son œil
droit, l'étoile Aldébaran, a, de première grandeur.
Il est du reste situé tout au-dessus de la splendide
constellation d'Orion, que nous rencontrerons et
que nous saluerons bientôt; Aldébaran resplendit
sur le prolongement de la ligne du Baudrier, au
nord-ouest. (Suivre sur notre carte.)
Les Pléiades, qui paraissent trembler au nord-
ouest d'Aldébaran, sont un groupe de 80 étoiles en-
viron, résolues par le télescope.
Les anciens comptaient dans les Pléiades sept
étoiles plus brillantes que le fond parsemé de pou-
dre d'or. On n'en compte plus que six aujourd'hui,
n *
j
d8
LES MERVEILLES CÉLESTES.
visibles à l'œil nu, que Ton nomme Alcyone, ou vj
du cou du Taureau, de 3* grandeur; Electre et
Atlas, de 4« ; Mérope, Maïa et Taygète, de 5«. Si Ton
Fig. 19. Les Pléiades.
en croit Ovide, la septième se serait cachée de dou-
leur à la prise de Troie. Mais Tauteur des Métamor-
phoses ne se doutait guère de la distance des étoiles
et de la durée du trajet de leurs rayons pour venir
à nous. Quand même l'une des Pléiades se serait
cachée à la prise de Troie, Ovide l'aurait encore
vue de son temps à l'endroit qu'elle occupait jadis,
et peut-être qu'aujourd'hui même nous l'y ver-
rions encore. Les Hyades forment un V avec Aldé-
baran, qui en occupe l'extrémité sud. Comme les
Pléiades, elles annonçaient la pluie; leur nom si-
gnifie pleuvoir, et celui de leurs compagnes si-
LE ZODIAQUE. 99
gniBe navigateur. C'est ce quia inspiré à J. B. Rous-
seau ces vers qui sentent la pluie de fort loin : .
Déjà le départ des Pléiades
A fait retirer les nochers,
Et déjà les tristes Hyades
Forcent les frileuses Dryades
De Chercher l'abri des rochers.
Les Gémeaux sont faciles à reconnaître à Test des
précédents , parce que leurs têtes sont formées des
deux belles étoiles Castor et PoUux. Nous les at-
teindrions également par une diagonale traversant
la Grande Ourse dans le sens du timon. D'un autre
côté, Castor, de première grandeur, forme un
triangle avec la Chèvre et Aldébaran. Ainsi rienn'est
plus facile à trouver. Descendant vers le Taureau ,
huit ou dix étoiles terminent la constellation., et
plus bas on rencontre Procyon, étoile de 2* gran-
deur. Cette région marquée par Orion, Sirius, les
Gémeaux , la Chèvre , Aldébaran , les Pléiades , est
la plus magnifique région de la sphère céleste.
C'est vers la fin de Tautopme qu'elle resplendit le
soir sur notre hémisphère. Les Gémeaux sont, dans
la fable, Castor et PoUux, fils de Jupiter, célèbres
parleur amitié indissoluble, dont ils furent récom-
pensés par le partage de l'immortalité. Les tergi-
versations de la fortuné ont été comparées par le
poète à la destinée de ces deuï frères :
Jupiter fit rhomiïie semblable
A ces deux Jumeaux que la fable
lÛO LES MERVEILLES CÉLESTES.
Plaça jadis au rang des dieux ;
Couple de déités bizarre,
Tantôt habitants du Ténare,
Et tantôt citoyens des cieux.
Les Grecs donDaient aussi le nom de Castor et
PoUux à ces feux qui paraissent autour des vais-
seaux après les tempêtes, phénpmènes d'électricité
désignés aujourd'hui sous le nom de feux Saint-
Blme.
VÉcrevisse ou le Cancer se distingue au bas de la
ligne de Castor et Pollux, dans cinq étoiles de qua-
trième ou cinquième grandeur. C'est le personnage
le moins important du Zodiaque.
La timide Écrevisse à la serre traînante
Annonce le retour de la saison brûlante :
Son aspect qui pour nous borne les plus longs jours
Fait du char du soleil rétrograder le cours.
Pendant qu'Hercule combattait le Lion de Némée,
que voici , l'écrevisse , de Junon secondant la ven-
geance, pinçait à plaisir le talon du héros. Hercule
l'écrasa de son pied, mais la reine du ciel ne lui
donna pas moins sa récompense en plaçant ses
inânes dans le ciel.
Le Lion est un grand trapèze de quatre belles
étoiles, situées à Test des Gémeaux. On peut égale-
ment le trouver en prolongeant en sens opposé la
ligne de a, p, de la Grande Ourse, qui nous a servi
à trouver la Polaire. La plus brillante de ces
étoiles , a , est de première grandeur et se nomme
LE ZODIAQUE. 101
Régulus, c'est le cœur du Lion; les trois autres ,
p, Y et 5, sont de seconde grandeur. Le Soleil entrait
dans le Lion au solstice d'été, et le faisait dispa-
raître en le couvrant de ses feux ; c'est la victoire
d'Hercule sur le Lion de Némée. Il fut aussi pour
la même cause le symbole de la force et de la puis-
sance. Étant la demeure du Soleil pendant le mois
de Juillet, il était encore le signe des chaleurs brû-
lantes et des fléaux qu'elles amènent quelquefois.
Aux yeux des astrologues du moyen âge , c'était là
son aspect terrible.
La Vierge vient après le Lion , toujours du côté
de l'est, comme on le voit sur la carte. Si nous
nous servions encore de la très-complaisante con-
stellation qui nous a si bien servi jusqu'ici , nous
prolongerions vers le midi la grande diagonale a ,
Y du carré de la Grande Ourse, et nous ferions la
rencontre d'une belle étoile de première grandeur
placée justement dans la main gauche de notre
figure; c'est VÉpi de la Vierge, astre connu
de toute l'antiquité. Maintenant que nous con-
naissons Arcturus , ou du Bouvier (p. 89 ) et
oc du Lion ; nous pouvons encore remarquer que
ces deux étoiles et l'Épi font eilsemble un triangle
équilatéral. L'étoile p située dans le bras droit de la
Vierge, se nomme la Vendangeuse. Elle forme un
triangle avec p du Lion et la Chevelure de Bérénice.
Emblème de la justice et des lois, la Vierge re-
présente Thémis , dont la Balance est à ses pieds.
Pourquoi porte-t-elle des ailes? peut-être parce que
la Justice , autrefois sur la terre, l'a abandonnée
lOâ LES MERVEILLES CÉLESTES.
pour le ciel. Elle est encore Astrée, fille de Jupiter
et de Thémis, que les crimes des hommes forcèrent
de remonter au ciel à la fin de Tâge d'or. Elle eut,
du reste, le privilège de représenter bon nombre de
personnifications ; la liste en serait trop longue, et
voici seulement les premières : Cérès, symbole des
moissons; Diane d'Éphèse; Isis d*Égypte, déesse
de Syrie ; Atergatis ou la Fortune ; Cybèle traînée
par des Lions; Minerve, mère deBacchus; Méduse;
Érigone, fille du Bouvier; enfin au temps de Vir-
gile elle fut la Sibylle qui, un rameau à la main,
descend aux enfers ou sous l'hémisphère. Au milieu
d'un si grand choix, elle paraît avoir préféré le
titre de fille de la Justice, exilée aux régions céles-
tes par les crimes des hommes.
La Balance est le septième signe du zodiaque. A
Test de l'Épi de la Vierge, on voit deux étoiles de
seconde grandeur: ce sont « et p de la Balance,
marquant le sommet des plateaux. Avec deux au-
tres étoiles moins brillantes, elles forment un
carré oblique sur récliptique.Ilya deux mille ans,
le soleil passait Ic^ l'équinoxe d'automne , et c'est
là l'origine de ce signe qui « égale au jour la nuit,
le travail au sommeil. »
J. B.Rousseau exprime la môme i iée daas Tune
de ses odes :
Le soleil dont la violence
Nous a fait languir si longtemps,
Arme de feux moins éclatants
Les rayons que son char nous lance,
Et, plus paisible dans son cours,
LE ZODIAQUE. 103
Laisse la céleste Balance
Arbitre des nuits et des jours.
Le Scorpion f dont le cœur est marqua par la bril-
lante Antarès, astre de première grandeur, est fa-
cile à reconnaître. Ce n'est pas qu'on puisse en dis-
tinguer la, forme ; car cette forme n'est pas mieux
dessinée par les étoiles qui le composent, que les
figures précédentes, la Balance, la Vierge, etc.,
ne l'ont été. Mais il est bien entendu que lorsqu'on
parle de reconnaître une constellation, il s'agit
simplement des groupes d'étoiles qui portent son
nom, et non de sa figure mythologique. Antarès,
a du Scorpion, se trouve sur le prolongement de la
ligne qui joindrait Régulus (a du Lion) à l'Épi; ce
sont trois étoiles de première grandeur placées en
ligne droite, dans la direction ouest-est. Antarès
forme encore avec la Lyre et Arcturus un grand
triangle isocèle dont cette dernière étoile est le
sommet. La seconde étoile du Scorpion, p, de se-
conde grandeur, marque la tète. Une file d'étoiles de
troisième grandeur dessine la queue recourbée.
La Balance et le Scorpion ne formaient qu'un
même signe chez les Latins, avant Auguste; la Ba-
lance était alors les serres du Scorpion. Comme
Auguste était né le 23 septembre, la flatterie se
ligua avec l'astrologie pour célébrer le bonheur
promis à la Terre par la naissance de cet empereur:
on replaça au ciel la Balance, syoïboledela Justice,
que les Égyptiens avaient jadis institué dans la
sphère primitive. D'après cela on interprète facile-
ment les vers de l'Enéide.
104 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Signe de malheur et d'eflïoi, le Scorpion fut
maudit entre toutes les constellations. On disait
surtout qu!il avait une haine invincible contre
Orion, parce que cette figure se couche quand la
première se lève et réciproquement. Il était non-
seulement la terreur des Étoiles , mais encore la
terreur du soleil lui-môme, comme Ovide nous le
dépeint.
Le Sagittaire j formant un trapèze oblique se tient
un peu à l'orient d'Antarès en suivant toujours la
direction de Técliptique. Il ne possède que des as-
tres de troisième grandeur et au-dessous; a 5 y for-
ment la flèche; la dernière, y, est appelée Nushaba
par les Arabes. L'étoile tt, marque la tête. Cette
constellation ne s*élëve jamais beaucoup au-dessus
de l'horizon de Paris. Dans la fable, il estlecen-*
taure Chiron, instituteur d'Achille, de Jason, d'Es-
culape, et l'inventeur de réquitalion. C'était le
dernier seignenr de cette race antique. Sans doute,
le voisinage du Scorpion avait influencé l'opinion
des poètes à son égard, car on ne le représentait
pas non plus sous des couleurs bien favorables.
Déjà du haut des cîeux le cruel Sagittaire
Avait tendu son arc et ravagé la terre ;
Les coteaux, et les champs, et les prés défleuris,
N'offraient de toutes parts que de vastes débris ;
Novembre avait compté sa première journée.
Le Capricorne n'estpas plus riche en étoiles bril-
lantes. Celles qui scintillent à son front, a et p, sont
les seules qui se laissent distinguera l'œil nu. Elles
se trouvent sur le prolongement de la ligne qui va
LE ZODIAQUE 105
de la Lyre àrAigle.Larégiondu zodiaqueque nous
visitons présentement est la plus pauvre du ciel ;
elle présente un contraste frappant avec la région
opposée, où nous avons admiré Aldébaran, Castor
et Pollux, la Chèvre, etc.
Au-dessus du Capricorne brille Altaïr, ou a de
l'Aigle ; les étoiles d'Antinous forment un trapèze
sur le chemin qui va du Capricorne à TAigle.
Dans certains auteurs, ce signe représente la CW-
vre Amalthéôy qui nourrit Jupiter sur le Mont Ida et
reçut pour récompense une place dans le ciel. Pour
d'autres, il représente le retour du Soleil au solstice
d'hiver, par la porte du tropique. Selon d'autres
encore, c'est un bouc qui fut élevé avec le roi des
dieux, découvrit et emboucha la conque marine,
et porta l'effroi parmi les Titans dans leur guerre
contre l'Olympe. Les dieux épouvantés se cachè-
rent sous diverses formes d'animaux ; Apollon se
changea en grue. Mercure en ibis, Diane en chat....
Jamais on ne vit pareille métamorphose.... Enfin
Pan en Capricorne, ayant un corps de bouc et une
queue de poisson. Il parait qu'il voulait aussi se
dérober aux Géants qui escaladaient le ciel.
Le Verseau forme par ses trois étoiles tertiaires,
un triangle très-aplati. La base se prolonge en une
file d'étoiles du côté du Capricorne, et vers la gau-
che se porte sur l'Urne. De là part une ligne si-
nueuse de très-petites étoiles descendant sur l'ho-
rizon. C'est l'eau du Verseau. Le Verseau paraît
personnifier Ganymède qui fut enlevé par l'aigle
de Jupiter, pour servir d'échanson aux dieux.
106 LES MERVEILLES CÉLESTES.
après que la jeune et candide Hébé se fut laissé
tomber d'une manière peu décente.
Jupiter qui d'Hébé prononce la disgrâce,
Au. jeune Ganymède a destiné sa place ;
Le nouvel échanson, hôte digne des cîeux,
De torrents de nectar enivre tous les dieux.
Les PoissonSy dernier signe du zodiaque, se trou-
vent au sud d'Andromède et de Pégase. Le poisson
boréal est celui qui veut dévorer Andromède; le
poisson occidental s'avance dans le carré de Pé-
gase ; ils sont liés Tun à l'autre par un ruban. Peu
apparente comme les précédentes^ cette constella-
tion est composée de deux rangs d'étoiles très-
faibles qui partent de a de troisième grandeur,
nœud du* ruban , et vont en divergeant , l'un
vers a d'Andromène, l'autres vers a du Verseau.
Ovide raconte que Vénus et l'Amour, voulant se
dérober à la poursuite des géants, passèrent TEu-
phrate sur deux poissons qui, pour cela, furent pla-
cés dans le ciel. On dit encore que deux poissons
ayant trouvé un œuf de belle taille, l'entraî-
nèrent sur le rivage, qu'une colombe le couva, et
que Vénus en sortit. C'est depuis ce temps que les
Syriens s'abstiennent de se nourrir de poissons.
Leur signe est la dernière demeure du Soleil avant
le renouvellement de l'année, la demeure de fé-
vrier; c'était le temps de l'inondation en Egypte,"
c'est celui de la pêche chez nous. Ils ferment le
cercle des constellations zodiacales.
Enfin aux derniers rangs paraissent les Poissons,
Qui, fermant à la fois et rouvrant les saisons,
LE ZODIAQUE. . 107
De l'hiver rigoureux tempèrent P influence,
£t d'un nouveau printemps raniment Pespôrance.
(Ricard.) .
Si Ton a bien suivi nos descriptions sur notre
carte, on connaît maintenant les constellations zo-
diacales aussi bien qu'on connatt celles du nord.
Il nous reste peu à faire pour connaître le ciel tout
entier. Mais il y a un complémeilt indispensable à
ajouter à ce qui précède. Les étoiles circompolaires
sont perpétuellement visibles surrHorizonde Paris;
en quelque moment de Tannée qu'on veuille les
observer, on les trouve toujours, soit au-dessus de
rétoile polaire, soit au-dessoqs, soit d'un côté, soit
de l'autre, gardant toujours entre elles les rapports
qui nous servent à les trouver. Les étoiles du zo-
diaque ne leur ressemblent pas sous ce point de
vue, car elles sont tantôt au-dessus de l'horizon,
tantôt au-dessous. Il faut donc savoir à quelle épo-
que elles sont visibles. Il nous suffira pour cela de
rappeler ici la constellation qui se trouve au milieti
du ciel, à neuf heures du soir, pour chaque pre-
mier jour de chaque mois, celle, par exemple, qui
traverse à ce moment une ligne menée par l'étoile
polaire et partageant le ciel en deux, du nord au
sud. Cette ligne s'appelle le méridien^ et toutes nos
figures la traversent, marchant de Test à l'ouest.
En indiquant chacune des contellatîons qui pas-
sent à l'heure indiquée, nous donnons ainsi le
centre des constellations visibles. En cherchant les
boréales au nord, devant soi ; à sa gauche celles
qui précèdent dans l'ordre de signes la constella-
108 LES MERVEILLES CÉLESTES.
tion indiquée; à sa droite celles qui ]^ suivent, on
les trouvera toutes sans difficulté.
Le 1" janvier, le Taureau passe au méridien.
Remarquer Aldébaran, les Pléiades. — 1" février :
les Gémaux n'y sont pas encore, on les voit un
peu à droite.— 1" mars : Castor et PoUux sont
passés, ^Procy on au sud; les petites étoiles de TÉ-
crevisse à droite.*— 1" avril : le Lion, Régulus. —
!•' mai : p du Lion, Chevelure de Bérénice. —
1" jliin : TÉpi de la Vierge, Arcturus. — 1" juillet :
la Balance, le Scorpion. — 1". août : An tarés, Ophiu-
chus.— 1" septembre : Sagittaire, Aigle. — 1" oc-
tobre : Capricorne, Verseau. — 1" novembre :
Poissons, Algénib ou ^ de Pégase. — !•' décembre :
le Bélier.
Notre révision générale du ciel étoile doit main-
tenant être complétée par les astres du ciel austral.
Je n'ai donné qu'un rapide sommaire de rexplication mytho-
logique des signes du zodiaque; Tincertitude qui règne sur
son origine a permis à un grand nombre de systèmes de se faire
jour. Je rappellerai ici que celui dont les partisans voient
les douze travaux d'Hercule dans la série des douze signes cé-
lestes, ne manque pas d'être fort ingénieux. Hercule ne serait
autre que le Soleil lui-même considéré dans ses attributs relatifs
aux diverses époques de l'année. Francœur, dans son Uranogra-
phdej après l'astronome Lalande et le philosophe Dupuis, s'est
chargé de soutenir ce système curieux.
L'entrée du Soleil dans le Lion soisticial, qu'il fait disparaître
en le couvrant de ses feux, est la victoire sur le Lion de Némée.
A mesure que le Soleil s'avance, il traverse le Cancer, le Lion
et la Vierge ; les diverses parties de l'Hydre s'éclipsent tour à
tour; d'abord la tête, puis le corps et enfin la queue; mais alors
la tête reparaît dans son lever héliaque. C'est le triomphe sur
THydre renaissante du lac de Lerne, qu'Hercule brûla après
avoir écrasé l'Écrevisse qui la secondait.
Le Soleil traversant la Balance au temps des vendanges couvre
LE ZODIAQUE. 109
le Centaure de ses feux. La fable dit quelle centaure Ghiron,
ayant reçu Hercule, en avait appris Fart de faire le vin. Elle •
ajoute que, dans une dispute causée par T ivresse, le peuple des
centaures avait voulu tuer Thôte d'Hercule, ce qui avait forcé le
héros à les combattre; ceci parait relatif au coucher du soir du
Sagittaire. Enfin, dans une chasse^ il avait vaincu un monstre
nommé le sanglier d'Ërymanthe, qu'on croit se rapporter au le-
ver du soir de la Grande Ourse.
Gassiopée, qu'on figurait aussi par une biche, se plonge le
matin dans les flots^ quand le Soleil est dans le Scorpion, ce qui
arrivait à Téquinoxe d'automne ; c'est cette biche aux cornes
d'or que , malgré son incroyable vitesse , Percule fatigua à la
course et prit au bord des eaux où elle reposait.
Au lever du Soleil dans le Sagittaire, l'Aigle, la Lyre (ou le
Vautour) et le Cygne, placés dans le fleuve de la Voie lactée, dis-
paraissent tout d'abord dans les feux de cet astre; ce sont les
oiseaux du lac Stymphale chassés d'Arcadie par Hercule, dont
la flèche est placée entre eux.
Le Capricorne ou le Bouc céleste est baigné sur ie devant par
l'eau du Verseau : ce sont les écuries d'Augias nettoyées en y
faisant passer un fleuve.
Le Soleil dans le Verseau, ou solstice d'hiver, était près de
Pégase; le soir on voyait se coucher le Vautour, tandis que le
Taureau passait au méridien ; on a dit qu'Hercule, à son arrivée
en Ëlide, pour combattre le Taureau de Crète et le vautour de
Prométhée, monta le cheval Arion et institua les jeux olympi-
ques, qu'on célébrait à la pleine lune du solstice d'été ; la luoe
est précisément alors dans le Verseau, c'est-à-dire dans la ré-
gion opposée au Lion.
L'enlèvement des cavales de Diomède, fils d'Aristée, se rap-
porte au lever héliaque de Pégase et du petit Cheval, le Soleil
étant dans les Poissons ; ces deux chevaux sont placés au-des-
sus du Verseau, qui est Aristée.
Hercule part ensuite pour la conquête de la Toison d'Or, le
Verseau et le Serpentaire achèvent de se lever le soir, tandis
qu'en môme temps le Bélier, Cassiopée, Andromède, les Pléiades
et Pégase se couchent. De là la victoire d'Hercule sur Hyppolyte,
reine des Amazones, dont la ceinture (Mirach) brille d'un vif
éclat: plusieurs de ces guerrières avaient les noms des Pléiades.
Au lever du Taureau, le Bouvier se couche, et la Grande Ourse
(les bœufs d'Icare) se lève : c'est la défaite de Géryon et l'enlève-
ment de ses bœufis. Hercule tue Busiris, persécuteur des Atlan-
tides ; fable qui fait allusion à Orion poursuivant les Hyades , et
qui est alors dans les feux solaires. Le retour du printemps est
en outre exprimé par la destruction des reptiles venimeux de la
110 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Crète et par la défaite du brigand Cacus; celle du fleuve Aché-
laûS; chaugé en taureau^ est relative à TËridan qui est placé au-
dessous.
Après avoir fondé Thèbes d'Egypte, Hercule va aux Enfers,
délivre Thésée et enlève Cerbère. Le Soleil est arrivé dans Thémi-
sphère boréal; le Grand jChien, dont le' coucher héliaque a eu
lieu dans le signe précédent, est maintenant absorbé dans les
feux; il est tiré des régions inférieures et produit à la lumière.
Le fleuve du Verseau, qui se lève le soir avec le Cygne, lorsque
le Soleil achève de décrire les Gémeaux, est Cycnus vaincu au
bord du Pénée.
Le Dragon polaire et Céphée, ou le jardin des Hespérides, se
lèvent au couchant du Soleil, sous le Cancer; de là le voyage
d*HercuIe en Hespérie. L'époque du lever héliaque de la constel-
lation d'Hercule est en automne; les pommes des Hespérides sont
une allusion à cette saison.
Revenu au solstice d'été, le Soleil recommence sa révolution :
c'est l'apothéose d'Hercule. La fable raconte que Déjanire, cher-
chant un philtre pour fixer son époux, lui envoya une chemise
tjempée dans le sang du centaure Nessus. Hercule la revêtit pour
sacrifier aux dieux, et leur demander l'immortalité promise- à ses
exploits ; mais, dévoré par le poison imprégné dans ce vêtement,
le héros se brûla sur un bûcher. Voici le sens de 'cette fable. Le
Soleil est rentré dans le Lion et se lève, tandis que les constella-
tions d'Hercule et du Verseau sont prêtes à se coucher. Le Cen-
taure se couche peu après le Lion ; celui-ci fait donc mourir Her-
cule, et le Verseau, Ganymède, est enlevé pour verser le nectar
aux dieux, à la place d'Hébé donnée au héros. La réconciliation
d'Hercule et de Junon est relative au Verseau, qui est dédié à la
déesse.
Hercule vécut 52 ans, eut 52 épouses et accorda les honneurs
néméens à 360 de ses compagnons morts pour lui : ce sont des
allusions aux 52 semaines de l'année et aux 360 degrés du zodia-
que. Les Colonnes d'Hercule étaient les limites occidentales de la
terre connue, où le Soleil semblait chaque jour se coucher dans
la mer. Quelque vagues qu'on suppose plusieurs des interpréta-
tions qu'on vient d'exposer, ajoute Francœur en terminant, lien
est de si remarquables, qu'on ne saurait les supposer être l'effet
du hasard : ainsi Hercule u^a, pas été ce héros dont les bienfaits
ont excité les hommes à lui ériger des autels , mais c'est le Soleil
considéré dans ses attributs relatifs aux diverses époques deTiin-
née, opinion conforme aux témoignages les plus révérés des
anciens.
IV
LES CONSTELLATIONS DU SUD.
Oui donc sur l'Océan, dans l'ombre et le silence,
Elève ayec orgueil son front majestueux ;
Et bravant de Phœbé le disque lumineux,
Devant son trône même insulte à sa puissance?
C'est toi, noble Orion : tes feux étinceiants
Des soleils de la nuit eflacent la lumière,
Comme le dieu du jour, entrant dans la carrière
Efihce de Phœbé les rayons p&lissants.
Sur le trtoe des airs Cais briller la couronne ;
Tiens, héros indompté, régner sur nos climats,
Lève -toi ! que nos yeux attachés à tes pas
Contemplent à loisir l'éclat qui t'environne.
Perçant des sombres mers les nocturnes brouillards
Sous l'orgueilleux fardeau de ta pesante armure,
Je te vois déplover ta superbe ceinture
Et de l'homme étonné commander les regards.
Le Taureau loin de toi recule épouvanté :
Il roule avec effroi sa prunelle sanglante;
Tandis que vers le nord s'enfuit l'Ourse tremblante
Aux éclairs menaçants de ton glaive irrité*.
A tout seigneur tout honneur. Orion est la plus
belle des constellations : il ne faut pas aller au
delà sans' lui rendre hommage, et le meilleur
1. Neuwland, cité par Quételet dans son Attranomie.
lis
LES MERVEILLES CÉLESTES.
moyen de rendre hommage aux personnages de
valeur, c'est d'apprendre à les bien connaître.
Observez notre carte de la page-98 : au-dessous
du Taureau et des Gémeaux, au sud du Zodiaque,
vous remarquerez ce géant qui lève sa massue vers
le front du Taureau. Sept étoiles brillantes se dis-
tinguent; deux d^entre elles, a et p, sont de pre-
mière grandeur; les cinq autres sont de second
ordre, a et y marquent les épaules, x le genou droit,
P le pied gauche ; 3, e, C marquent le Baudrier ou
la Ceinture ; au-dessous de cette ligne est une traî-
née lumineuse de trois étoiles très-rapprochées :
c'est TÉpée. Entre l'épaule occidentale y et le Tau-
reau se voit le Bouclier composé d'une file de pe-
tites étoiles en ligne courbe. La tête est marquée
par une petite étoile, X, de quatrième grandeur;
fx et V dessinent le bras levé.
Fig. 20. OriOD, Aldébaran, Sirius.
Pour plus de clarté, nous donnons la disposition
des étoiles principales de ce magnifique astérisme.
LES CONSTELLATIONS DU SUD, 113
Orion est sar le prolongement de la ligne qui
joint la Polaire à la Chèvre. Les quatre étoiles
«, Y, p, a occupent les angles d'un grand quadri-
latère, les trois autres $, s, C sont serrées en
ligne oblique au milieu de ce quadrilatère, a,
de Tangle nord-est, se nomme Betelgeuse (ne pas
lire Beteigeuse, comme la plupart des traités
rimpriment); p de l'angle sud-ouest se nomme
Rigel.
La ligne du Baudrier prolongée des deux côtés,
passe au nord-ouest par l'étoile Aldébaran ou l'œil
du Taureau, que nous connaissons déjà, et au sud-
est par Sirim, la plus belle étoile du ciel, dont
nous nous occuperons bientôt.
C'est pendant les belles nuits d'hiver que cette
constellation brille le soir sur nos têtes. Nulle
autre saison n'est aussi magnifiquement constellée
que les mois d*hiver. Tandis que la nature nous
prive de certaines jouissances d'un côté, elle nous
en offre en échange de non moins précieuses. Les
merveilles des cieux s'offrent aux amateurs depuis
le Taureau et Orion à l'est, jusqu'à la Vierge et au
Bouvier à l'ouest : sur dix-huit étoiles de première
grandeur que l'on compte dans toute l'étendue
du firmament, une douzaine sont visibles de neuf
heures à minuit, sans préjudice des belles étoiles
de second ordre^ des nébuleuses remarquables et
d'objets célestes très-dignes de l'attention des
mortels. Ces douze étoiles sont : Sirius, Procyon,
la Chèvre, Aldébaran, l'Épi, le Cœur de l'Hydre,
Rigel, Betelgeuse, Castor et PoUux, Régulus et p
8
114 LES MERVEILLES CÉLESTES.
du Lion. — C'est ainsi que la nature établit par-
tout une compensation harmonieuse, et que tandis
qu'elle assombrit nos jours d'hiver rapides et gla-
céSj elle nous donne de longues nuits enrichies des
plus opulentes créations du ciel.
La constellation d'Orion est non-seulement la
plus riche en étoiles brillantes, mais elle recèle
encore pour les initiés des trésors que nulle autre
ne saurait ofifrir. On pourrait presque l'appeler la
Californie du ciel. Donnons-nous le plaisir d'énu-
mérer ses richesses, et nous trouverons un plus
grand bonheur à la contempler dans les cieux.
Parlons d'abord de sa nébuleuse, située au-des-
sous de la seconde étoile du Baudrier. La première
fois que l'astronome Huygens, son découvreur, ad-
mira cette beauté cosmique, en 1656, il fut assez
émerveillé pour dire qu'elle paraissait une ouver-
ture dans le ciel, qui donnait le jour sur une ré-
gion plus brillante. « Les astronomes, dit-il, ont
compté dans l'épée d'Orion trois étoiles très-voi-
sines Tune de l'autre. Lorsque, en 1656, j'observai
par hasard celle de ces étoiles qui occupe le centre
du groupe, au lieu d'une j'en découvris douze,
résultat que d'ailleurs il n'est pas rare d'obtenir
avec les télescopes. De ces étoiles il y en avait trois
qui, comme la première, se touchaient presque, et
quatre autres semblaient briller à travers un
nuage, de telle façon que l'espace qui les environ-
nait paraissait beaucoup plus lumineux que le
reste. »
Depuis cette époque on s'est occupé de cette né-
LES CONSTELLATIONS DU SUD. 115
buleuse avec une sorte de prédilection ; on Ta mi-
nutieusement examinée, et les diverses régions de
cet amas ont été étudiées et décrites dans tous
leurs détails. A mesure que les instruments sont
devenus plus puissants, les étoiles qui la constel-
lent sont apparues plus nombreuses, comme il est
arrivé pour toutes les observations télescopîques
de nébuleuses , et tandis qu'autrefois on se deman-
dait avec une grande indécision sMl n'y avait pas là
seulement un nuage phosphorescent, un amas de
vapeurs, on est arrivé aujourd'hui à la conviction
qu'elle est formée d'un nombre prodigieux de
soleils entassés. Au centre on voit une partie plus
brillante dont la forme est singulière; sir John
Herschel la compare à la tête d'un animal mons-
trueux, dont la gueule reste béante et dont le nez
se prolonge comme* la trompe d'un éléphant.
Elle occupe dans le ciel un large espace, dont la
dimension apparente est égale à celle du disque
lunaire. Lorsqu'on réfléchit à l'éloignement qui
nous séparé de cette agglomération, on est eflTrayé
de rétendue réelle qu'elle embrasse au fond du
vide sans bornes.
Mais le phénomène le plus étrange qui se ratta-
che à cett3 nébuleuse, ce sont les changements que
Ton a observés en elle. Les dessins qu'on en prend
aujourd'hui difl^èrent de ceux qui en ont été pris il
y a moins d'un demi-siècle. Cette année encore, on
vient do remarquer en Angleterre une disposition
d'éclat à travers un endroit sombre, qui n'existait
pas il y a dix ans. Les astronomes s'accor lent à
116 .LES MERVEILLES CÉLESTES.
reconnaître qu'il n'y a pas d'illusion possible dans
certaines de ces observations, et que cette lointaine
agglomération de soleils est le siège de formida-
bles perturbations.
« L'impression générale que j'ai reçue de ces ob-
servations, disait naguère le directeur de TObser-
vatoire de Russie, est que la partie centrale de la
nébuleuse se trouve dans un état d'agitation con-
tinuelle, comme la surface d'une mer. »
Orion possède bien d'autres richesses. L'étoile du
pied gauche, Rigel, est l'une des plus belles étoiles
doubles. (Nous entrerons bientôt dans ce chapitre
de l'astronomie sidérale.) Cette étoile double se
compose d'un soleil blanc et d'un soleil bleu ; par
les nuits calmes et limpides dont nous sommes
quelquefois arrivés en hiver, il m'a semblé par-
fois que le reflet de l'étoile bleue nuance assez
l'éclat de la blanche pour que celle-ci paraisse lé-
gèrementteintée de bleu, surtout lorsqu'on la com-
pare aux points d'or qui parsèment le ciel alen-
tour.
Deux autres systèmes binaires se rencontrent
encore dans les deux étoiles des extrémités du Bau-
drier. La première, celle de droite, se compose
d'un soleil blanc et d'un soleil pourpre ; la seconde,
d'un soleil jaune et d\in soleil bleu. Ainsi voilà
trois systèmes de mondes des plus dissemblables
réunis dans la même constellation. Dans chacun
de ces systèmes deux soleils au lieu d'un; non-
seulement deux soleils comme le nôtre, mais deux
soleils diversement colorés ; sur les planètes qui
LES CONSTELLATIONS DU SUD. 117
appartiennent au premier, un astre blanc et un
astre bleii se disputent l'empire du jour, donnant
naissance, par les combinaisons sans nombre de
leur chaleur, de leur lumière, de leur puissance
électrique, à une variété d'actions incomparable et
inimaginable pour nous, qui sommes voués à un
unique soleil. Sur les planètes qui appartiennent
au second, c'est un soleil pourpre qui vient diversi-
fier la blanche lumière de son congénère. Sur celle
du troisième le nombre des couleurs, essentielle-
ment diflférentes des nôtres, puisqu'il n'y a point
là de lumière blanche génératrice de toutes les
teinfes> présente une série inconnue des nuances
issues des mariages de l'or et du saphir. Ces pla-
nètes sont sans doute des planètes vertes, et la
couleur des objets à leur surface ne doit probable-
ment qu'osciller autour de cette moyenne, soit du
côté du jaune, soit du côté du bleu.
Mais cette richesse de systèmes stellaires ne
constitue pas encore tout le patrimoine de cette
belle constellation d'Orion.Ellé renferme, en ou-
tre, le plus complexe des systèmes multiples qu'on
ait jamais rencontrés dans le ciel. Dans la nébu-
leuse dont je te parlais toutîi Theure, on rencontre
une étoile extraordinaire, l'étoile marquée 6 sur le
catalogue, un peu au-dessous de TÉpée. Cette
étoile, décomposée par le télescope, permet d'ad-
mirer en elle le groupe merveilleux de six soleils
rassemblés au même point du ciel. Quatre étoiles
principales de 4% 6« et ?• grandeurs, sont disposées
aux quatre angles d'un trapèze : les deux étoiles de
118 LES MERVEILLES CÉLESTES.
la base ont chacune un très-faible coihpagnon. Que
ces six étoilQS forment en réalité un système pby*
sique et qu'elles soient reliées entre elles comme
les (systèmes binaires par la loi d'attraction ; c'est
ee que je ne veux pas affirmer. Il peut se faire qu'il
n'y ait là qu'un effet d'optique, que ces six étoiles
soient en réalité complètement indépendantes
l'une de l'autre, situées à des profondeurs et à des
distances immenses, mais que se trouvant sur des
rayons visuels très-rapprochés, elles nous parais-
sent rassemblées sur un même plan. Cependant il y
a des probabilités en faveur de l'opinion qui con-
sidère cette étoile sextuple comme un véritable
système, surtout quand on voit que le mouvement
propre de l'étoile principale est partagé par les
cinq autres.
Une autre étoile d'Orion, le 23% est également
remarquable, en ce qu'elle est double, et qu'au
lieu d'avoir sa principale blanche et sa petite bleue,
comme dans la généralité des cas, c'est le contraire
qui se présente.
Yoilà beaucoup sur une seule constellation ; mais
j'ai pour cette belle et antique figure que Job chan-
tait il y a trois mille ans, une sympathie dont je ne
puis ni ne veux me défendre. Entre les Pléiades et
le beau Sirius, elle me présente une magnifique
plage céleste, enrichie de mondes variés qui
font fêver à la vie lointaine. Entre nous, j'ai lu au
moyen âge un traité d'astrologie qui avait pour
titre : Flamma Orionis. Depuis ce temps-là ce nom
m'est cher, je l'aime I
LES CONSTELLATIONS DU SUD. 119
Or, VOUS savez tous combien les amoureux éprou-
vent de bonheur à parler sans cesse de l'objet qui
fiiit battre leur cœur.
Suivant dans son cours, comme le Soleil et comme
les planètes, les constellations zodiatales^Ia Lune
passe quelquefois auprès d'Orion. Elle occulte alors
lés étoiles devant lesquelles sa marche Fa conduite.
En parlant d'Orion, le poète américain Longfellow
a dépeint cette occultation sous de vives couleurs :
a Sirius se levait à TOrient, et lentement, mon-
tant Tune après l'autre, brillaient les constella-
tions étincelantes. Au milieu d'un cortège d'étoiles
flamboyantes, se tenait debout le géant Algebar,
Orion le chasseur. Sa luisante épée était suspen-
due à son côté, et sur son épaule, la peau du
Lion laissait voltiger sur le ciel de minuit le rayon-
nement doré de sa chevelure. La lune était pâlis-
sante, sans que sa clarté fût affaiblie, aussi belle
qu'une sainte virginale, s'avançant dans la pureté
de sa voie pendant les heures d'épreuves et de
terreur. Gomme si elle eût entendu la voix de
Dieu, elle marchait pieds nus, sans blessures, sur
les astres brûlants, semblables à des dharbons
embrassés ; faisant ainsi éclater sa puissance, comme
sa pureté et sa sainteté.
« Errant ainsi dans son pas i^lencieuz, le triom-
phe empreint sur son visage si pur, elle atteignit
la station d'Orion. Étonné, il s'arrêta dans une
étrange frayeur, et subitement, de son bras étendu
laissa tomber la peau rouge du lion à ses pieds
dans la rivière. Sa massue ne resta pas plus long-
120 LES MERVEILLES CÉLESTES.
temps levée sur le front du Taureau; mais lui,
chancela conime autrefois près de la mer lorsque
aveuglé par OBnopion il chercha le forgeron dans
sa forge, et grimpant sur la montagne escarpée,
fixa ses yeux ternes sur le soleil. »
Dans la fable, Orion , le plus bel homme de son
temps, était d'une taille si haute, que quand il
marchait dans les mers, il dépassait les flots de
toute sa tête : ce qui veut dire que cette constella-
tion' est moitié sous Téquateur et moitié au-dessus
J'oubliais d'ajouter que les trois étoiles obliques
qui forment son baudrier^ ou sa ceinture^ ont été
nommées les Trois Rois Mages^ le Bâton de Jacob^ et
que dans nos campagnes on les distingue simple-
ment sous le nom de Râteau.
Au sud-est d'Orion, sur la ligne des trois Rois,
resplendit la plus magnifique de toutes les étoiles,
SiHuSj ou a de la constellation du Grand Chien, Cet
astre de première grandeur marque l'angle supé-
rieur oriental d*un grand quadrilatère dont la base
voisine de l'horizon à Paris, est adjacente à un
triangle. Les étoiles du quadrilatère et du triangle
sont toutes de seconde grandeur. Cette constella-
tion se lève, le soir, à la fin de novembre, passe au
méridien à la fin de janvier, et se couche à la fin
dé mars.
Sirius étant la plus éclatante étoile du ciel, lors-
que les astronomes osèrent essayer les opérations
relatives à la recherche des distances des étoiles,
elle eut le don d'attirer particulièrement leur atten-
tion. Après des études longues et minutieuses on ar-
LES CONSTELLATIONS DU SUD. 121
riva à déterminer sa distance : elle est de 52 trilliôns
t74 milliards de lieues. Pour traverser cette dis-
tance de la terre à cet astre, la lumière emploie
près de 22 ans. Il suit de là. que lorsque nous l'ob-
servons, ce n'est point le Sirius d'aujourd'tiui qui
est au-dessus de nos yeux, mais bien le Sirius d'il
y a vingt-deux ans : le rayon de lumière qui atteint
notre œil maintenant est sorti de Sirius pendant
Tannée 1843.
Le nom que nous donnons anjourd'hui à a du
Grand Chien appartenait jadis à la constellation
tout entière, et Ton ne trouve pas un seul monu-
ment égyptien où cette figure soit indiquée sans
qu'elle représente Sirius , nom dérivé , dit-on ,
d'Osiris, le soleil. A l'origine des constellations le
solstice d'été arrivait lorsque le soleil parcourt le
Capricorne : le lever de Sirius annonçait à l'Egypte
l'époque de la crue du Nil, et comme un chien fidèle
avertissait les hommes de se tenir sur leurs gardes.
Là ne se bornait pas le rôle de Sirius. L'année
civile des Égyptiens étant de 365 jours exactement,
et les rois jurant de ne jamais permettre Tinterca-
lation de jours supplémentaires, cette année vague
empiétait d'un jour tous les quatre ans sur Tannée
solaire, et revenait coïncider avec celle-ci au bout
de 365 fois quatre ans, en 1460 ans; mais pendant
ce temps-là les périodes civiles, les travaux d'agri-
culture, les fêtes et les divers points du calendrier,
ne pouvaient être fixés par des dates immuables.
On choisit dans le ciel un signe propre à annoncer
Tépoque du solstice : le lever du matin de Sirius,
122 LES MERVEILLES CÉLESTES.
qu'on nommait alors Sothis, annonça Tépoque
demandée. Le lever héliaque (solaire) de cet astre
n'était ramené au même jour de Tannée qu'après
1461 ans.
Depuis ces temps antiques, un mouvement de la
terre qui modiOe lentement la marche du soleil
parmi le» constellations, qu'on appelle la précession
des équinoxes, a privé Sirius de sa faculté de prédire
l'inondation et le solstice ; son lever héliaque n'arrive
maintenant en Egypte que le 1 août au lieu du 20 juin .
Mais au commencement dé notre ère, il arrivait en
juillet, au milieu des grandes chaleurs et des ma-
ladies qu'elles engendrent. De là, cette constella-
tion fut accusée de maligne influence, comme vous
pouvez le voir dans Sophocle et dans cent autres
auteurs moins anciens; elle donne la fièvre aux
hommes et la rage aux chiens. Les jours canicyr
laires viennent de là. Pour conjurer Sirius, on lui
éleva des autels sur lesquels on sacrifia la caille et
la chèvre. On redoutait l'étoile du midi.
Déjà le chien brûlant dont PInde est dévorée
Vomissait tous ses feux sur la plaine altérée.
{Géorgiques,)
Sirius lève au ciel son front pernicieux,
Et son affreux aspect consterne tous les yeux.
[Enéide.)
Sirius ou la canicule s'appelait aussi le chien de
ProcriSy épouse de Géphale, qui la perça d'un trait
décoché par mégarde, comme Ovide le rapporte fort
au long. Jean-Baptiste Rousseau, qui se plaisait par-
fois à montrer ses connaissances astronomiques.
LES CONSTELLATIONS DU SUD. 123
n'a pas tout à fait réussi en parlant à notre époque
du brûlant Sirius, dans une ode, charmante du
reste, à l'abbé Chaulieu.
Mais aujourd'hui qu'en nofi plaines
Le chien brûlant de Procris
De Flore aux douces haleines
Dessèche les dons chéris,
Veux-tu d'un astre perfide
Risquer les âpres chaleurs,
Et, dans ton jardin aride,
Sécher ainsi que tes fleurs ?
Sirius a une longue et bonne réputation comme
chien. Après tous les services qu'il avaitdéjà rendus
aux Égyptiens, Jupiter le chargea de la garde de
sa chère Europe; après l'enlèvement, il passa entre
les mains de Minos, de Procris, de Céphaleet d'Au-
rore. Des auteurs fort accrédités pensent même
que malgré tout ce qui précède, il fut Cerbère , le
canis à trois têtes ; leur opinion est appuyée sur
cette coïncidence que le Grand Chien garde à Fé-
quateur Thémisphère inférieur des Égyptiens, de
la même manière que Cerbère gardait la région du
Tartare, On voit que ce chien revendique une no-
blesse fort ancienne. Aucun titre héraldique ne
peut se vanter de remonter si haut.
Le Petit Chien, ou Procyon, que nous avons déjà
vu sur nos cartes zodiacales, se trouve au-dessus de
son atné et au-dessous des Gémeaux Castor et
PoUux, à l'est d'Orion. Si ce n'est «, aucune étoile
brillante ne le distingue. Au point de vue mytholo-
124 LES MERVEILLES CÉLESTES.
gique, il partage avec le Grand Chien la plupart des
fables attribuées à ce dernier.
VHydre est une longue constellation qui occupe
le quart de l'horizon, sous rÉcrevisse, le Lion et la
Vierge. La tête, formée de quatre étoiles de 4»
grandeur, est à gauche de Procyon, sur le prolon-
gement d'une ligne menée par cette étoile et par
Betelgeuse. Le côté occidental du grand trapèze du
Lion, comme la ligne de Castor etPollux, se dirigent
sur a, de seconde grandeur : c'est le cœur de l'hy-
dre. Sur le dos de l'hydre, on remarque des astéris-
mes de second ordre, le Corbeau, la Coupe, Imitant
le cours d'un fleuve par ses sinuosités, l'hydre a été
regardée comme habitant le Nil et le représentant.
Gomme le Navire se trouve non loin de là, on a
même été jusqu'à expliquer par certains aspects le
déluge de Deucalion qui se sauve sur un vaisseau,
et qui, quarante jours après, s'assure si les eaux
sont retirées en donnant la liberté à un Corbeau.
VÉridan, la Baleine, le Poisson Austral et le Centaure
sont les seules constellations importantes qu'il
nous reste à décrire. On les retrouvera dans Tordre
que nous venons d'indiquer, à la droite d'Orion.
L'Éridan est un fleuve composé d'une suite d'é-
toiles de troisième et de quatrième grandeur, des-
cendant et serpentant du pied gauche d'Orion,
Rigel, et se perdant squs l'horizon. Après avoir
suivi de longues sinuosités, invisibles pour nous, il
se termine par une belle étoile de première gran-
deur, a Achernar. C'est le fleuve dans lequel tomba
Phaëton qui conduisait maladroitement le char du
LES CONSTELLATIONS DU SUD. 125
Soleil ; il fut placé dans I9 ciel pour consoler Apol-
lon de la mort de son. fils.
«Cependant Phaëton, les cheveux en feu, tombe
du haut du ciel et laisse après lui une longue traî-
née de flammes. L'Éridan, qui coule dans les lieux
bien éloignés du pays qui avait vu naître ce prince
infortuné; le reçut dans ses ondes et lava son visage,
qui était tout couvert d'écume. »
Au-dessous du Bélier on rencontre une étoile de
seconde grandeur, qui forme un triangle équilatéral
avec le Bélier et les Pléiades: c'est « de la Baleine,
ou la mâchoire; a, fji, Çety forment un parallélogram-
me : c'est la tête. Cette base a, y, se.prolonge sur une
étoile de troisième grandeur , 3 , et sur ime étoile
du Cou, marquée 0. Cette étoile est l'une des plus
curieuses du ciel : on la nomme la merveilleuse,
Mira Ceti. Elle appartient à la classe des étoiles
changeantes. Tantôt elle égale en éclat les étoiles de
premier cercle, tantôt elle devient complètement
invisible. On a suivi ses variations depuis la fin du
seizième siècle, et l'on a reconnu que la période de
croissance et de décroissance est de 331 jours en
moyenne, mais toutefois irrégulière, étant parfois
de 25 jours en retard ou de 25 jours en avance.
L'étude de ces astres irréguliers nous offrira de cu-
rieux phénomènes.
La Baleine fut envoyée par Neptune pour dévorer
Andromède: je ne reviendrai pas sur l'histoire de
cette pauvre princesse.
Quatre étoiles de troisième grandeur forment la
queue de ce cétacé et descendent vers Fomalhaut,
126 LES MERVEILLES CÉLESTES.
OU a du Poisson Austral, qui reçoit Teau du verseau.
Cet astérisme s'élève très-peu sur Thorizon de Paris.
Enfin, la constellation du Centaure est située au-
dessous de l'Épi de la Vierge. L'étoile 6, de seconde
grandeur, et l'étoile i, de troisième , marquent la
tête et l'épaule : c'est l.a seule partie de cette figure
qui s'élève au-dessus de notre horizon. Le Centaure
renferme l'étoile la plus rapprochée de la terre , a,
de première grandeur, dont la distance est de 8 tril-
lions, 603 milliards, 200 millions de lieues. C'est
également dans cette 'constellation que se trouve
la belle nébuleuse régulière que iious avons ad-
mirée plus haut, l'amas globulaire d'Oméga du
Centaure. Les pieds de derrière touchent à la Croix
dusudy formée de quatre étoiles de seconde gran-
deur, toujours cachée sous l'horizon. Un peu plus
loin se trouve le pôle austral.
c^
LE NOMBRE HES ÉTOILES, LEURS DISTANOES.
Il est pour la pensée une heure.... une heure sainte
Alors que s'entayant de la céleste enceinte,.
De l'absence du jour pour consoler les cieux,
Le crépuscule aux monts prolonge ses adieux.
On voit à l'horizon sa lueur incertaine,
Comme les bords flottants d'une robe qui traîne,
Balayer lentement le firmament obscur,
Où les astres ternis revivent dans l'azur.
Alors ces elobes d'or, ces iles de lumière^
Que chercne par instinct la rêveuse paupière,
Jaillissent par milliers de l'ombre qui s'enfuit,
Comme une poudre d'or sous les pas de la nuit.
LAMARTINE.
Afin que Tesprit pût se reconnaître plus facile-
ment au milieu de ces milliers de points étincelants,
outre les divisions que nous venons de passer en
revue, on convint dès la plus haute antiquité de
classer les étoiles selon leur éclat apparent. Nous
l'avons vu, les étoiles les plus brillantes ont été
appelées étoiles de premier ordre ou de première
grandeur, quoique cette dénomination n'implique
aucun sens relatif à la grosseur réelle ou à Téclat
12S LES MERVEILLES CÉLESTES.
réel de l'étoile ; celles qui viennent ensuite, tou-
jours dans Tordre de leur éclat apparent, furent
nommées étoiles de seconde grandeur ; puis viennent
celles de troisième, .de quatrième et de cinquième
grandeur à mesure qu'elles paraissent plus petites;
enfin on appela étoiles de sixième grandeur les
dernières étoiles visibles à l'œil nu.
Les étoiles de première grandeur sont au nombre
de dix-huit. En réalité la dix-huitième, c'est-à-dire
la moins brillantede la série, pourrait aussi bien être
inscrite au premier rang des étoiles de seconde
grandeur, et la première de cette seconde série
pourrait de la même façon être ajoutée aux étoiles
de première grandeur: il n'y a pas dans, la nature
de ces séparations que nécessitent nos classifica-
tions. Mais comme il faut s'arrêter à une étoile si
l'on veut faire des séries, on est convenu déterminer
la liste des astres de première grandeur comme
elle se termine ici.
Liste des étoiles de première grandeur dans Pordre de leur
éclat décroissant,
1. Sirius ou a du Grand-Chien.
2. Tj d'Argo (étoile variable).
3. Ganopus, ou a du Navire.
4. a du Centaure.
5. Arcturus, ou a du Bouvier.
6. Rigel, ou p d'Orion.
7. La Chèvre, ou a du Cocher.
8. Véga, ou a de la Lyre.
9. Procyon, ou a du Petit-Chien.
10. Betelgeuse, ou a d'Orion.
LE NOMBRE DES ÉTOILES, ETC. 129
11. ÂcherDar, ou a d'Éridan.
12. Aldébaran ou a du Taureau.
13. ^àn Centaure.
Ik, a de la Groix.
15. Antarès, ou a du Scorpion.
16. Atalr, ou a de TAigle.
17. L'Épi, ou « de la Vierge.
18. Fomalhaut, ou a du Poisson austraL
On peut penser qu'en général les plus brillantes
sont les plus rapprochées, et qu'elles nous parais-
sent d'autant plus petites qu'elles sont plus disr
tantes de nous. Il suit de là que le nombre des
étoiles doit augmenter en raison inverse de chaque
grandeur, que les astres qui forment la seconde sé-
rie, par exemple, se trouvant sur un cercle visuel
plus éloigné, et par conséquent plus grandquecelui
de la première série, sont plus nombreux, que
la troisième série est plus riche que la seconde, etc.
C'est précisément lace que l'on observe. On compte
environ 55 étoiles de la seconde grandeur, 170 de
la troisième, 500 de la quatrième, etc. Voici du
reste un moyen facile de connaître approximative-
ment le nombre des étoiles de chaque ordre. On a
observé que chaque classe est ordinairement trois
fois plus peuplée que celle qui la précède , de
sorte qu'en multipliant par 3 le nombre des astres
qui composent une série quelconque, on a à peu
près le nombre de ceux qui composent la série sui-
vante. Par cette estimation, le nombre des étoiles
des six premières grandeurs, autrement dit, celui
de toutes les étoiles visibles à l'œil nu, fournirait
130 LES MERVEILLES CÉLESTES.
un total de 6000 environ. — Généralement on croit
en voir bien davantage, on croit pouvoir les comp»
ter par myriades, par millions : il en est de cela
comme du reste, nous sommes toujours portés à
l'exagération 1 Cependant, en fait, le nombre des
étoiles visibles à Tœil nu, dans les deux hémi-
sphères, sur toute la terre, ne dépasse pas ce
chiffre, et même il est bien peu de vues assez
bonnes pour aller au delà de quatre à cinq
mille.
Mais là où s'arrête notre faible vue, le télescope,
cet œil géant qui grandit de siècle en siècle, per-
çant les profondeurs desçieux, y découvre sans cesse
de nouvelles étoiles. Après la sixième grandeur, les
premières lunettes ont révélé la septième. Puis on
est allé jusqu'à la huitième, la neuvième. C'est alors
que les milliers ont grossi jusqu'aux dizaines de
mille, et que les dizaines sont devenues des cen-
taines de mille. Des instruments plus perfectionnés
encore ont franchi ces distances et ont trouvé les
étoiles de la dixième et de la onzième grandeur. De
cette époque on commença à compter par millions.
Le nombre des étoiles de la douzième grandeur est
de 9 556 000 ; ajouté aux onze termes qui le pré-
cèdent, il dépasse quatorze millions. A l'aide d'une
amplification plus puissante encore, on dépassa de
nouveau ces bornes. Aujourd'hui la somme des
étoiles composées de la première à la treizième
girandeur inclusivement est évaluée à 43 000 000.
Le ciel s'est véritablement transformé. Dans le
champ des télescopes, on ne distingue plus ni
LE NOMBRE DES. ÉTOILES, ETC. 131
constellations ni divisions; mais une fine poussière
brille là où rœil, laissé à sa seule puissance, ne
voit qu'une obscurité noire sur laquelle ressortent
deux ou trois étoiles* A mesure que les décou-
\ertes fmerveilleupes dejl'pptique augmenteront la
puissance visuelle , toutes les régions du ciel se
couvriront de ce fin sable d'or, et un jour viendra
132 LES MERVEILLES CÉLESTES.
OÙ le regard étonné, s'élevant vers ces profon-
deurs inconnues, se trouvant arrêté par l'accumu-
lation des étoiles qui se succèdent
à l'infini , ne trouvera plus devant
lui qu'un délicat tissu de lumière.
Quelle étendue occupent ces my-
riades d'étoiles qui se succèdent
éternellement dans l'espace? Cette
^Fig. 22. question a toujours eu le don de
Le môme captiver l'attention des astronomes
kVu a roeil nu. . i . ^^ ■» • i
aussi bien que celle des simples
penseurs; mais on n'a pu commencer des re-
cherches relatives à sa solution qu'à une époque
très-rapprochée de nous, lorsque les moyens si
minutieux d'y parvenir nous furent accessibles. Les
anciens ne se formaient pas la plus légère idée de
la distance des corps célestes, pas plus que de leur
nature. Pour la plupart, c'étaient des émanations
de la terre, s'étant élevées comme les feux follets
au-dessus des endroits marécageux, et ce serait
une longue et curieuse histoire que celle de toutes
ces idées primitives si peu en harmonie avec la
grandeur de la création. Pour pouvoir mesurer la
distance des étoiles les plus proches, il faut pou-
voir mesurer l'épaisseur d'un cheveu. On a attendu
longtemps avant d'en arriver là. Je donnerai à la
fin de ce chapitre une idée de la méthode employée
pour arriver à ces déterminations rigoureuses;
satisfaisons d'abord notre curiosité, et apprenons
de suite à quelle distance se trouvent de nous les
étoiles les plus rapprochées.
LE N0M3RE DES ÉTOILES, ETC. J33
L'étoile la plus voisine se trouve dsins la constel-
lation australe du Centaure : c'est l'étoile a. D'après
les recherches les plus récentes, elle est éloignée
de nous de 211 300 fois la distance d'ici au soleil,
distance égale à 38 000 000 de lieues. Il y a quel-
ques années encore, on la croyait un peu plus
loin; mais des déterminations plus précises ont
établi définitivement qu'elle n'est pas au delà de la
distance qui vient d'être mentionnée.
Il est fort difficile, pour ne pas dire impossible,
de se figurer directement de pareilles longueurs,
et, pour arriver à les concevoir, il est nécessaire
que notre esprit, associant à l'idée de l'espace l'idée
du temps, voyage en quelque sorte le long de cette
ligne et estime par succession sa longueur. Pour
les faibles grandeurs, nous agissons déjà de môme
sur la terre. Si, par exemple, on nous dit qu'il y a
500 kilomètres de Paris à Strasbourg, nous nous
figurons difficilement cette distance du premier
coup d'œil; mais, en lui associant l'idée du temps
nécessaire pour la franchir avec une vitesse donnée,
en apprenant qu'un train express direct, animé
d'une vitesse moyenne de 72 kilomètres k l'heure
y arrive en 7 heures , nous nous représentons de
suite le chemin parcouru. Cette méthode, utile
pour les distances terrestres, est nécessaire pour
les distances célestes. Aussi nous mesurons l'es-
pace par le temps ; seulement, au lieu de la vitesse
d'un train direct, nous prendrons celle de la lu-
mière, qui voyage en raison de 77 000 lieues par
seconde.
134 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Eh bien, pour traverser la distance qui nous sé-
pare de notre voisine a du Centaure, ce courrier
emploie 3 ans et 8 mois. Si l'esprit veut et peut le
suivre, il ne faut pas qu'il saute en un clin d*œil du
départ à Tarrivée, autrement il ne se formerait pas
davantage la moindre idée de la distance; il faut
qu'il se donne la peine de se représenter la marche
directe du rayon lumineux, qu'il s'associe à cette
marche, qu'il se figure traverser 77000 lieues pen-
dant la première seconde de chemin à dater de son
moment de départ, puis 77 000 lieues pendant la
deuxième seconde, ce qui fait 154 000; puis de
nouveau 77 000 lieues pendant la troisième et ainsi
de suite sans s'arrêter pendant trois ans et 8 mois.
S'il se donne cette peine, il pourra comprendre
l'effroyable valeur du chiffre; autrement, comme
ce nombre dépasse tous les nombres que l'esprit a
coutume d'employer, il ne sera pour lui d'aucune
signification et restera incompris.
Notre étoile voisine est donc a du Centaure. Celle
que sa distance met immédiatement après elle, est
une étoile située en une autre région du ciel, dans
la constellation du Cygne. C'est notre seconde voi-
sine ; ce qui n'empêche pas qu'elle est presque trois
fois plus éloignée de nous (Jue la première. On a
calculé la distance d'une dizaine d'étoiles. Voici
les plus rapprochées. La première colonne de
chiflfres représente le nombre de rayons de l'orbite
terrestre (distance de la terre au soleil) qu'il fau-
drait aligner à la suite l'un de l'autre pour at-
teindre l'étoile , la seconde donne les lieues de la
LB NOMBRE DES ÉTOILES^ ETC. 135
distance en millions^ la troisième indique le nombre
des années que la lumière emploie à franchir la
distance :
a du Centaure. . . 211330 8073000 3 ans 8 mois,
a du Cygne. . . . 550 920 21045000 9ansetdemie
Véga, a de la Lyre. 1 330 700 51 830 000 21 ans.
Sirius, a du Grand
Chien 1375000 52 200 000 22
a de la -Grande
Ourse 1550800 59000 000 25
Arcturus , a du
Bouvier 1622 800 61600000 26
Étoile polaire. .. 3078600 117 700000 50
La Chèvre , a du
Cocher 4 484000 170400000 72
Telles sont les étoiles les plus rapprochées. La
plupart des étoiles dont la distance a été calculée,
sont au nombre des plus brillantes du ciel et
comptent parmi celles de première ou de seconde
grandeur. On peut se demander s'il est possible,
par comparaison, de déterminer la distance vrai-
semblable des régions où brillent les dernières
grandeurs. C'e^t là une. question curieuse, dont
Arago a cherché la solution et sur laquelle il rai-
sonne comme il suit :
Nous prenons, par exemple, sur la liste ci-des-
sus, une étoile moyenne de première grandeur, non
pas Sirius, qui dépasse toutes les autres par son
éclat, mais Arcturus ou Yéga; nous nous deman-
dons à quelle distance il faudrait transporter cette
136 LES MERVEILLES CÉLESTES.
étoile pour qu'elle diminue d'éclat apparent jusqu'à
la quatrième grandeur, et nous voyons qu'il fau-
drait la transportera une distance quatre fois plus
grande que la distance présente ; — qu'en l'éloi-
gnant à huit fois de la distance primitive, elle de-
viendrait de cinquième à sixième ordre; — qu'en
moyenne, une étoile de première grandeur, trans-
portée à douze fois sa distance actuelle, ne ces-
serait pas d'être visible à l'œil nu, et que son
éclat ne tomberait pas au - dessous de la sixième
grandeur.
William Herschel essaya d'étendre aux observa-
tions télescopiques l'échelle de visibilité qu'il avait
formée pour l'œil nu. Il prépara une série de téle-
scopes dont la puissance allait sans cesse en aug-
mentant, et prit pour sujet de ses observations la
nébuleuse de Persée.
L'œil ne distinguait là aucune étoile. S'il y en
avait, elles étaient nécessairement plus faibles que
ne le seraient les étoiles de première grandeur
transportées à douze fois leur distance actuelle :
le petit instrument en montra un grand nombre.
Admettons que dans ce grand nombre il se trou-
vait, comme cela est probable, d'aussi fortes étoiles
qu'Arcturus, que Véga, etc., ces étoiles, pour de-
venir tout juste visibles après que leur intensité
avait quadruplé, devaient être deux fois plus loin
que les dernières étoiles visibles à l'œil nu, c'est-
à-dire vingt-quatre fois plus loin qu'Arcturus, que
Véga, etc.
Le second instrument, celui qui augmentait la
LE NOMBRE DES ÉTOILES, KTG. 137
kimière dans le rapport de 1 à 9, qui rapprochait
les objets trois fois, faisait voir des étoiles dont le
premier ne dévoilait aucune trace ; les étoiles
étaient en intensité ce que deviendraient Ârcturus,
Véga, etc., à trente-six fois leur distance.
En arrivant toujours par degrés jusqu'au téle-
scope de trois mètres avec toute son ouverture,
l'observateur apercevait des étoiles pareilles à ce
que seraient les étoiles de première grandeur à
trois cent quarante-quatre fois la distance qui
maintenant les sépare de nous.
Le télescope de six mètres étendait sa puissance
jusqu'à neuf cents fois cette même distance des
étoiles de première grandeur ; et il était évident
qu'un télescope plus fort aurait montré des étoiles
plus éloignées encore.
Pour échapper aux conséquences numériques
que je vais déduire de ces résultats d'Herschel, il
faudrait supposer que, parmi le nombre prodigieux
d'étoiles que chaque télescope d'une puissance in-
férieure découvre, il n'en existe aucune d'aussi bril-
lante qu'Arcturus ou Véga de la Lyre; il faudrait
admettre, en un mot, qu'il ne s'est formé d'étoiles
de première grandeur que près de notre système
solaire. Une pareille supposition ne mérite certai*
nement pas d'être réfutée.
Il n'y a aucune étoile de première grandeur dont
la lumière nous parvienne en moins de trois
ans. D'après cela, ajoute Arago en terminant,
les lumières des étoiles de différents ordres,
aussi grandes en réalité qu'Arcturus, que Véga
138 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de la Lyre, etc., arrivent à de telles distances
de la terre que la lumière ne saurait les par*
courir :
Pour les étoiles de deuxième grandeur en moius de 6 ans
— de quatrième grandeur. ... 12 >
— de sixième grandeur 36 »
Pour les dernières étoiles visibles avec le téle-
scope de trois mètres 1042 »
Pour les dernières étoiles visibles avec le téle-
scope de six mètres 2700 »
Les rayons lumineux qui nous arrivent des
étoiles nous racontent donc, s'il est permis de s'ex-
primer ainsi, l'histoire ancienne de ces astres.
Mais par quel pouvoir l'homme est-il parvenu à
connaître les premières distances des étoiles? Il y
a en astronomie des faits qui surprennent par leur
grandeur, et qui surpassent de telle sorte la sphère
des conceptions habituelles de l'homme, qu'on est
tenté de les révoquer en doute malgré l'affirmation
des astronomes, et de les reléguer au rang
des prétentions trompeuses dont la science s'est
quelquefois enveloppée pour en imposer au vul-
gaire. De ce nombre sont les principales con-
quêtes de l'astronomie stellaire, et notamment
les déterminations relatives à la distance des
étoiles.
J'essayerai de donner une idée de la méthode
dont on se sert pour obtenir ces distances et d'é-
loigner, par cette exposition, l'idée défavorable
LE NOMBRE DES ÉTOILES, ETC. 1S9
qu'un grand nombre partagent encore contre, les
assurances parfaitement fondées de l'astronomie
moderne.
; Une réflexion de quelques instants suffira pour
faire admettre que si la terre se meut dans l'es-
pace, pendant son cours annuel autour du soleil, il
doit en résulter pour nous un déplacement appa-
rent des autres astres dans le ciel. Personne n'a
mis la tête à la portière d'un wagon sans s'aperce-
voir que les arbres, les maisons, les collines, les
divers objets qui accidentent la campagne se meu-
vent dans un sens opposé à la marche du train, et
que les objets les plus proches sont ceux qui pa-
raissent subir le plus grand déplacement, tandis
que les plus éloignés se meuvent plus lentement,
jusqu'à l'horizon qui reste à peu près immobile.
Il doit donc résulter du mouvement de la Terre
dans l'espace, que les étoiles situées dans
une région du ciel dont la Terre s'éloigne à une
certaine époque de l'année paraîtront se resser-
rer, tandis que les étoiles dont la Terre se 'rap-
proche paraîtront s'écarter les unes des autres.
Cet effet sera nécessairement d'autant moins
grand que les distances des étoiles seront plus
grandes.
• Si l'on pouvait mesurer la valeur de l'écart subi
par une étoile, par suite du mouvement de la
Terre, on aurait la distance de cette étoile. Voici
comment :
Soit cette ellipse la courbe suivie par la Terre
dans sa marche annuelle autour du soleil, soit S le
140 I^ES MEIRVËILLES CÉLESTES.
soleil, TST un diamètre de Torbite terrestre, T et
T la position de la Terre aux deux extréniités de
ce diamètre, c'est-à-dire à six mois d'intervalle
(puisque la Terre fait le tour entier en un an);
T
Fig. 23. Mesure des distances célestes.
soit enfin E Tétoile dont on veut mesurer la
distance.
Quand la Terre est située au point T, on mesure
l'angle STE, formé par le Soleil, la Terre et l'étoile;
quand la Terre est en T, on mesure l'angle ST'E.
On sait que dans tout triangle la somme des trois
angles est égale à deux angles droits, c'est-à-dire
à 180*; donc, si l'on fait la somme des deux angles
observés STE et ST'E, et qu'on retranche cette
somme de 180% on aura la valeur de l'angle
E, sous-tendu à l'étoile par le diamètre. de l'or-
bite terrestre. Et cette valeur sera aussi exacte
que. si l'on avait pu se transporter sur l'étoile
pour la mesurer directement. La moitié de cet an-
gle, c'est-à-dire l'angle S ET, est ce qu'on nomme
la parallaxe annuelle de l'étoile E. Ainsi la pa-
rallaxe annuelle d'une étoile, c'est Tangle sous
LE NOMBRE DES ÉTOILES,. ETC. 141
lequel un observateur placé sur l'étoile verrait de
face le rayon de Torbite terrestre.
En prenant toujours des observations corres-
pondantes à deux points diamétralement opposés
de Torbite de la Terre , on obtiendra de la sorte,
dans le cours de Tannée, un grand nombre de me-
sures de la parallaxe annuelle. Dans notre exem-
ple et dans notre figure, Tétoile est située au pôle
de récliptique ; l'opération est la même, quoique
un peu moins simple pour les autres positions du
ciel. Dans la pratique, on obtient d'une manière
exacte la valeur des angles STE, ST'E, en compa-
rant les positions successives de l'étoile observée à
celle d'une étoile relativement fixe, qui n'ait pas
de parallaxe. La grande majorité des étoiles se
trouve dans ce dernier cas.
Les recherches des astronomes ont démontré
qu'il n'est pas une seule étoile dont la paral-
laxe soit égale à 1". Elles leur sont toutes infé-
rieures. Pour se faire une idée de cette valeur, il
faut savoir que la circonférence des cercles astro-
nomiques qui servent aux observations est divisée
en 360 parties appelées degrés, chaque degré en
60 minutes, chaque minutes en 60 secondes. Cette
valeur d'une seconde est si petite, qu'un fil d'a-
raignée placé au réticule de la lunette cache entiè-
rement la portion de la sphère céleste où s'effec-
tuent les mouvements apparents des étoiles, au
plus égaux à r.
L'étoile que ces sortes d'observations ont con-
staté être la plus proche, c'est l'étoile « du Cen-
142 LES MERVEILLES CÉLESTES.
taure, sa parallaxe est égale à 97 centièmes de
seconde (O'^jQ?). De Tétoile a du Centaure , le
rayon de Forbite terrestre est donc réduit à
0",97. Or, pour que la longueur d'une ligne droite
quelconque vue de face se réduise à n'apparaître
plus que sous un angle aussi petit que celui de
1 seconde, il faut que cette ligne soit à une dis-
tance de 206 000 fois sa longueur, et pour qu'elle se
réduise à 0",97, il faut qu'elle soit un peu plus loin
encore à 211 330 fois sa longueur. C'est là une
donnée mathématique. Donc l'étoile a du Centaure
est éloignée de nous de 211 330 fois le rayon de
l'orbite terrestre, c'est-à-dire de 211330 fois 38
millions de lieues, soit: 8 073 000 000 000;
C'est là l'étoile la plus voisine. La lumière mar-
che pendant trois ans et huit mois pour venir '
d'elle à la Terre. Les autres étoiles rapprochées
se succèdent, comme nous l'avons vu, à des dis-
tances supérieures à celle-là.
On voit par ce qui précède que ces résultats,
quelque prodigieux qu'ils paraissent au premier
abord, sont dus à des méthodes mathématiques
d'une grande simplicité. Toute la difficulté de
ces sortes de déterminations consiste dans l'ob-
servation extrêmement minutieuse, longue et pé-
nible, du faible déplacement de l'étoile dans le
ciel.
Toutes ces étoiles, vastes comme notre soleil,
éloignées les unes des autres par de telles dis-
tances, se succédant à l'infini dans l'immensité des
espaces, sont en mouvement dans les cieux. Rien
LE NOMBRE DES ÉTOILES, ETC. 143
n'est fixe dans Tunivers, il n'y a pas un seul atome
de matière en repos absolu. Les forces formidables
dont la matière est animée régissent universel-
lement son action. Ues mouvements de transla-
tion des soleils de Tespace dans l'étendue sont
insensibles à nos yeux, parce qu'ils s'exécutent à
une trop grande distance; mais ils sont plus ra-
pides que nulle vitesse que nous puissions observer
sur la Terre : il y a des étoiles qui sont emportées
dans l'espace avec une rapidité de vingt lieues par
seconde. Pour l'œil qui saurait faire abstraction
du temps comhfie de l'espace, le ciel serait un vé-
ritable fourmillement d*étoiles.
^
VI
ÉTOILES VARIABLES, TEMPORAIRES, ÉTEINTES
OU SUBITEMENT APPARUES.
« J'étais seul près des flots par une nuit d'étoiles.
Pas un nuage aux deux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réeL
Et les bois et les monts, et toute Ja nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
Les flots des mers, les feux du cieL
« Et les étoiles d*or, légions infinies,
A Toix haute, i voix basse, avec mille harmonies,
Disaient en inclinant leurs couronnes de feu.
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n'arrête.
Disaient en recourbant Técum* de leur crête:
— C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu ! n
Victor Hugo, Orientales.
De toutes les merveilles que le télescope a mises
au jour en cultivant les champs de l'espace, aucune
n'eut peut-être plus de droits à l'étonnement des
mortels que l'existence di'étoiles changeautés, pé-
riodiquement variables, dont la lumière et la cou-
leur sont soumises à une périodicité d^éclat; du
moins,aucune révélation télescopique n'a plus sur-
pris les observateurs. Des étoiles qui, loin de rester
ÉTOILES VARIABLES, TEMPORAIRES, ETC. 145
fixes dans une lumière inaltérable , voient leur
clarté s'affaiblir et se raviver périodiquement! des
étoiles qui brillant aujourd'hui d'un éclat splen-
dide seront invisibles demain, et ressuscitéesaprès-
demainl l'imagination la plus téméraire n'eût ja-
mais osé inventer de telles créatures; et c'est à
peine si, maintenant que leur existence est bien
constatée, l'esprit peut s'accoutumer à la conce-
voir.
Il y a des étoiles dont l'éclat subit une variation
périodique le ramenant tour à tour à son maximum
et à son minimum d'intensité. Pour bien nous fi-
gurer en quoi consiste ce changement singulier,
représentons-nous notre Soleil, et supposons qu'il
soit soumis à ces variations. Aujourd'hui le voici
qui rayonne de ses flammes les plus éclatantes
et déverse dans l'atmosphère échauffée des flots
d'une éblouissante lumière; pendant quelques
jours il garde cette même intensité; mais .voilà
que, le ciel restant pur comme précédemment,
l'éclat du soleil s'aflfaiblit de jour en jour; au bout
d'une semaine, il a perdu la moitié de sa lumière ;
au bout de quinze jours on peut le fixer en face;
et puis il s'affaiblit encore, devient pâle et morne,
n'envoyant plus qu'une clarté blafarde à la Terre.
Nous craignons pour ses jours, et nous nous de-
mandons avec le traducteur de Plutarque :
Le Dieu qui du néant vient de tirer le monde
Va-t-il le replonger dans une nuit profonde ?
Le soleil, ce flambeau de la terre et des cieux,
A-t-il vu pour jamais anéantir ses feux ?
10
146 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Mais il renaft, et respérance avec lui. On re-
marque unpremier progrès dans sa lumière éteinte ;
elle devient plus blanche, pins éclatante. Son flam-
beau se rallume et augmente de jour en jour; une
semaine après son minimum d'intensité il verse
déjà une lumière et une chaleur qui rappellent le
foyer solaire. Son accroissement continue. Et lors-
qu'une période égale à celle de son déclin sera
passée, le soleil étincelant aura repris toute sa
force, toute sa grandeur. La Terre est inondée des
rayons de sa lumière éblouissante et de sa chaleur
féconde.... Mais elle ne se réjouit pas longtemps
dans cette splendeur, car déjà le soleil commence
à reprendre sa voie descendante. Et ainsi de suite,
toujours. La nature de ce nouveau soleil est d'être
périodique comme la vertu de notre précédent
soleil était de garder une lumière et une chaleur
permanentes. .
On. conçoit que ces variations d'éclat étonnent
l'œil observateur qui les contemple dans le champ
de la vision télescopique. Ces périodes sont de toutes
les durées. Pour certaines étoiles, par exemple
pour la trentième de l'Hydre d'Hévéliùs, la période
est de plus d'un an : de 494 jours. Elle varie en-
tre le quatrième grandeur et la disparition com-
plète. L'étoile X du col du Cygne varie de la cin-
quième à la onzième grandeur dans une période
de 404 jours. Une autre étoile dont nous avons déjà
parlé au chapitre des constellations, ode la Baleine,
appelée aussi la merveilleuse (Mira ceti) varie en
334 jours entre la deuxième grandeur et la dispa-
ÉTOILES VARIABLES, TEMPORAIRES, ETC. !^147
rîtion entière. D'autres astres sont gouvernés par
des variations plus rapides. L'étoile qui passe le
plus rapidement de son maximum à son minimum
est Algol de la tête de Méduse, que nous connais-
sons déjà (p de Persée). En l jour, 10 heures, 24 mi-
nutes elle a terminé son déclin ; dans le même laps
de temps elle est revenue à son maximum; sa pé-
riode n'est donc que de 2 jours, 20 heures, 48 mi-
nutes. L'étoile B de Céphée varie dans une période
de ô joifrs, 8 heures, 37 minutes de la troisième k
la cinquième grandeur, etc.
On voit que ces variations sont elles-mêmes très-
diverses, et qu'il est des soleils qui passent avec
une étrange rapidité de leur plus grand à leur plus
petit éclat. Quelles sont les forces prodigieuses qui
régissent ces gigantesques changements? C'est ce
que la science n'a pu encore déterminer. Mauper-
tuis disait que les étoiles changeantes avaient la
forme de lentilles, qu'elles tournaient perpendicu-
lairement sur ellesj-mêmes, et qu'elles nous présen-
taient successivement leur tranche et leur face. A
l'époque où elles ne présentaient que la tranche,
c'était le minimum de leur éclat; à l'époque où elles
présentaient leur face entière, c'était leur maxi-
mum. Mais existe-t-il des soleils faits en lentille?
Si la chose est possible, elle n'est pas prouvée.
Non-seulement il y a des étoiles dont la lumière
change périodiquement, diminuant parfois jusqu'à
nous devenir complètement invisible, quoique en
réalité elles ne s'éteignent pas tout à fait ; il en est
d'autres dont l'éclat s'est affaibli pour ne plus se
148 LES MERVEILLES CÉLESTES.
réveiller et qui sont à jamais disparues du Ciel. Ge
sont les étoiles éteintes, dont la liste est assez nom-
breuse. L'astronome Ulugh-Beigh disait en Tannée
1437, qu'une étoile du Cocher, que la onzième du
Loup, que six étoiles, parmi lesquelles quatre de
troisième grandeur voisines du Poisson austral,
toutes marquées dans les catalogues de Ptolémée
et d'Abdurrahman-Suphi, ne se voyaient plus desçn
temps. Au dix-septième siècle J. D. Gassini, et à la
fin du dix-huitième W. Herschel, signalèrent un
grand nombre d'autres étoiles complètement dis-
parues. Ge sont des systèmes pour lesquels l'heure
de la fin du monde a sonné.
En parlant de fin du monde, cette crainte s'est
réveillée chez les habitants de la Terre , non pas
lorsque des étoiles disparaissaient du firmament,
car cette disparition n'était tout au plus remarquée
que des astronomes, mais bien lorsqu'un astre
nouveau s'allumait soudain dans le ciel. Il y a en
efiet des étoiles subitement apparues. L'année
même du massacre de la Saint-Barthélemy, le 1 1
novembre 1572, une magnifique étoile de première
grandeur apparut subitement dans la constellation
de Giassiopée, effaçant par son éclat les plus belles
étoiles du ciel. Elle resta pendant dix-huit mois et
disparut pour ne plus revenir. Les astrologues
avaient vu que cette apparition était la même que
celle deâ Mages à la naissance de Jésus-Ghrist, et
en avaient conclu que le jugement dernier appro-
chait. Trente-deux ans plus tard, une autre étoile
nouvelle apparaissait encore, dans la constellation
ÉTOILES VARIABLES, TEMPORAIRES, ETC. 149
du Serpentaire. Dès le jour de son apparition , dit
Àrago Je 10 octobre 1604, elle était blanche; elle
surpassait en éclat les étoiles de première gran-
deur, et aussi Mars, Jupiter , et Saturne, dont elle
setrouyaityoisine.PlusieurslacomparaientàYénus.
Ceux qui avaient vu l'étoile de 1572 trouvaient que
la nouvelle la surpassait en éclat. Elle ne parut
éprouver aucun affaiblissement dans la seconde ^
moitié du mois d'octobre ; le 9 novembre , la lu-
mière crépusculaire qui effaçait Jupiter n'empochait
pas de voir l'étoile. Le 16 novembre, Kepler l'aper-
çut pour la dernière fois; mais à Turin , lorsqu'elle
reparut à l'orient, à la fin de décembre et au com-
mencement de janvier, sa lumière s'était affaiblie ;
elle surpassait certainement Antarès, mais n'éga-
lait pas Arcturus. Le 20 mars 1605, plus petite en
apparence que Saturne, elle surpassait notam-
ment les étoiles de troisième grandeur d'Ophiu-
chus. Le 21 avril, elle parut égale à l'étoile
luisante du genou d'Ophiuchus , de troisième gran-
deur.. . . Elle diminua insensiblement. ... le 8 octobre
elle était encore visible, mais difficilement , à cause
de la lumière crépusculaire. En mars 1606, elle
était devenue complètement invisible.
Ces apparitions , aussi bien que tous les phéno-
mènes extraordinaires , avaient le don de répandre
la terreur et de réveiller les idées peu assoupies de
l'embrasement du monde, de la chute des étoiles,
de la fin des temps. L'une des plus mémorables
prédictions est celle de 1588 , annoncée en vers la-
tins emphatiques, dont voici la traduction : « Après
150 LES MERVEILLES CÉLESTES.'
mille cinq cents ans révolus , à dater de la concep-
tion de la Vierge, la quatre-vingt huitième année
sera étrange et pleine d'épouvante ; elle amènera
av^c elle de tristes destinées. Si dans cette terrible
année le monde pervers ne tombe pas en pous-
sière, si la terre et les mers ne sont pas anéanties,
tous les empires du monde seront bouleversés et
Taffliction pèsera sur le genre humain. » Cette pré-
diction fut plus tard reprise en faveur , ou plutôt
en défaveur du dix-septième siècle , et le Mercure
de France annonça pour Tannée 1788 la plus grande
des révolutions. Elle passait alors pour avoir été
trouvée dans le tombeau de Régiomontanus. Les
auteurs ne croyaient pas dire si vrai en inscrivant
cette époque mémorable sous le titre de révolu--
tion.
Mais en songeant à ces prédictions, dont la liste
serait beaucoup plus longue qu'on ne peut le pen-
ser au premier abord, je ne puis m'empêcher de
vous rapporter les curieuses mystifications opérées
en 1524 par l'astrologue allemand Stoffler. Suivant
lui, le 2Q février de cette année , la conjonction des
planètes sur les Poissons devait produire un dé-
luge universel. Les astrologues y ajoutaient foi
comme le commun des martyrs : la sinistre nou-
velle parcourut bientôt le monde, et Ton s'apprêta
à voir l'univers trépasser du temps dans l'éternité.
«Toutes les provinces des Gaules, dit un auteur
du temps, furent en une merveilleuse crainte et
doute d'universel e inondation d'eau et telle que
nos pères n'avaient vue, ni sue par les historiens, ni
ÉTOILE VÂHIABUIS, T^PORAIRES, ETC. 151
autrement. Au moyen de quoi hommes et femmes
furent en grand doute. Et plusieurs deslogèrent de
leurs basses demeurances, cherchèrent hauts lieux,
firent provision de farines et d'autres cas , et se fi-
rent processions et oraisons générales et publiques,
à ce qu'il plût à Dieu avoir pitié de son peuple. »
On vit alors la crainte s'emparer d'une bonne partie
des esprits. Ceux qui habitaient près de la mer,
des fleuves ou des rivières, abandonnèrent leurs
demeures et vendirent à grosses pertes, sans doute
aux incrédules, leurs propriétés et leurs meubles. A
Toulouse , un nouveau Noé iit construire un bateau
pour servir d'arche à sa famille et à ses amis, — et
probablement aussi à quelques couples de bétes.
Ce n'est pas le seul , au rapport de l'historiographe^
. Bodin : « Il se trouva plusieurs mécréants qui firent
des arches pour se sauver, quoiqu'on leur prêchât
la promesse de Dieu et son serment de ne çlus
faire périr les hommes par le déluge. »
Maintes et maintes fois cette prédiction fut re-
nouvelée et, triste remarque, elle trouva toujours
le même nombre de crédules, quoique chaque fois
l'événement lui eût donné un démenti formel. En
1584, la frayeur causée par une annonce de cette
sorte fut si grande que les églises ne purent conte-
nir ceux qui y cherchaient un refuge, qu'un grand
nombre firent leur testament sans réfléchir que
c'était une chose inutile si tout le monde devait
périr , et que d'autres donnèrent leurs biens aux
ecclésiastiques, dans l'espoir que leurs prières re-
tarderaient le jour du jugement. Je crois qu'aussi
152 LES MERVEILLES CÉLESTES.
longtemps que le inonde vivra, il craindra de
mourir.
Elles se doutent bien peu des terreurs qu'elles
font nattre si innocemment parmi les hommes, ces
étoiles singulières qui s*allument subitement dans
les deux pour s'éteindre bientôt après , ces soleils
variables qui passent par tous les degrés de la lu-
mière et semblent, comme Castor et Pollux, avoir
reçu pour destinée un éternel mouvement de tran-
sition de la vie à la mort, et de la mort à la vie.
Quelle puissance inconnue préside à ces variations
de lumière et de chaleur , dont l'influence sur les
mondes planétaires qui circulent autour de ces as-
tres , doit être d'une étrange nature î Quelle pensée
régit ces mouvements et quelle main construisit
les êtres nés pour vivre en harmonie avec de tels
systèmes? Quelle distance sépare la nature terres-
tre , où les années se suivent par une loi perma-
nente et ramènent successivement les mêmes phé-
nomènes , de ces mondes où régnent des variations
si prodigieuses? L'esprit s'étonne dans cetie contem-
plation et demeure dans l'inconnu.... Vers la fin
de la nuit, comme l'aurore commençait à faire
pâlir les étoiles, le poëte anglais Kirke-White ex-
primait son étonnement en ces termes :
« vous, étoiles scintillantes, qui occupez encore
vos places brillantes sur la voûte sombre du do-
maine de la nuiti Planètes et sphères centrales
d'autres systèmes, vastes comme le foyer brûlant
qui rayonne sur ce bas monde quoique à nos yeux
vous paraissez aussi faibles que l'étincelle du ver
ÉTOILES VARIABLES , TEMPORAIRES, ETC. 153
luisant! — Vers vous j'élève mon humble prière,
tandis qu'émerveillé mon regard voyage à travers
votre armée céleste. Spectacle trop immense, trop
illimité pour notre étroite pensée, qui rapetisse
toutes choses dans ses vils préjugés et ne peut vous
approfondir ni vous comprendre. De là prenant un
essor plus élevé, à travers vous j'élève mes pen-
sées solennelles jusqu'au puissant fondateur de
cette merveilleuse immensité, le grand Créateur
qui réside enveloppé dans la solitaire grandeur d'un
espace sans bornes, sur son trône silencieux qui
domine les sphères.
«Mortel orgueilleux, lève les regards vers la
voûte étoilée, contemple les brillants innombrables
qui parsèment richement le char impérial de la
nuitl Les télescopes te montreront les myriades
plus serrées que les sables des mers. Chacun de ces
petits flambeaux est la grande source de lumière,
le soleil central autour duquel une famille de pla-
nètes voyage fraternellement; chaque monde est
peuplé d'êtres vivants semblables à toi. Maintenant,
mortel orgueilleux, où est ta grandeur passée? qui
es- tu sur l'amphithéâtre de l'univers? Moins que
rien, en vérité ! Pourtant, le Dieu qui éleva ce mer-
veilleux édiGce des mondes, a soin de toi, aussi
bien que du mendiant qui demande les restes de
ta table. »
VII
LES UNIVERS LOINTAINS, SOLEILS DOUBLES, MULTIPLES,
COLORÉS.
Par delà l'infini des deux,
Je Tis encore une étendue
Où des soleils mystérieux,
Qui se cachent à notre vue,
illuminent d'autres mortels.
Ifà notre terre est inconnue.
Là sont d'immenses archipels
Dont les humains, sans se connaître,
Adorent tous le même Maître,
Chacun sur différents autels.
Les merveilles qui viennent de passer sous nos
yeux pâlissent encore devant celles dont nous ap-
prochons. Ici, ce que nous appelons la nature est
entièrement bouleversé. Nos observations, les idées
issues de Texpérience, nos classifications, nos ju-
gements en ce qui concerne les œuvres de la nature,
n'ont plus la moindre application. Nous sommes
réellement dans un autre monde, étrange, invrai-
semblable, non naturel pour nous. La vie, les forces
LES UNIVERS LOINTAINS, ETC. 165
qui Tentretiennent.la lumière, la chaleur, l'électri-
cité, les périodes des jours et des nuits, les saisons,
les années, le monde visible et invisible, tout est
transformé. Nous voici à la surface de globes qélestes
illuminéspar plusieurs soleils, de toutes grandeurs,
de toutes lumières, de toutes couleurs, par des
lunes aux disques multicolores. Rien d'approchant
ne s'est vu sur la terre : est-ce vraiment là notre
création ? ne sont-ce pas d'autres univers?
Résumons doncen un même panorama les études
que nous avonsfaitessur la nature de ces mondes*,
et observons les types essentiels de l'étonnante di-
versité qui les sépare du nôtre.
La blanche lumière de notre soleil déverse ses
rayons éclatants du haut de l'azur, et grâce à l'at-
mosphère transparente dont les mille réflexions
forment un véritable réservoir de lumière, tous les
objets qui ornent ou peuplent la surface du globe
sont enveloppés de cette clarté. Cependant cette lu-
mière blanche n'est pas simple. Elle renferme dans
son rayon la puissance de toutes les couleurs pos-
sibles, et les corps, au lieu de nous paraître tous
revêtus d'une blancheur uniforme, absorbent cer-
taines couleurs de ce rayon complexe et réflé-
chissent les autres : c'est cette réflexion qui constitue
à no? yeux la coloration de ces corps. Elle dépend
donc de l'agencement moléculaire de la surface ré-
fléchissante , de sa disposition à recevoir certains
rayons du spectre et à renvoyer les autres. Mais la
1, V. Annuaire du Cosmos pour l'année 1865.
156 LES MERVEILLES CÉLESTES.
somme de toutes ces couleurs constitue le blanc
originaire, source unique de ces apparences di-
verses.
Il est bon de se rappeler maintenant que cette
théorie applicable au monde organique reçoit
encore une importance plus considérable lorsqu'on
envisage le mode de coloration de substances orga-
niques; la beauté des plantes, la diversité des prai-
ries, Vot des sillons, la blancheur du lis, l'écar-
4ate, Torangé, Tazur et les nuances ravissantes qui
font la richesse des fleurs; l'éclat du plumage chez
les petits oiseaux des tropiques , la neige des co-
lombes, la fourrure fauve du lion du désert comme
le rayonnement des blondes chevelures : c*est à la
lumière blanche de notre soleil qu'il faut remonter
pour Texplication de la beauté visible, c'est en elle
que réside la source des nuances infinies qui déco-
rent les formes de la nature.
Or supposons un instant qu'au lieu de la blanche
source de toute lumière qui nous inonde, nous
ayons un soleil bleu foncé. Quel changement à vue
aussitôt s'opère dans la nature ! Les nuages perdent
leur blancheur argentée et l'or de leurs flocons
pour étendre sous le ciel une voûte plus sombre;
la nature entière se couvre d'une pénombre colorée;
les plus belles étoiles restent dans le ciel du j[our;
les fleurs assombrissent l'éclat de leur brillante
parure ; les campagnes se succèdent dans la brume
jusqu'à rhorîzon invisible; un jour nouveau luit
sous les cieux. L'incarnat des joues fraîches eflace
son duvet naissant, les visages semblent vieillir, et
LES UNIVERS LOINTAINS, ETC. 157
l'humanité se demande, étonnée, l'explication
d'une formation si étrange. Nous connaissons si peu
le fond des choses , nous tenons tant aux apparences,
que l'univers entier nous semble renouvelé par
cette légère modification de lumière solaire.
Que serait-ce si , au lieu d'un seul soleil indigo,
suivant avec régularité son cours apparent, s'as-
surant les années et les jours par son unique do-
mination , un second soleil venait soudain s'unir à
lui , un soleil d'un rouge écarlate disputant sans
cesse à son partenaire l'empire du monde des cou-
leurs? Imaginez-vQus qu'à midi, au moment où
notre soleil bleu étend sur la nature cette lumière
prépombrable que nous décrivions tout à l'heure,
rincendie d'un foyerresplendissant allume à l'orient
ses flammes. Des silhouettes verdâtres se dressent
soudain à travers la lumière diffuse, et à l'opposite
de chaque objet une traînée sombre vient couper
la clarté bleue étendue sur le monde. Plus tard le
soleil rouge monte tandis que l'autre descend , et
les objets sont colorés , à Torient des rayons du
rouge, à l'occident des rayons du bleu. Plus tard
encore , un nouveau midi luit sur la terre , tandis
qu'au couchant s'évanouit le premier soleil, et dès
lors la nature s'embrase d'un feu rouge écarlate. Si
nous passons à la nuit, à peine l'occident voit-il
p&lir comme de lointains feux de bengale les der-
niers rayonnements de la pourpre solaire, qu'une
aurore nouvelle fait apparaître à l'opposite les lueurs
azurées du cyclope à l'œil bleu. L'imagination des
poètes, le caprice des peintres, créeront-ils sur la
156 LES MERVEILLES GÉLBSTI2.S.
palette de la fantaisie un inonde de lumière plus
hardi que celui-ci? La main folle de la chimère,
jetant sur sa toile docile les éclats bizarres de sa
volonté, édiliera-t-elle au hasard un édifice plus
étonnant que celui-ci? -- Hugel a dit que « tout ce
qui est réel est rationnel , » et que « tout ce qui est
rationnel est réel. » Cette pensée hardie n'ex-
prime pas encore toute la vérité. 11 y a bien des
choses qui ne nous paraissent point rationnelles et
qui néanmoins existent en réalité dans Tune des
créations sans nombre de l'infini qui nous entoure.
Ce que nous venons de dire à*propos d'une terre
éclairée par deux soleils de diverses couleurs, dont
l'un serait bleu foncé et l'autre rouge écarlate, n'ai
rien d'imaginaire. Par une belle nuit calme et pure,
prenez votre lunette et regardez dans Persée, ce hé-
ros sensible marchant en pleine Voie lactée ettenant
en main la tête de Méduse; regardez, dis-je, l'étoile
y\ : voilà au grand jour notre monde de tout à
l'heure. La grande étoile est d'un beau rouge, Tau-^
tre est d'un bleu sombre. A quelle distance ce
monde étrange est-il situé? c'est ce que nul ne peut
dire* On peut seulement affirmer qu'à raison de
77 000 lieues par seconde , la lumière met plus de
cent ans à nous venir de là.
Mais ce monde n'est pas le seul de son genre.
Celui de y d'Ophiuchus lui ressemble à un tel point
qu'on pourrait facilement s'y tromper et les prendre
i'un pour l'autre ( à cette distance -h , ce serait, il
est vrai , pardonnable ). Seulement dans le système
d'Ophiuchus le soleil bleu n*est pas aussi foncé
LES UNIVERS LOINTAINS, ETC. 159
que dans l'autre. Une étoile du Dragon ressemble
beaucoup aux précédentes ; mais chez elle le graiid
soleil est d*un rouge plus foncé ; une autre du Tau-
reau a son grand soleil rouge, son petit bleuâtre ;
160 L£8 MERVEILLES CÉLESTES.
une autre encore, v) d'Argo, a son grand soleil bleu
et son petit rouge sombre.
Âinsivoilà notre monde imaginaire réalisé en plu-
sieurs endroits de l'espace. Et il y a, à n'en pas dou-
ter, de^ yeux humains qui là-bas contemplent cha-
que jour ces merveilles. Qui» sait? — et la chose est
très-probable — ils n'y font peut-être guère atten-r
tion, et dès leur berceau habitués comme nous à la
même vue, ils n'apprécient pas la valeur pittores-
que de leur séjour. Ainsi sont faits les hommes.
Le nouveau; l'inattendu seul les touche; quant au
naturel,, il semble que c'est là un état éternel, né-
cessaire, fortuit, de l'aveugle nature, et qui ne
mérite pas la peine d'être observé. Si les humains
de là-bas venaient chez nous, tout en reconnais-
sant la simplicité de notre petit univers, ils ne
manqueraient pas de l'observer avec surprise, et
de s'étonner de notre indifférence.
C'est sans doute après avoir rêvé à ces étranges
et lointains univers, que Victor Hugo écrivit les
strophes suivantes :
c S'il nous était donné de faire
Ce voyage démesuré,
Et de voler de sphère en sphère
A ce grand soleil ignoré ;
Si, par un archangequi Paime,
L'homme aveugle, frémissant, blême,
Dans les profondeurs du problème,
Vivant, pouvait être introduit ;
Si nous pouvions fuir notre centre.
Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre,
LES UNIVERS LOINTAINS, ETC. 161
Aller voir de près dans leur antre
Ces énormités de la nuit;
f Ce qui t'apparaltrait te ferait trembler, ange !
Rien, pas de vision, pas de songe insensé,
Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange ;
Monde infernal, et d'un tel mystère tissé,
Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante
Qu'un regard ébloui sous un front hérissé.
Tu verrais! — un soleil, autour de lui des mondes.
Centres eux-môme ayant des lunes autour d'eux ;
Là, des fourmillei^ents de sphères vagabondes ;
Là des globes jumeaux qui tournent deux à deux, d
Les soleils qui constituent ces systèmes multi-
ples diffèrent donc encore du nôtre par leur colo-
ration. Dans leur variété, parmi l'ensemble des
astres, une nouvelle variété se manifeste encore.
Les systèmes binaires colorés ne se composent pas
unanimement des soleils rouges et bleus auxquels
nous faisions allusion, tout à l'heure; les moyens
ne leur font pas défaut; il en est ici comme dans
Tuniversalité des productions de la nature ; c'est à
une source intarissable qu'elle a puisé pour la ri-
chesse et le luxe dont elle a décoré ses œuvres.
Voici par exemple le beau système de y d'Andro-
mède. Le grand soleil central est orangé, le petit
qui gravite à l'entour est vert émeraude. Que ré-
sulte-il du mariage de ces deux couleurs? L'orange
et l'émeraude? N'est-ce pas là un assortinent plein
de jeunesse, si cette métaphore est permise? Un
grand et magnifique soleil orange au milieu du
u
162 LES MERVEILLES CÉLESTES.
ciel; puis une émeraude brillante et qui gracieu-
sement vient mariera Tor ses reflets verts.
Voici encore dans Hercule,deux soleils rouge et
vert; dans la chevelure de Bérénice : Tune rouge
pâle, l'autre d'un vert limpide; dans Cassiopée,
soleil rouge et soleil vert : nouvelle série de
nuances tendres et ravissantes.
Changeons la vue ; il suffit pour cela de consi-
dérer d'autres systèmes, il y a plus de variété
parmi eux que dans tous les changements à vue
que l'opticien peut produire sur l'écran d'une lan-
terne magique. Tels univers planétaires éclairés
par deux soleils ont toute la série des couleurs
renfermées au-dessous du bleu et ne connaissent
point les nuances éclatantes de l'or et de la pour-
pre qui jettent tant de vivacité sur le monde. C'est
- dans cette catégorie que se trouvent placés certains
systèmes situés dans les constellations d'Andro-
mède, du Serpent, d'Ophiuchus, de la chevelure
de Bérénice, etc. Tels ne connaissent que des so-
leils rouges, comme une étoile double du Lion par
'exemple. Tels autres systèmes sont voués au bleu
et au jaune, ou du moins sont éclairés par un soleil
bleu et un soleil jaune qui ne leur donnent qu'une
série limitée de nuances comprises dans les combi-
naisons de ces couleurs primitives; tels sont des
systèmes de la Baleine, de l'Éridan dont Tune est
couleur de paille et l'autre bleue, de la Girafe,
d'Orion, de la Licorne, des Gémeaux, du Bouvier,
la grande jaune, la petite bleu-verdâtre, du Cygne,
dont la petite est d'un bleu intense. Nous avons
LES UNIVERS LOINTAINS, ETC. 163
d'uni autre côté les assortiments du rouge et du
vert; comme on en voit dans Gassiopée, la Cheve-
lure et Hercule.
D'autres systèmes stellaires se rapprochent da-
vantage du nôtre, en ce sens que Tun des soleils
qui les illuminent a comme le nôtre une lumière
blanche, source de toutes les couleurs, tandis que
son voisin vient rejeter un reflet permanent sur
toutes choses. Voici par exemple les mondes qui
circulent autour du grand soleil d'à du Bélier; ce
grand soleil est blanc, mais on voit constamment
dans le ciel ua autre soleil plus petit, dont le reflet
bleu couvre comme d'un voile les objets exposés à
ses rayons. La 26* de la Baleine se trouve dans les
mômes conditions, et il en est de même d'un très-
grand nombre d'étoiles, parmi les plus brillantes.
Telle est l'étoile /i du col du Cygne, qui est en outre
l'une des variables les plus remarquables : dans une
période de 404 jours, le grand soleil Blanc diminue
de la cinquième à la onzième grandeur et revient
à son état primitif. Pour les mondes qui gravitent
autour du soleil principal dans ces systèmes binai-
res, la lumière blanche originaire paraît donner
naissance aux variétés infinies que nous observons
sur la terre, avec réserve d'un reflet bleu constam-
ment issu de l'autre soleil : mais pour les planètes
qui gravitent autour de celui-ci, c'est la coloration
bleue qui domine tandis que l'action du soleil blanc
plus éloigné n'est que secondaire.
De même qu'il y a des soleils blancs accompagnés
de soleils bleus, de même il en est accompagnés de
\6k LES MERVEILLES CÉLESTES.
soleils rouges ou jaunes.... Mais je ne m'arrêterais
pas dans cette énumération, si je voulais passer en
revue toute l'armée du ciel.
Quelle variété de clarté, deux soleils, Tun rouge,
et l'autre vert, l'un jaune et l'autre bleu, doivent
répandre sur une planète qui circule autour de l'un
ou de l'autre; à quels charmants constrastes, à
quelles magnifiques alternatives doivent donner
lieu un jour roiige et un jour vert, succédant tour à
tour à un jour blanc et aux ténèbres 1 Quelle nature
est-ce là ! Quelle inimaginable beauté revêt d'une
splendeur inconnue ces terres lointaines dissémi-
nées au fond des espaces sans fin ?
Si comme notre lune qui gravite autour du globe,
comme celle de Jupiter, de Saturne, qui réunissent
leurs miroirs sur l'hémisphère obscur de ces mon- ,
des, les planètes invisibles qui se balancent là-bas
sont entourées de satellites qui sans cesse les ac-
compagnent; quel est l'aspect de ces lunes éclairées
par plusieurs soleils? Cette lune qui se lève des
montagnes lumineuses est divisée en quartiers di-
versement colorés, l'un rouge, l'autre bleu : — cette
autre n'ojffre qu'un croissant jaune; celle-là est
dans son plein, elle est verte et paraît suspendue
dans les deux comme un immense fruit. Lune
rubis, lune émeraude, lune opale: quels diamants
célestes! nuit de la terre, qu'argenté modeste-
ment notre lune solitaire, vous êtes bien belle,
quand l'esprit calme et pensif vous contemple I Mais
qu'êtes-vous à côté des nuits illuminées par ces
lunes merveilleuses?
LES UNIVERS LOINTAINS, ETC. 165
Et que sont les éclipses de soleil sur ces mondes?
Soleils multiples, lunes multiples^ àquelsjeuxinfinis
vos lumières mutuellement éclipsées donnent-elles
naissance! Le soleil bleu et le foleil jaune se rap-
prochent; leur clarté combinée produit le vert sur
les surfaces éclairées par tous deux, le jaune ou le
bleu sur celles qui ne reçoivent qu'une seule lu-
mière. Bientôt le jaune s'approche sous le bleu ;
déjà il entame son disque et le vert répandu sur le
monde pâlit, pâlit, jusqu'au moment où il meurt,
fondu dans Tor qui verse dans l'espace ses rayon-
nements cristallins. Une éclipse totale colore le
monde en jaune. Une éclipse annulaire montre une
bague bleue autour d'une pièce d'or. Peu à peu,
insensiblement, le vert renaît, et reprend son
empire.
Ajoutons à ce phénomène celui qui se produirait
si quelque lune venait au beau milieu de cette
éclipse dorée couvrir le soleil jaune lui-même et
plonger le monde dans l'obscurité, puis suivant la
relation existant entre son mouvement et celui
du soleil, continuer de le cacher après sa, sortie
du disque bleu et laisser alors la nature retom-
ber sous le rideau d'une nouvelle couche azurée.
Ajoutons encore.... mais non, c'estle trésor inépui-
sable de la nature: y plonger à pleines mains c'est
n'y rien prendre.
J'aime terminer ces descriptions par un chant
gracieux, œuvre du poète américain Bryant, par le
Chant des étoiles. Ces strophes sont à leur place na-
turelle, après lés harmonies de lumière et de ra«
166 LES MERVEILLES CÉLESTES.
vissantes colorations que nous venons d'observer
dans le monde de ces étoiles lointaines.
•c Lorsque le matin radieux de la création s'éleva,
et que le monde s'éveilla dans le sourire de Dieu ;
lorsque les royaumes déserts de l'obscurité et de la
mort sentirent le souffle de sa puissance émouvoir
leurs profondeurs, que les orbes splendides, que
des sphères enflammées, de Tabîme du vide s'éle-
vèrent par myriades dans la joie de la jeunesse;
comme elles s'élançaient en avant pour jouer dans
les profondeurs grandissantes de l'espace, leurs
voix argentines s'unirent en chœur, — et* voici le
chant que chantait l'une des plus brillantes :
« En avant! en avant! parmi les vastfts, les vastes
cieux, parmi les Jjeaux champs d'azur qui s'éten-
dent devant vous. Voguez, soleils accompagnés des
mondes qui roulent autour de vous; et vous, pla-
nètes suspendues sur votre pôle tournant, avec vos
îles de verdure, vos blancs nuages et vos ondes
couchées, comme une lumière fluide.
« Car la source de la gloire dévoile sa face, et la
lumière déborde l'espace sans bornes. Nous bu-
vons en voguant les marées lumineuses dans notre
air limpide et nos plaines fleuries. Ah! oui. Vo-
guez au delà des vivantes splendeurs! Suivez en
chantant notre chemin joyeux.
« Regardez ! regardez ! là-bas, à travers nos
rangs étincelants, dans l'azur infini, étoile après
étoile, comme ces astres brillent et fleurissent lors-
qu'ils passent dans leur course rapide ! Gomme la
verdure court sur leur masse roulante, comme les
LES UNIVERS LOINTAINS, ETG. 167
vents légers marquent leur passage lorsque les
petites vagues s'émeuvent et que se courbe la tète
des jeunes bois.
« Voyez, le jour plus brillant verse ses rayons,
comme Farc-en-ciel se suspend dans Tonde de
Tatmosphère' éclairée 1 Et les crépuscules du matin
et du soir avec leurs richesses de nuances, lors-
qu'ils descendent sur les brillantes planètes y ré-
pandant leur rosée ! et entre eux, sur les régions
fécondes, la nuit qui les couvre de son cône
d'ombre.
«En avant! en avant! Dans nos bocages en
fleurs, dans la douce brise enveloppant les sphères,
dans les mers et les sources qui brillent avec Tau-
rore, voyez, l'amour court, la vie naît, des my-
riades d'êtres respirent et se séparent de la nuit
pour se réjouir comme nous dans le mouvement et
dans la lumière.
« Glissez dans votre beauté, 6 sphères pleines de
jeunesse! dominant la danse qui mesure les an-
nées. Glissez dans la gloire et dans la joie qui
s'étend jusqu'aux plus lointaines frontières du fir-
mament, source visible de Celui dont le front se
cache sous un voile devant lequel pâlissent nos
flaiTibeaux. »
c^
LE DOMAINE DU SOLEIL
LE SYSTÈME PLANÉTAIRE.
Dans le centre éclatant de ces orbes immenses
Qui n'ont pu nouR cacher leur marche et leurs di stances
Luit cet astre du jour, par Dieu même allumé,
Qui tourne autour de soi sur son axe enflammé :
Drlui partent sans fin des torrents de lumière ;
Il donne en se montrant la vie à la matière,
Et dispense les jours, les saisons et les ans,
A des mondes divers, autour de lui flottants.
Ces astres, asservis à la loi qui les presse,
S'attirent dans leur course et s'évitent sans cesse,
Se servent l'un à l'autre et de règle et d'appui,
Se prêtent les clartés quils reçoivent de lui.
Au delà de leurs cours, et loin dans cet espace
Où la matière nage et que Dieu seul embrasse
Sont des soleils sans nombre et des mondes Bans fin....
Par delà tous ces cieuz le Dieu des cienx réside.
Voltaire.
Nous allons descendre de l'ensemble des étoiles
à une étoile particulièrei et de la contemplation
générale de notre univers à Tètude d'une région
linàitée. Après avoir embrassé l'étendue de ce vaste
et imposant domaine exploré par la scie[nce, nous
concentrerons nos regards sur une seule cité,
comme l'observateur qui, Voulant se rendre compte
172 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de la position d'une villa au milieu d'un paysage,
après avoir examiné d'abord les alentours et les
sites qui l'environnent, concentre son attention sur
la cité elle-même. Si l'immensité des nombres où
l'infini de cette étendue ne viennent plus dans cette
contemplation nouvelle étonner notre esprit et
confondre nos facultés, les caractères inaliénables
qui distinguent universellement les œuvres de la
nature, nous révéleront des beautés plus sensibles
et plus touchantes, non moins dignes de notre at-
tention. Dans l'œuvre parfaite de la nature, les plus
modestes d'entre les êtres laissent encore voir sur
leur front le signe divin de leur origine, et les plus
simples d'entre les créations permettent d'appré-
cier en elles une splendeur cachée non moins mer-
veilleuse que les manifestations les plus éclatantes.
Ainsi les rayonnements splendides de l'aurore bo-
réale, que l'ombre gigantesque d'une main invi-
sible élève sur les glaces du pôle, sont produits
dans une couleur plus vive et dans un aspect plus
ravissant encore sur les corolles parfumées des
petites fleurs ajiix nuances si tendres.
Que l'on n'aille pas croire pour cela cependant
que nous allons descendre à de petits objets. Pour
ne pas être infinis ils n'en sont pas moins fort res-
pectables; ce sont encore des formes colossales à
l'aspect desquelles l'imagination reste confondue.
Nous allons nous entretenir du système de mondes
auquel la terre appartient et auquel le Soleil com-
mande.
Peut-être même ressentirons-nous un intérétplus
LE SYSTÈME PLANÉTAIRE. 173
grand â nous entretenir des choses qui nous touchent
de plus près, que de celles dont Téloignement nous
rend étrangères les richesses les plus précieuses.
Nous voici, en effet, à peu près arrivés à notre de-
meure dans Tespace. Descendus des hauteurs de la
création sidérale, après avoir commencé notre étude
par la circonférence fictive que les limites de notre
vue amplifiée par les instruments décrivent autour
du point que nous habitons, nous nous sommes
successivement rapprochés du centre. L'observa-
tion de notre quartier céleste n'est-elle pas plus
intéressante que celle des autres cités de l'espace?
Le Soleil qui nous éclaire est une des étoiles de
la Voie lactée, unité perdue dans les millions qui
constituent cette nébuleuse. Mais ce n'est plus
comme étoile que nous devons l'examiner mainte-
nant : c'est comme centre d'un système de mondes
groupés autour de lui.
Autour de cet astre lumineux sont réunis des
astres opaques, obscurs par eux-mêmes, et qui
reçoivent de lui leur lumière et leur chaleur. Ces
astres obscurs sont nomn^és planètes. Pour facili-
ter leur étude et pour aider à les mieux recon-
naître, on peut d'abord les diviser en deux groupes
bien distincts :
Le premier, voisin du Soleil, est formé de quatre
planètes, de petite dimension relativement à celles
du second groupe. Ces quatre planètes sont, dans
l'ordre des distances au soleil ; Mercure^ Yénus^ la
Terre et Mars.
Le second, plus éloigné du Soleil, est aussi formé
174 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de quatre planètes; mais elles sont très-grosses si
on les compare aux précédentes. Ces quatre mondes
sont^ dans l'ordre des distances à l'astre radieux :
Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. Ces astres sont
si volumineux que les quatre premiers réunis en
un seul ne formeraient pas encore un globe de la
grosseur du plus petit d'entre eux.
Maintenant, entre ces deux groupes bien dis-
tinctSy il en est un troisième, formé d'un nombre
considérable de petits corps dont on connaît déjà
plus de quatre-vingts. Ces petites planètes occupent
respace qui s'étend du premier au second groupe.
Comparées aux autres globes du système, ce sont
de bien petits corps, en effet, car la plupart d'entre
elles mesurent moins de cent lieues de diamètre,
et dans quelques-unes même ce diamètre est à
peine de quelques lieues. Ce sont de modestes dé-
partements.
Ces planètes, grosses et petites, sont les mem-
bres principaux de la famille. Il faut maintenant
leur adjoindre des membres secondaires, des satel-
lites qui appartiennent à quelques-uns d'entre
eux et sont groupés jutour des planètes comme
celles-ci le sont autour du Soleil. De ces satellites,
la Terre en possède un : la Lune ; Jupiter quatre,
Saturne huit, Uranus un même nombre, et Nep-
tune probablement deux.
A quelles distances ces corps planétaires sont-ils
situés autour de l'astre central? Mercure, le plus
proche, réside à 15 millions de lieues du Soleil;
Vénus, qui vient ensuite, à 27 millions, la Terre à
LE SYSTÈME PLANÉTAIRE. 175
38 millions et Mars à 58 millions. Le groupe des
petites planètes occupe une zone éloignée, en
moyenne de 100 millions de lieues du flambeau
central. Puis viennent les quatre grosses planètes :
Jupiter y presque à 200 millions de lieues ; Sa-
turne à 464 millions, Uranus à 733 millions, et
Neptune, la dernière, à 1 milliard 147 millions de
lieues. Les unes et les autres circulent aux dis-
tances respectueuses qui viennent d'être énoncées,
et tournent autour du soleil en un temps plus ou
moins long, selon qu'elles sont plus ou moins éloi-
gnées de cet astre. Les plus proches ayant moins
de chemin à faire et étant plus fortement attirées,
circulent plus rapidement; les plus éloignées mar-
chent avec lenteur, comparativement aux précé-
dentes. La Terre emploie 365 jours à accomplir sa
révolution; Mercure 88 seulement, tandis que Nep-
tune met plus de 164 ans. Ces mouvements sont
réglés par une loi admirable et fort simple, trouvée
par l'illustre Kepler, après trente ans de recher-
ches. Exprimée en termes astronomiques, cette
loi s'énonce ainsi : « Les carrés des temps des révo-
lutions sont comme les cubes des distances. » En
d'autres termes, en multipliant trois fois par lui-
même le nombre qui représente la distance d'une
planète au soleil, on a le double du temps de sa
révolution, multiplié par lui-même. Avec un peu
d'attention on voit combien est simple oette loi
formidable, qui dirige tous les mouvements célestes
dans l'espace. Ainsi, par exemple, Jupiter est cinq
fois plus loin du Soleil que la Terre. Je multiplie
176 LES MERVEILLES CÉLESTES.
trois fois ce nombre par lui-même : 5 x 5 x 5 = 125.
Eh bien, ce nombre 125 est précisément le double
du temps de la révolution de Jupiter, multiplié par
lui-même. Il en est de même pour toutes les pla-
nètes, tous les satellites, tous les corps célestes. —
Je dois ajouter, à l'usage de ceux qui voudraient
aller plus loin en astronomie, que ces rapports ne
sont pas rigoureusement exacts, et que s'ils Tétaient
le système du monde serait bientôt bouleversé.
Ces mouvements, dont la formule fut trouvée par
Kepler ont pour cause l'attraction ou la gravitation
uniyerselle, dont la loi fut trouvée par Newton.
Tous les corps s'attirent dans la nature ; le Soleil
attire la Terre, la Terre attire la Lune, et dans
rinfiniment petit comme dans l'infîniment grand,
on voit les molécules élémentaires s'attirer les unes
les autres par la loi d'affinité, et constituer la ma-
tière visible, qui n'est qu'un assemblage d'atomes
juxtaposés. C'est en vertu de cette force universelle
que les mondes lancés dans l'espace suivent une
courbe autour du Soleil ; de cette courbe rapide-
ment parcourue résulters^it une force contraire qui,
semblable à celle dont la pierre est animée lors-
qu'elle s'échappe de la fronde, rejeterait les pla-
nètes hors de leurs orbites si l'attraction du Soleil
ne les retenait captives. C'est en effet l'attraction
qui régit le monde, comme l'a chanté notre pen-
seur Eugène Nus :
La loi d'amour est souveraine
Partout son doux verbe est écrit.
LE SYSl:ÈME PLANÉTAIRE. 177
Elle féconde, unit, entraîne,
La matière comme l'esprit.
La terre s'échauffe à vos flammes;
Les deux modulent vos accords,
Amour, attraction des âmes,'
Attraction, amour des corps !
Pour compléter cette esquisse sommaire de l'em-
pire du Soleil, il faut encore ajouter aux sujets pré-
cédents, certains astres voyageurs qui, sans sortir
de son empire, sont toujours en voyage. Ils vien-
nent de temps en temps faire une visite à la capi-
tale, puis s'en retournent en province, à toutes les
distances imaginables. Ce sont les comètes, êtres
vagabonds s'il en fut jamais, voyageurs infatigables,
mais que l'attraction puissante de l'astre solaire
retient toutefois dans les limites de son domaine.
Tel est le petit groupe de mondes dont notre
soleil est le souverain. Représentez-vous un ma-
gnifique vaisseau, le Léviathan, par exemple, pla-
nant en pleine mer. Autour de lui circulent une
quantité de petites chaloupes qui ne lui vont pas
à la cheville, et, autour de quelques-unes de ces
chaloupes, de petits bateaux d'enfants comme on
en voit sur les bassins de nos squares. Les cha-
loupes, placées à diverses distances, circulent au-
tour du grand vaisseau, et les petits bateaux tour-
nent autour des chaloupes. Enfin une quantité de
canots s'éloignent et s'approchent alternativement
du Léviathan en suivant des ovales.
Cette flotte d'embarcations variées n'est pas im-
mobile sur rOcéan ; et voici le point le plus mer-
12
178 LES MERVEILLES CÉLESTES.
veilleux. Par-dessus tous les mouvements circu-
laires dont je viens de parler, il faut voir le
mouvement collectif de la flotte, emportée sur la
plaine liquiJe par le vaisseau -maitre. Fixe au mi«
lieu des chaloupes qui circulent autour d'elle^ la
grande nef brillante vogue sur l'Océan, entraînant
avec elle tous ses petits sujets, sans qu'ils s'en
aperçoivent, occupés qu'ils sont à tourner fidèle-
ment autour du centre. Oui, le Soleil qu'elle repré-
sente, vogue dans l'espace, entraînant avec lui
Terre, lune, planètes, comètes et tout son système.
Où va-t-il? vers quel point sommes-nous tous di-
rigés?Ouelejtlelieu de l'espace qui voit venir vers
lui notre flotte grandissante?
Allons-nous sur des bords de silence et de de ail,
Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil,
Semer Timmensité des débris du naufrage ?
Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage,
Et sur Pancre éternelle à jamais affermis,
Dans un golfe du ciyl aborder endormis?
Il me serait difficile de vous dire si nous allons
échouer sur quelque écueil ou jeter Tancre dans
un golfe; je crois plutôt que nous allons continuer
indéfiniment notre marche! en suivant dans le
ciel une orbite gigantesque. Nous nous dirigeons
actuellement vers une imposante constellation,
la constellation d'Hercule, située, comme on l'a
vu, entre la Lyre et le Bouvier : c'est là où nous
tendons. Un jour on verra une petite étoile arriver
dans cette constellation, entre les étoiles fx et 7:, à
un quart de la distance de la seconde à la prenaière.
LE SYSTÈME PLANÉTAIRE. 179
A cette époque l'aspect général des constellations
commencera à changer pour nous, attendu que
les étoiles dont nous approchons s'écartent les unes
des autres, que celles dont nous nous éloignons se
resserrent, et que de chaque côté de nous elles
semblent reculer ; mais cette époque est à une telle
distance de nous que les meilleurs yeux n'y peu-
vent arriver. Le Soleil nous emporte, il est vrai,
avec une vitesse d'environ deux lieues par seconde,
mais il y a une telle distance entre chaque étoile
que cette vitesse est à peu près insignifiante. On se
souvient qu'il est des étoiles dont le mouvement est
plus rapide encore.
Tel est l'aspect sous lequel il convenait d'em-
brasser le Soleil en passant de son rôle d'étoile à
son rôle de chef de système. Maintenant ce dernier
rôle sera le seul que nous étudierons. Lés étoiles
étant des soleils, il est plus que probable que pour
étudier et connaître complètement leur histoire, il
faudrait aussi les considérer sous le même aspect,
et s'occuper également de leurs familles respec-
tives; mais ces familles nous sont inconnues, et
l'esprit de l'homme est ainsi fait, qu'il lui est déjà
difficile d'embrasser entièrement la sphère des
choses connues, et qu'il se perdrait facilement en
désirant aller au delà. De plus, on garde toujours,
quoi qu'on fasse, un petit fond d'égoïsme, et l'on
se réserve volontiers pour les personnes ou les
choses qui nous touchent de plus près. Nous voici
donc définitivement passés de l'astronomie sidérale
à l'astronomie planétaire.
II
LE SOLEIL.
Observez le Soleil lai-même, s*élançant à l'orient
sur ses ailes de gloire. Ange de lumière qui, depuis
l'époque où les deux ouvrirent leur marche sublime,
a, le premier de tout le chœur étoile, suivi la voie
éclatante tracée par le Créateur.
Délicieuse puissance de la lumière, jour si doux
et si tendre, quel baume, quelle vie répandent tes
rayons 1 Te sentir est un bonheur si complet que si
le monde n'avait d'autre joie que de s'asseoir dans
ton rayonnement calme et pur, ce serait encore un
monde trop exquis pour que l'homme ait le courage
de le quitter pour les ténèbres, les profondeurs et
l'ombre glaciale de la tombe l
Thomas Moore, Lalla Rookh. .
« L'astre resplendissant qui brille sur nos têtes
occupe le centre du groupe de mondes auquel la
Terre appartient. Notre système planétaire lui doit
son existence et sa vie. Il est véritablement le
cœur df; cet organisme gigantesque, comme l'ex-
primait jadis une heureuse métaphore de Théonde
Smyrne, et ses battements vivificateurs en entre-
tiennent la longue existence. Placé au milieu d'une
famille dont il est le père, et sur laquelle il veille
LE SOLEIL 181
sans cesse depuis les âges inconnus où les mondés
sortirent de leur berceau, il la gouverne, et la di-
rige, soit dans le maintien de son économie inté-
rieure, soit dans le rôle individuel qu'elle remplît
parmi l'universalité de la création sidérale. Sous
l'impulsion des forces qui émanent de son essence
ou dont il est le pivot, la Terre et les planètes nos
compagnes gravitent autour de lui, puisant dans
l'éternel cours qui les emporte les éléments de
lumière, de chaleur, de magnétisme qui renouvel-
lent incessamment l'activité de leur vie. Cet astre
magnifique est à la fois la main qui les soutient
dans l'espace, le foyer qui les échaùfife, le flambeau
qui les éclaire, la source féconde qni déverse sur
elles les trésors de l'existence. C'est lui qui permet
à la Terre de planer dans les deux, soutenue par *
l'invisible réseau des attractions planétaires ; c'est
lui qui la dirige dans sa voie, ^t qui lui distribue
les années, les saisons et les jours. C'est lui qui
prépare un vêtement nouveau pour la sphère en-
. core glacée dans la nudité de l'hiver, et qui la re-
vêt d!une luxuriante parure lorsqu'elle incline vers
lui son pôle chargé de neiges ; c'est lui qui dore
les moissons dans les plaines et mûrit la grappe
pesante sur les coteaux échauffés. C'est cet asb*e
glorieux qui, le matin, vient répandre les splen-
deurs du jour dans l'atmosphère transparente, ou
soulève de l'Océan endormi c'omme un duvet de ses
eaux, qu'il transformera en rosée bienfaisante
pour les plaines altérées; c'est lui qui forme les
vents dans les airs, la brise du crépuscule sur le
182 LES MERVEILLES CÉLESTES.
rivage, les courants pélagiques qui traversent les
mers. C'est encore lui qui entretient les principes
vitaux des fluides que nous respirons, la circula-
tion de la vie parmi les règnes organiques, en un
mot, la stabilité régulière du monde. Enfin, c'est à
lui que nous devons notre vie intellectuelle et la vie
collective de l'humanité entière, l'aliment perpétuel
de notre industrie ; plus que cela encore : l'activité
,du cerveau, qui nous permet de revêtir d'une forme
nos pensées et de nous les transmettre mutuelle-
ment dans le brillant commerce de l'intelligence. »
Quelle imagination serait assez puissante pour
embrasser l'étendue de l'action du Soleil sur tous
les corps soumis à son influence? Un million et
demi de fois plus gros que la Terre, tt sept cents
fois plus" volumineux à lui seul que toutes les pla-
nètes ensemble, il représente le système planétaire
tout entier, et devant les étoiles ce système n'existe
pas. 11 l'entraîne dans les dQserts du vide, et ces
mondes le suivent à son gré comme d'obscurs pas-
sagers emportés par un splendide navire sur la
mer sans bornes. Il les fait rouler autour de lui,
afin qu'ils viennent eux-mêmes puiser dans leur
cours l'entretien de leur existence, il les domine de
sa royale puissance et gouverne leurs mouvements
formidables. S'adressant à lui, le poète put lui
dire sani» flatterie :
Ta présence est le jour, la nuit est ton absence :
. La nature sans toj, c'est l'univers sans Dieu * !
I. Chênedollé.
UB SOLEIL. 183
De ces manifestations éclatantes de son pouvoir^
descendons maintenant à ses actions cachées.
Voyons sa lumière et sa chaleur agir sur Torgar
nisme sensible des planètes qui le regardent avec
amour et boivent à longs traits ses féconds rayon-
nements, sur Télectricité des minéraux: et sur. les
variations diurnes de l'aiguille aimantée, sur la
formation dfes nuées et la coloration des météores;
voyons-les, ces influences occultes de la lumière, et
de- la chaleur descendre à travers la pureté du
jour sur notre âme elle-même, si éminemment
accessible aux impressions extérieures, et lui com-
muniquer la joie ou la tristesse ; et peut-être com-
mencerons-nous à nous former une idée de ce que
c'est qu'un rayon de soleil, dans Tinfiniment pttit
de la nature terrestre comme dans TinAnîment
grand des phénomènes sidéraux.
Ce coin de soleil condense
L'infini de vorupté.
charmante providence !
Quelle douce confidence
D'amour, de paix, de beauté !
Dans un moment de tendresse,
Seigneur, on dirait qu'on sent
Ta main douce, qui caresse
Ce vert gazon qui redresse
Son poil souple et frémissant.
Lamartine.
Mais quelle est la nature de cet astre puissant
dont l'action est si universelle, quel feu brûle dans
ce vaste encensoir, quels sont les éléments qui
1 84 LES MERVEILLES CÉLESTES.
constituent ce globe splendide? Porte-t-il en soi-
les conditions d'une durée infinie, ou bien la
Terre est-elle destinée à voir un jour s'éteindre ce
flambeau de sa vie et à rouler désormais dans les
ténèbres d'un éternel hiver ? Ces questions se po-
sent devant notre curiosité légitime, et nous vou-
lons qu'une solution satisfaisante vienne y ré-
pondre.
Lorsqu'on veut apprécier la nature et la gran-
deur d'un haut personnage, on ne cherche pas gé-
néralement à mettre en évidence ses défauts, à
étudier les taches de son caractère, ce serait un
singulier moyen de juger sa valeur ; et lors même
qu'il en serait ainsi, on le devrait à l'imperfection
humaine, dont les plus grands d'entre nous ne
sont pas affranchis. Mais s'il s'agit d'un être dont
le caractère distînctif est précisément d'être non-
seulement d'une pureté magnifique, mais encore la
source de toute lumière et de toute pureté, ce ne
sont pas des taches que l'on cherche en lui pour le
connaître. Aussi le monde savant fut-il fort étonné
il jr a 254 ans lorsque le roi soleil, le dieu du jour
fut accufiô de par le télescope d'être constamment
couvert de taches, et eut-on lieu d'être encore plus
étonné depuis, lorsqu'on reconnut que ces taches
étaient justement le seul moyen que le Soleil nous
laissât de pénétrer sa nature. — On croirait pres-
que, à ce propos, que l'orgueil est en raison in-
verse de la valeur. — Les savants officiels de ce
temps, les théologiens et les disciples de l'École
d'Aristote n'en voulaient rien croire. Le père pro-
LE SOLEIL, 185
vincial de l'ordre des jésuites à Ingolstadt, répon-
dit à Scheiner, le premier qui ait vu le Soleil et ses
taches dans une lunette, qu'Aristote. avait prouvé
que tous les astres en général étaient incorrupti-
bles et que le Soleil en particulier était le flambeau
le plus pur qui fût au monde, conséquemment,
que les prétendues taches du Soleil étaient dans
les verresde ses lunettes ou dans ses yeux. Lors-
que Galilée fît la même observation, messieurs les
péripatéticiens s'exercèrent à lui déiçontrer, livres
en main, que la pureté du Soleil était inattaquable
et qu'il avait mal vu. Et en effet qui se serait ja-
mais douté d'une pareille chose? Des taches sur le
Soleil! ce devait être une erreur, c'est une illu-
sion évidente. On avait bien vu dans le temps, en
de graves circonstances, le disque du Soleil affai-
blir son éclat, comme à la mort de Jules César :
Quand César expira, plaignant notre misère,
D'un nuage sanglant tu voilas ta lumière ;
Tu refusas le jour à ce siècle pervers ;
Une éternelle nuit menaça l'univers.
C'est Viirgile lui-même qui rapporte le fait, et
l'auteur des Métamorphoses le confirme en un tou-
chant témoignage :
Soleil, tu te voilas ; et tes pâles rayons
S'affligèrent du deuil de la terre alarmée.
Des torches flamboyaient sous la nue enflammée,
Le sang pleuvait des airs ; l'Aurore, à son réveil,
Vit des taches.de sang rougir son teint vermeil.
Et du char de Phébé la lumière argentée .
Couvrit ses feux éteints d'une onibre ensanglantée.
186 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Mais c'étciit là une exception , et c'eût été une
grande témérité d'en conclure pour cela que Tastre
du jour était soumis a la corruption.
Pourtant le Soleil a des taches, et le fait le plus
curieux c'est que ces taches nous ont mis sur la
voie de connaître sa nature et sa constitution phy-
sique, tandis que sans elles nous n'aurions encore
pu parvenir à acquérir la plus légère notion sur la
disposition de ce grand corps. — Les idées récentes,
basées sur l'analyse chimique de sa lumière, né
sont pas encore assez solidement fondées en effet;
pour qu'elles contrarient l'assertion précédente.
Voyons donc en quoi consistent les taches du
Soleil.
En général, voici l'aspect qu'elles nous présentent
dans le champ du télescope (voy. la fig. 25).
On remarque en elles deux parties bien distinctes.
Au centre, une région noire bien définie. Autour
d'elles une région moins sombre, d'un éclat gri-
sâtre, relativement à la surface du Soleil qui l'en-
veloppe. La partie centrale a reçu le nom d'ombre;
quelquefois au centre de cette partie on remarque
un point noir plus intense encore, que l'on nomme
noyau. La région extérieure de la tache a reçu le
nom de pénombre. Lorsqu'on dit que le centre des
taches est noir, il faut entendre cette expression
relativement à la surface générale du Soleil; car
ce centre, quelque sombré qu'il paraisse par con-
traste, a été trouvé d'une clarté égale à deux mille
fois celle de la pleine lune.. . .
On peut être porté à croire que ces taches, ordi-
LE SOLEIL.
187
nairement invisibles à l'œil nu, sont des mouve-
ments insignifiants opérés à la surface de Tastre,
et d'une pettte étendue. Il n'en est pas ainsi. Ce
Fig. 25. Les taches du Soleil.
sont des phénomènes journaliers et très-impor-
tants. Quelques-uns ont été reconnus mesurer un
diamètre de 30 000 lieues, c'est-à-dire qu'elles
188 LES MERVEILLES CÉLESTES.
étaient dix fois plus larges que la Terre. Dans la
plupart d'entre elles notre globe y tombant s'y per-
drait comme dans un puits.. Outre cette étendue,
elles sont encore le siège d'actions multiples et de
phénomènes prodigieux. Elles ne se forment pas
brusquement dans toute leur étendue, mais gran-
dissent jusqu'à la limite* qu'elles doivent atteindre
et diminuent ensuite. Quelques-unes ne durent que
Fig. 26. Tache en forme de tourbillon.
quelques semaines, d'autres des mois et des an-
nées. Or les mouvements dont elles sont animées,
soit pour s'accroître ou pour diminuer, soit dans
leur action interne, sont parfois d'une rapidité
inouïe. Dernièrement on a suivi un météore éblouis-
sant courant à travers un groupe de taches avec
une vitesse de deux mille lieues par minutes. D'au-
tres parts on a suivi des tourbillons circulaires en-
LE SOLEIL. 189
traînant dans leurs tumultes des taches grosses
comme la Terre et s'ehgloutissant dans des abtmes
avec une vitesse effrayante. Quelquefois on aper-
çoit les crêtes de vagues tumultueuses débordant
aux environs de la pénombre et s'élevant sur la
surface blanche du Soleil comme une substance
plus blanche et plus éclatante encore, rejetées
sani3 doute dans leur bouillonnement par des for-
ces intérieures. Ailleurs on a vu des ponts im-
menses de substance enflammée jetés soudain sur
une tache noire, la traverser d'un bout à l'autre
comme une arche de stries lumineuses, et parfois
se dissoudre et s'écrouler dans les abîmes des
tourbillonnements inférieurs. Cet astre qui dé^
verse chaque jour sur nos têtes une lumière si
calme et si pure est le siège d'actions puissantes,
de mouvements prodigieux, dont nos tempêtes,
nos ouragans et nos trombes ne nous donnent
qu'une faible idée, car ces perturbations gigantes-
ques ne s'exécutent plus comme ici dans une at-
mosphère de quelques lieues d'épaisseur et sur
une longueur de quelques lieues , mais dans des
proportions bien autrement vastes, puisque son
atmosphère s'élève à des milliers de lieues au-
dessus de sa surface, et que son volume surpasse
de un million 450 mille fois celui de notre globe.
. L'un des premiers résultats de l'observation des
taches solaires, ce fut de reconnaître que cet astre
tourne sur lui-même en 25 de nos jours environ.
En effet; si Ton suit pendant plusieurs jours con-
sécutifs une tâche quelconque de celles qui noir-
190 LES MERVEILLES CÉLESTES.
cissent la surface solaire, ou. un groupe de taches»
ou encore l'ensemble, on ne tarde pas à remarquer
qu'elles sont animées d'un même mouvement d'un
bord à l'autre du disque solaire. Si par exemple
on commence à suivre une tache dès son appari-
tion au bord oriental, on observe qu'elle s'avance
lentement vers le milieu de l'astre, qu'elle atteint
sept jours environ après son apparition, puis elle
le dépasse et continue sa marche vers l'occident, et
sept jours après elle arrive à la limite et disparaît.
Après une période de quatorze jours, employés à
tourner dans l'hémisphère opposé, elle reparaît au
même endroit et poursuit semblablement la mar-
che précédemment remarquée. Cette observation
a établi, et raonCre encore avec évidence, que le
Soleil tourne sur lui-même. Cette rotation du So-
leil montre ses taches avec l'aspect suivant :
Si la période de réapparition des taches mesure
27 à 28 jours, cette apparence n'infirme pas le
chiffre de 25 jours rapporté plus haut. La diffé-
rence provient de ce que la Terre ne reste pas im-
ihobile dans l'espace, mais tourne autour du So-
leil. Pour que nous puissions observer directement
la durée de rotation, il faudrait évidemment, pour
première condition, que nous restassions à la même
place, car autrement, si nous marchons autour de
l'astre dans le sens de son mouvement, nous ver-
rons encore des tachei^ après le moment où elles
auront disparu pour le point où nous étions d'abord;
et si nous allons en sens contraire, nous cesserons
de les voir avant qu'elles cessent d'être visibles
LE SOLEIL. 191
pour le point fixe. Or, dans son mouvement de
translation autour du Soleil, la Terre s^avançant
dans le sens de sa rotation, voit encore les taches
deux jours et demi après qu'elles ont disparu pour
le point où elle se trouvait au commencement de
l'observation.
Ce mouvem,ent de rotation s'exécute de l'ouest à
l'est, comme celui de la terre et celui de toutes les
planètes du système. Ainsi par Texamen télesco-
pique, cet astre déclaré fixe et incorruptible par
l'antiquité se vit à la fois dépouillé de ses deux
qualités distinctives. La rotation diurne du Soleil
est vingt-cinq fois plus longue que celle de la Terre,
mais elle en diffère essentiellement dans ses con-
séquences immédiates, puisqu'elles ne produisent
point à la surface les alternations de jour et de
nuit qui dérivent chez nous de ce mouvement. On ne
peut donc dire que ce soit là la durée du yowr so-
laire, car elle n'est pas l'indice d'une succession de
lumière et d'ombre : le jour du Soleil ne s'éteint
pas et le crépuscule du soir ne vient pas l'aflaîblir.
Ce monde demeure dans une lumière permanente.
Il ne connatt pas non plus nos saisons ni nos
années, et les éléments de notre calendrier ne s'ap-
pliquent point à son rôle astronomique. Il semble
que la succession rapide des choses qui constitue
notre temps, et la série changeante des phéno-
mènes comme des êtres ne soient pas le partage
de sa grandeur, que la permanence et la durée
sans mesure' soient son apanage , et qu'il soit
affranchi de compter pour sa vie personnelle ces
192 LES MERVEILLES CÉLESTES.
âges successifs qui mesurent la vie et rétoufifent
sous leur nombre. Une grande diversité de nature
risole du rang des mondes planétaires, et ce serait
un profond siyet d*étonnement pour l'habitant de
la Terre s'il lui était donné de visiter un pays si
essentiellement distinct du nôtre , et de pouvoir
établir une comparaison, si toutefois elle est pos-
sible, entre ce monde étrange et sa patrie.
c^
m
LE SOLEIL. SUITE.
Quand le Soleil entra dans sa route infinie,
A son premier reçard, de ce monde imparfait
Sortit le peu de bien que le ciel avait fait.
A. DE Musset.
Quelle qu'ait été l'idée préconçue dont les pensées
étaient dominées en faveur de ce beau Soleil, de
cet astre rayonnant, si vénéré que Tidée seule de
l'accuser de taches était un blasphème, c'est cepen-
dant de l'observation et de l'étude de ses taches
qu'est résultée la connaissance que nous avons de
lui ; tant il est vrai que la science, supérieure à
tous les préjugés, est la véritable souveraine de
l'esprit. L'examen de ces taches, de leur forme,
etdes aspects changeants qu'elles révèlent par suite
de la rotation de l'astre (fig. 27) a servi de base
à une théorie sur sa constitution physique que
divers astronomes ont successivement adoptée et
consacrée, depuis Wilson et Herschél, jusqu'à Hum-
' 13
194 LES MERVEILLES CÉLESTES.
boldt et Arago. D'après cette théorie le Soleil se
composerait essentiellement d'un noyau et d'une
atmosphère. Le noyau serait obscur et l'atmosphère
serait enveloppée d'une couche lumineuse, à la-
quelle on donna le nom de photosphère. La lu-
mière et la chaleur qu'il nous envoie ne vien-
draient pas du noyauy mais de cette enveloppe
calorifique et éclatante. On explique les taches en
supposant que ce sont des ouvertures formées
dans cette enveloppe extérieure, soit par des érup-
tions de gaz issues de bouches volcaniques, soit
par de puissants courants d'air s'élevant de l'at-
mosphère inférieure à l'atmosphère supérieure,
semblables à des ouragans verticaux, soit par toute
autre cause dépendante de la nature de l'astre. La
pénombre des taches serait formée par l'atmo-
sphère inférieure douée de la propriété de réfléchir
la lumière de la photosphère et d*en préserver le
corps de l'astre. Le centre obscur des taches ne serait
autre chose que le corps du Soleil lui-même rendu
visible par une ouverture de l'atmosphère inférieure
correspondant à l'ouverture de la photosphère. Les
taches sont de la sorte sufQsamment expliquées, et
même les diverses apparences observées à la sur-
face solaire, comme les pores dont elle parait cri-
blée, les facules ou taches blanches, les rides, etc.,
phénomènes causés par des mouvements chimi-
ques opérés dans l'atmosphère où les gaz s'asso-
cient dans les combinaisons les plus variées.
Cette théorie a paru d'autant mieux fondée, que
l'ouverture en forme d'entonnoir qui constituerait
LE SOLEIL. 195
les tacheSy apparaît plus sensiblement encore dans
les perspectives causées par le mouvement de rota-
tion du Soleil. En vertu de ce mouvement, une
tache ronde paraîtra se rétrécir à mesure qu'elle
s'éloignera du centre, et lorsque la portion de
sphère où elle est située aura tourné jusqu'au
point où elle va disparaître, tout en ayant gardé
sa longueur intégrale, sa largeur aura diminué
iMIEEf!^-
Fig. 27. Rotation du Soleil.
jusqu'à ne plus offrir que l'apparence d'une ligne.
De plus, la portion de la pénombre, ou si Ton
veut, de l'entonnoir, qui se trouve du côté du
spectateur, diminuera de largeur et disparaîtra
avant l'autre. Enfin lorsqu'une grande tache arri-
vera au bord de la sphère , si cette tache est assez
grande, on devra la voir creusant un peu la partie
du disque solaire qu'elle occupe. Or ces appa-
rences, commandées par la perspective dans le cas
196 LES MERVEILLES CÉLESTES.
OÙ les taches seraient des ouvertures, sont préci-
' sèment celles que l'on observe.
Les astronomes sont donc généralement d'opi-
nion que le noyau solaire est un corps opaque,
obscur comme la terre, qu'il est enveloppé d*un
fluide atmosphérique, et qu'au delà de ce fluide
gît une couche de substance douée de la propriété
d'émettre la lumière et la chaleur; c'est cette cou-
che externe que l'on nomme photosphère.
Je dis que les astronomes sont généralement de
cette opinion, car ils ne le sont pas tous à l'una-
nimité. Il y a quelques années, les sciences physi*
ques firent une merveilleuse découverte, dont je
parlerai plus loin, par laquelle on peut analyser
la lumière, c'est-à-dire connaître les éléments
d'où elle est issue. Or les Allemands à qui l'on
doit cette découverte, ayant examiné la nature de
la lumière solaire, trouvèrent qu'il y a dans cet astre,
du fer, de la soude, de la potasse, delà chaux, etc.,
tandis qu'il n'y a pas d'or, pas d'argent, pas
de cuivre, pas de zinc. Ce qui aurait pu con-
trarier fort les alchimistes du temps passé, et
Nicolas Flamel, en particulier, pour lesquels le
Soleil était l'astre d'or par excellence. Tous ces ma-
tériaux, révélés exister dans cette sphère par l'ana-
lyse spectrale, furent aussi révélés s'y trouver à
l'état de fusion. Voilà donc pour les expérimenta-
teurs et théoriciens dont je parle, l'astre du jour
revenu à ce qu'il était pour nos pères, un astre de
feu. En eflet, non-seulement on réédita la théorie
que le flambeau du jour était un globe incandes-
LE SOLEIL. 197
cent, loin d'être obscur, que la lumière que nous
en recevons vient de son noyau enflammé, et non
de son atmosphère ; mais on chercha encore com-
ment les taches sont explicables dans cette nouvelle
hypothèse, et on proposa d'admettre que ces taches
soient simplement des nuages se combinant dans
l'atmosphère solaire sous l'influence d'un refroi-
dissement de température partie], et devenant assez
opaques pour intercepter tout à fait le noyau du
globe incandescent. D'autres savants, partageant
les mêmes idées sur la constitution physique
du Soleil, émirent sur les taches l'idée qu'elles
étaient non des nuages, mais dés solidifications
partielles de là surface, des scories comme on en
voit se former à la surface des substances fondues
sur le creuset des métaux en ébullition. On expli-
que même comment l'ombre des taches est la partie
centrale plus épaisse de ces solidifications partielles,
laquelle intercepte les rayons émis par le corps
solaire d'autant mieux qu'elle était plus chargée,
et que la pénombre correspondrait à la pellicule
qui dans toute formation de ce genre observée à la
surface des métaux en fusion, se produit invaria-
blement autour de la scorie. Hais tout en ayant
éclairé la science sur des points importants et lui
ayant rendu d'utiles services, ces études sont loin
d'être terminées et d'avoir fondé une théorie so-
lide; elles n'ont pas encore détrôné la théorie ré-
gnante exposée plus haut.
La grosseur du soleil, 1 million 400 mille fois
plus gros que la terre, surpasse trop le degré de
198 LÈS MERVEILLES CÉLESTES.
nos mesures habituelles pour que Ton puisse espé-
rer d*en donner une idée suffisante. Dans l'ordre
des volumes, comme dans celui des distances et des
temps, les grandeurs qui surpassent de trop haut
nos conceptions ordinaires ne disent plus rien à
notre esprit, et toute la peine que nous prenons
pour nous les représenter reste pour ainsi dire
stérile. Cependant une comparaison pourra tout
au moins inspirer une idée approchée de la gran*
deur dont nous parlons. Si Ton plaçait le globe ter-
restre au centre du globe solaire, comme un noyau
au milieu d'un fruit, la distance de 96000 lieues
qui nous séparent de la lune serait comprise dans
Tintërieur du corps solaire : la lune elle-même se
trouverait absorbée en lui, et pour aller de la lune
à la surface du Soleil, eh suivant le même rayon,
on aurait encore à parcourir une distance de
80 000 lieues 1
On compte d'ici au Soleil trente-huit millions de
lieues de quatre kilomètres. C'est à cause de ce
grand éloignement que cet astre si volumineux ne
paraît pas mesurer un pied de diamètre, et c'est
ce qui explique comment les anciens et Épicure
en particulier ne l'estimaient pas plus grand que
cette mesure. Cette distance est également la rai-
son pour laquelle il ne nous paraît guère plus
grand que la lune, qui n'est qu'à 96000 lieues
d'ici. On peut à ce propos demander avec une cu-
riosité bien légitime comment on a pu trouver cette
distance du Soleil à la Terre. La méthode est trop
compliquée pour que je la développe ici tout au
LE SOLEIL. 199
long; mais on peut en donner une idée sans dé-
passer les bornes de cette causerie.
Entre le Soleil et la Terï^e il y a deux planètes ,
Mercure et Vénus , dont la dernière a rendu les
plus grands services à là recherche de la distance
qui nous sépare de Tastre radieux. Cornme son or-
bite ( circonférence qu'elle suit autour de l'astre
centrale ) est à peu près sur la même place que •
Torbite de la terre, il arrive de temps en temps
qu'elle passe entre le soleil et nous, comme un
point noir traversant le disque lumineux. Ce pas-
sage arrive aux intervalles singuliers de 8 ans ,
113 ans 1/2 — 8 ans, 113 ans 1/2+ 8 ans. A
ces époques précieuses les astronomes de tous
les pays font abstraction de leur nationalité,
s'entendent comme des frères , et s'arrangent de
manière à observer en différents pays le pas-
sage de Vénus. Deux observateurs situés en leurs
stations les plus éloignées possible l'une de l'autre,
marquent les deux points où la planète, vue de
chacune de leurs stations, paraît se projeter au
même moment sur le disque solaire. Cette mesuré
leur donne l'écartement de l'angle formé par deux
lignes partant de leurs stations et venant se croi-
ser sur Vénus pour aboutir dans un angle opposé
sur le Soleil. C'est la mesure de cet angle, faite
par des observateurs placés sur tous les points du
globe , qui donne ce que l'on nomme le parallaxe
du Soleil.
Aux derniers passages de Vénus, un astronome
français, le Gentil , que son nom aurait dû sauver
200 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de pareils désappointements de la part de Venus,
fut singulièrement récompensé de son amour pour ^
la science et de son désintéressement. Envoyé dans
les Indes par l'Académie des sciences, il s'embar-
qua avec armes et bagages pour observer en 1761
le passage de la planète sur le ciel de Potidichéry.
Sa grande activité , son ardeur ne purent vaincre
les hasards de la traversée : il débarqua justement
quelques jours après que le phénomène s'était
passé.... Les obstacles aigrissentle courage et l'aug-
mentent encore. Il prend la résolution héroïque
de rester pendant huit ans au sein de ce pays in-
connu , afin de compenser son observation man-
quée : il attend le passage de 1769 et prend alors
toutes les dispositions recommandées pour faire
.une observation irréprochable. L'année et le jour
arrivent entin! le ciel est pur, aucun obstacle
n'empêchera sa longue résolution de recevoir
enfin son couronnement. Mais hélas I voilà que
juste au moment où le point noir va entrer sur le
disque solaire , un petit nuage se forme dans l'at-
mosphère, et reste sur le Soleil jusqu'au moment :
où Yénus sortie du disque aura mis fin à la possi-
bilité de toute observation.... Pour comble' de
bonheur , ne pouvant de nouveau se résoudre à at-
tendre le passage suivant (1874), l'astronome en re-
prenant la route de France trouve la mer orageuse,
qui faillit mettre fin à ses jours. Le Gentil de la
Galaisière mourut en 1792, après avoir écrit ses
impressions de voyage.
Par desconsidérationsfondées surl'action magné->
LE SOLEIL. 201
tique du Soleil, on peut être fondé à croire que sa lu-
mière est de même nature que la lumière électrique,
si ce n'est qu'elle est incomparablement plus puis-
sante , attendu que les éléments dont nous dispo-
sons sont incomparablement inférieurs à ceux
dont dispose la nature. Quelque éclatants que soient
nos foyers électriques, quelque éblouissantes que
soient leurs flammes, dont la blancheur nous
étonne, projetée sur le disque solaire, la lumière
électrique a l'apparence d'une tache noire.
L'intensité de la chaleur solaire n'est pas moins
difficile à concevoir ; lés plus intenses de nos foyers
qui s'élèvent à la température de la chaleur blan-
che ne nous en donnent qu'une faible idée. Voici
pourtant quelques comparaisons qui en indique-
ront la valeur. Que l'on se représente le Soleil soiïs
la forme d'un globe volumineux comme un million
quatre cent mille globes terrestres , et entièrement
couvert d'une couche de houille de sept lieues de
hauteur. La chaleur qu'il déverse annuellement
dans l'espace est égale à celle qui serait fournie
par cette couche de houille embrasée. — Cette cha-
leur solaire serait encore capable de fondre en une
seconde une colonne de glace qui mesurerait 4 000
kilomètres carrés de base et 310 000 kilomètres de
hauteur. Si Ton se proposait simplement d'empê-
cher la chaleur solaire de rayonner , il faudrait
lancer à sa surface un jet d'eau glacée, ou pour
mieux dire de glace, qui mesurerait 18 lieues de
diamètre, et qu'on lancerait avec la vitesse de
70000 lieues à la seconde. En recevant une pa-
202 LES MERVEILLES CÉLESTES.
reille colonne de glace l'astre du jour ne rayonnerait
plus ; mais cela ne veut pas dire encore qu'il y au-
rait là une action suffisante pour l'éteindre.
Enfin il est fort curieux de savoir combien pèse
ce gigantesque corps. C'est un fort beau poids :
deux nofiillions de tonnes de mille kilogrammes. On
écrit ce nombre en alignant à la suite du chiffre 2,
neuf colonnes de 3 zéros, ou, plus exactement,
comme ceci :
2 000 000 000 000 000 000 000 000 000.
Si ce globe était encore aujourd'hui , comme du
temps d'Apollon, traîné par quatre chevaux, il fau-
^ drait des coursiers d'une force vraiment exception-
nelle, surtout si l'on songe à la vitesse sur laquelle
ils devraient voler pour arriver à faire le tour du
globe en vingt-quatre heures. Voici maintenant en
regard du poids du Soleil, celui delà Terre où nous
sommes, exprimé comme le précédent en tonnes
de mille kilogrammes :
5 875 000 000 000 000 000 000
Lorsque les astronomes placent le Soleil sur le
plateau de la balance gigantesque dont ils se ser-
vent pour connaître le' poids des astres, il leur faut
mettre dans l'autre plateau 350 000 globes terres-
tres pour lui faire équilibre.
Nous n'avons pas à craindre que cet astre gigan-
tesque vienne un jour à s'éteindre, laissant la Terre
dans l'obscurité glacée. Il possède en son colossal
foyer un nombre suffisant de degrés de chaleur ,
LE SOLEIL. 203
pour que nous ayons devant nous des millions de
siècles pendant lesquels il nous serait impossible,
lors même que cette chaleur décroîtrait , de nous
en apercevoir.
Oui, rétoile resplendissante du jour reste pour
nous le plus beau et le meilleur des astres. Nous
avons reconnu sa grandeur et sa puissance : nulle
force n'est capable de rivaliser avec la sienne. En
nous révélant les secrets de sa nature , la science
n'a pas amoindri dans notre pensée son image vé-
nérée, et comme dans nos études précédentes , la
réalité fut ici supérieure à la fiction. Nos homma-
ges lui restent donc, mieux compris et mieux jus-
tifiés que jamais. Nous pouvons encore lui dire avec
Byron :
« Astre glorieux , adoré dans l'enfance du monde
par cette race d'hommes robustes , ces géants nés
des amours des anges avec un sexe qui , plus beau
qu'eux-mêmes, fit tomber dans le péché ces esprits
égarés, bannis à jamais du ciel ; astre glorieux, tu
fus adoré comme le dieu du monde , avant que le
mystère de la création fût révélé. Premier ministre
du Tout-Puissant, c'est toi qui réjouis le premier
le cœur des bergers chaldéens sur la cime de leurs
montagnes, jusqu'au jour où ils répandirent devant
toi leur âme en prière ; roi des astres et centre
d'une multitude de mondçs, c'est à toi que la Terre
doit sa durée ; père des saisons , roi des éléments
et des hommes, les inspirations de nos cœurs comme
les traits de nos visages sont sous l'influence de
tes rayons, car de près ou de loin nos facultés in-
204 LES MERVEILLES CÉLESTES.
times s'illuminent devant ton rayonnement aussi
bien que nos aspects extérieurs. Nulle gloire n'é-
gale la pompe de ton lever, de ton cours et de ton
coucher *. »
1 . Lord Byron, Uanfred.
<j^
IV
MERCURE.
Combien je chéris l'heure où s'éteint la clarté
du jour, où les rayons du soleil semblent se fondre
dans la mer silencieuse 1 C'est alors que s'élèvent
les doux rêves des jours passés, alors le souvenir
exhale vers toi son soupir du soir !
Thomas Moore, Mélodies,
Au-dessus du Soleil, à roccîdent, quand Tastre
radieux est couché, ou bien à l'orient avant son lever,
on voit quelquefois une petite étoile blanche, un peu
nuancée de rouge. Les Grecs la nommaient Apol-
lon, le dieu du jour, et Mercure, le dieu des vo-
leurs, qui profitent du soir pour commettre leurs
méfaits ; car ils voyaient en elle deux planètes dif-
férentes, l'une du matin, l'autre du soir, comme
ils firent pendant longtemps à l'égard de Vénus.
Il en fut de même des Égyptiens et des Indiens.
Les premiers lui donnaient les noms de Set et d'Ho-
rus ; les seconds ceux de Bouddha et de Rauhi-
neya; noms qui rappellent comme les précédents
206 LES MERVEILLES CÉLESTES.
les divinités du jour et du soir. Les Latins eux-
mêmes qui, du reste, s'occupèrent fort peu d'astro-
nomie, restèrent dans le doute à cet égard. Ce n'est
que dans les temps postérieurs qu'on reconnut dé-
finitivement l'identité de ces deux astres qui, comme
Castor et Pollux, auxquels ils ont été assimilés, ne
paraissaient jamais ensemble. On lui garda son
nom du soir : Mercure.
Dans Pocéan de flamme incessamment plongé,
Roulant sa massa obscure en un orbe allongé,
Divers dans ses aspects, Mercure solitaire
Erra longtemps peut-être inconnu de la Terre.
Cependant quand, le soir, le soleil moins ardent
Laissait le crépuscule éclairer Poccident,
Au bord de Phorizon une faible lumière
Semblait suivre du dieu Téclatante carrière.
Daru.
Première planète du système, Mercure reste tou-
jours absorbée dans le rayonnement royal du prince
radieux ; aussi, comme les courtisans, elle se prive de
son individualité pour se confondre dans la person-
nalité del'astre-roi. Elle n'ygagne rien, commevous
voyez, elle y perd même beaucoup, attendu qu'elle
n'a pas eu Phonneur d'être connue des fondateurs de
l'astronomie. Copernic désespéra de jamais la voir :
€ Je crains, disait ce grand homme, de descendre
dans la tombe avant d'avoir jamais découvert la pla-
nète. » Et, en effet, celui qui avait transformé le sys-
tème du monde, et pris en main chacune des planètes
pour les placer autour du soleil, mourut sans avoir
vu la première d'entre elles. Galilée put l'o'bserver,
MERCURE.
207
grâce aux lunettes qui venaient d'être inventées ;
mais on ne peut encore dire qu'il la connut suffi-
samment, puisqu'il lui fut impossible de jamais
distinguer ses phases. Leà adversaires du nouveau
système opposaient précisément aux premiers as-
tronomes, Copernic, Galilée, Kepler, l'absence de
phases chez les planètes Mercure et Vénus. Car,
disaient- ils, si ces planètes tournaient autour du
Soleil, elles changeraient d'aspect à nos yeux,
comme le fait la Lune, selon que nous verrions de
face, de profil ou par derrière, le côté qu'elles
tournent vers le soleil. Copernic et ses collègues
avaient répondu : Nousne distinguons pas de phases,
il est vrai; mais s'il ne manque que cela pour que
vous adoptiez notre système, Dieu fera la grâce
qu'elles en aient. En eflet elles en ont, et voici
celles de Mercure.
Fig. 28. Phases de Mercure.
208 ' LES MERVEILLES CÉLESTES.
Par Tobservation des irrégularités visibles dans
l'intérieur du croissant ou du quartier, on a re-
connu que Mercure est hérissé de hautes monta-
gnes, plus hautes que cfeUes de la Terre, quoique
Mercure soit un globe beaucoup plus petit que
le nôtre. On a de mérae remarqué l'existence
d'une atmosphère plus dense et plus élevée que
la nôtre. Au milieu du siècle dernier, l'un des
nombreux romanciers qui simulèrent des voyages
aux planètes prétendit savoir que les montagnes
de Mercure étaient les unes et les autres , cou-
ronnées de jardins superbes, où croissaient na-
turellement non-seulement les fruits les plus
succulents qui servent à la, nourriture des Mercu-
rièns, mais encore la plus grande variété de mets.
Il paraîtrait qu'en cet heureux monde, il n'est pas
nécessaire de préparer, comme chez nous, les ob-
jets d'alimentation ; poulets, jambons, beefteacks,
côtelettes, entremets, hors-d'œuvre, etc., y pous-
seraient de la même façon que les pommes sur nos
pommiers, et lorsqu'on veut servir un repas, on
se contente de mettre le couvert ; alors viennent des
oiseaux-serviteurs qui reçoivent vo§ ordres, s'en-
volent intelligemment, et en un clin d'œil, sur les
montagnes où se trouvent les plats demandés, et
vous en font hommage avec le plus grand empres-
sement. Il vaut peut-être mieux croire que les vé-
gétaux de Mercure jouissent de ces dons précieux,
et que ses oiseaux sont d'une intelligence aussi
agréable, plutôt que de penser avec Pontenelle que
les habitants de Mercure sont tous fous, et que leurs
MERCURE. 209
cerveaux sont brûlés par l'ardente chaleur que le
soleil déverse sur leur tête. Mais jusqu'à <;e qu'un
voyage authentique nous ait suffisamment rensei-
gnés à cet égard, nous nous en tiendrons aux élé-
ments astronomiques de la planète, savoir : qu'elle
roule à 14 millions 783 000 lieues du soleil, que
son diamètre est de 4978 kilomètres, sa surface de
779 250 000 myriamètres carrés, son volume de
64 851 000 myriamètres cubes; que son jour dure
24 heures, 3 minutes, 28 secondes, son année 87
jours, 23 heures, 14 minutes, et ses saisons 22 jours
seulement; que sa masse, comparée à celle de la
Terre, est seulement de 17 centièmes; que sa
densité est trois fois plus forte que la nôtre, et que
les corps qui tombent à sa surface parcourent 5 mè-
tres 63 centimètres pendant la première seconde
de chute, enfin qu'elle reçoit 6 fois et demie plus
de lumière et de chaleur que la Terre, et qu'elle
est fort excentrique.
Excentrique veut dire que dains son mouvement de
révolution autour du soleil elle ne demeure pas tou-
jours à la même distance, qu'elle suit une ellipse
plutôt qu'une circonférence, et qu'à certaines épo-
ques de son année ele reçoit deux fois plus de cha-
leur qu'aux époques opposées. On voit que le mot
excentrique n'est pas mal choisi, puisqu'il repré-
sente un manque de régularité dans le mouvement
circulaire des planètes. Pendant que nous parlons
de cette singularité, ajoutons encore que de toui
les astres, les comètes sont les plus excentriques:
elles s'approchent à certaines époques si près du
14
210 LES MERVEILLES CÉLESTES.
soleil, qu'on croirait vraiment qu'elles vont fondre
dans son. brasier; dans la partie opposée de leur
course, au contraire, elles s'en éloignent à de telles
distances qu'elles finissent par le perdre de vue et
qu'elles errent dans les ténèbres et le froid des es-
paces solitaires.
(j^
VENUS.
' toi, petite étoile scintillante da soir, diamant
qui étincelles sur un ciel d'axur I avec quel em-
pressement je prendrai mon essor vers toi quand
mon âme sera dégagée de sa prison terrestre ' I
La jeune fille poète qui chanta cette ravissante
pensée. Maria Lucrezia Davidson, s'envola de sa
prison terrestre vers son étoile bien-aîmée, lors-
que à peine elle avait vu fleurir son dix-septième
printemps. Comme la blanche étoile du matin et du
soir, elle s'éteignit à la première période de la vie,
et ne connut que son aurore. Peut-être maintenant
réside-t-elle en effet dans cette tle de lumière, et
contemple-t-elle de là le séjour terrestre qu'elle
1. Ces vers sont trop beaux pour n'être pas cités en original:
Thon little sparkling star of even
Thoo gem npon an ajsure heaven !
How swiftly wils soar to tUee
When tbis unprisoned soûl is freel
212 LES MERVEILLES CÉLESTES
habitait naguère; peut-être entend -elle la prière
de ceux qui, comme elle le faisait autrefois, per-
mettent à leurs espérances de s'envoler parfois aux '
régions du ciel.
Quelques esprits de mauvaise humeur, ont pré-
tendu que, si Vénus est belle de loin, c'est qu'elle
est fort affreuse de près. Je vois d'ici mes jeunes
lecteurs et mes aimables lectrices , et je suis sûr
que pas un d'entre eux, et surtout que pas une
d'entre elles, n'est de cet avis-là : on peut être beau
de près comme de loin, n'est-ce pas? Ce n'est pas
vous qui me contredirez. Ayons donc la gracieuseté
de reporter à Vénus ce que nous disons entre nous,
et soyons assurés que non-seulement elle est fort
belle de loin, majis encore ravissante de près.
En effet, toutes les magnificences de la lumière
et du jour dont nous jouissons sur la Terrre, elle
les possède à un plus haut degré. Elle est envelop-
pée, comme notre globe, d'une atmosphère trans-
parente au sein de laquelle se combinent mille et
mille jeux de lumière. Des nuéess'élèvent de l'océan
tumultueux et portent dans le ciel la diversité de
leurs nuances neigeuses, argentées, dorées, em-
pourprées. A l'horizon du matin et du soir, quand
l'astre éclatant du jour, deux fois plus grand qu'il
ne parait de la Terre, lève à l'orient son disque
énorme et se penche le soir vers l'hémisphère occi-
dental, le crépuscule développe ses splendeurs et
ses ravissements. D'ici, nous assistons par le téle-
scope à ce lointain spectacle, car nous distinguons
clairement l'aube et le déclin du jour dans les cam-
VÉNUS.' 213
pagnes de Vénus. Le jour et la nuit y sont à peu
près de même durée que sur la Terre : la période
diurne de rotation de la planète est de 23 heures
21 minutes 7 secondes; c'est par conséquent 35 mi-
nutes de moins qu'ici. Mais entre l'hiver et l'été, il
y a une différence plus grande encore que chez
nous entre l'intervalle qui s'écoule du lever au
coucher du soleil et celui qui sépare son coucher
de son lever, car ce globe est plus incliné que le
nôtre sur le plan de son orbite. C'est cette inclinai-
son qui constitue, sur cette planète comme sur
la Terre, également la variation des saisons, leur
durée réciproque, leur intensité. Vénus étant plus
penchée encore que la Terre sur le plan dans lequel
elle se meut, ses saisons sont plus caractérisées
encore que les nôtres, et ses climats beaucoup plus
marqués. Il y a entre le froid de l'hiver et la cha-
leur de l'été une différence beaucoup plus grande
qu'ici ; il y fait presque aussi froid qu'ici en hiver,
et infiniment plus chaud en été. Pareillement, il y
a de l'équateur aux pôles une variation de climats
plus marquée encore que sur la sphère terrestre;
ce que nous appelons ici zones tempérées est insen-
sible sur Vénus, et même n'y existe pas. La zone
torride et la zone glaciale empiètent constamment
l'une sur l'autre, et comme l'année ne dure que
224 jours au lieu de 365, la rapidité de cette suc-
cession accroît encore à son intensité. Aussi les
neiges n'ont-elles pas le temps de s'accumuler aux
pôles, comme sur la terre, sur Mars! et sur Saturne,
et les variations atmosphériques font-elles régner
214 LES MERVEILLES CÉLESTES.
une agitation perpétuelle à la surface de la pla-
nète.
Ses montagnes sont beaucoup plus hautes que
les nôtres. On les a mesurées aux époques où Vénus
se présente à nous sous la forme d'un croissant.
Les inégalités que Ton remarque dans l'intérieur
du croissant sont les parties plus élevées de la sur-
face qui reçoivent encore les rayons du soleil à
rheure où celui-ci est déjà couché pour la plaine.
D'après le temps que ces parties blanches met-
tent à disparaître 9 on peut donc en conclure la
hauteur.
Nous venons de parler du croissant de Vénus.
Gomme Mercure, en effet, cette planète est située
entre la Terre et le Soleil, et le cercle qu'elle décrit
dans son année se trouve compris dans l'intérieur
du cercle que décrit la Terre autour du même
astre. Il suit de là qu'à certaines époques la planète
Vénus se trouve justement entre le Soleil et nous,
et alors elle nous présente sa partie obscure, puis-
que sa partie éclairée est naturellement du côté du
Soleil. En d'autres temps, lorsqu'elle se trouve à
droite ou à gauche du Soleil, elle nous présente
seulement un quartier. Enfin, lorsqu'elle se trouve
de l'autre côté du Soleil, elle nous présente sa
partie éclairée tout entière.
Vénus circulant dans une orbite inférieure à celle
de la Terre, il y a des périodes où elle n'est qu'à
10 millions de lieues de nous (lorsqu'elle se trouve
entre le Soleil et nous) et des périodes opposées où
elle s'éloigne à 65 millions de lieues. Ses dimensions
VÉNUS. 215
apparentes varient donc très-sensiblement avec sa
distance. La fig. 29 donne ces variations.
Fig, 29. Variations du disque apparent de Vénus.
Les phases de Vénus furent vues pour la pre-
mière fois au mois de septembre 1610 par Galilée,
qui reçut de ce spectacle une joie impossible à dé-
crire , attendu qu'il témoignait éloquemment en
faveur du système de Copernic , montrant que,
comme la Terre et la Lune, les planètes reçoivent
leur lumière du Soleil. Quand je dis que ces phases
furent vues pour la première fois au mois de sep-
tembre 1610, vous n'en conclurez pas pour cela
qu'elles n'existaient pas avant cette époque, mais
vous en tirerez seulement la conséquence qu'avant
cette année on n'avait pas tourné de lunette du côté
216 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de cette planète, et qu'à l'œil nu ces phases sont
insensibles.
Suivant une coutume de l'époque, Tillustre astro-
Fig. 30. Ëchancrures du croissant de Vénus.
ûome cacha sa découverte sous un anagramme,
pour justifier de l'authenticité de cette découverte
en cas de rivalité, et pour se donner le temps de
continuer ses observations et de les rendre plus
parfaites.. Il termina une lettre par cette phrase :
Hêpc immatura a mejam frustra leguntur^ d, y.
c'est-à-dire : « Ces choses, non mûries et ca-
chées encore pour les autre», sont lues par moi. »
Sous ce cryptogramme, il serait difficile, n'est-ce
pas, de trouver l'idée des phases de Vénus ? Nos
pères étaient fort ingénieux, et, de nos jours, cer-
taines découvertes n'auraient pas été si haut con-
VÉNUS. 217
testées, si MM. les astronomes avaient quelquefois
employé la même ruse. Il y a dans cette phrase
34 lettres. En les plaçant dans un autre ordre, on
en tire ces mots, dans lesquels toute la découverte
est élégamment inscrite :
Cynthix figuras emulatur mater amorum,
La mer des amours suit les phases de Diane.
Galilée ne laissait pas d'être très-fin. Deux mois
plus tard, le Père Castelli lui demandant si Vénus
a des phases, il répond : < Je suis en fort mauvais
état de santé, et je me trouve beaucoup mieux dans
mon lit qu'à la rosée. » Cen'est que Tavant-dernier
jour de Tannéei qu'il annonça lesdites phases.
Vénus a-t-elle un satellite? — Elle en aurait
plutôt deux qu'un, avaient répondu les amis de
Cassini aux adversaires de cet astronome. Beaucoup
ont la ferme croyance de l'avoir vu, mais la ques-
tion reste indécise. Au milieu du dernier siècle, on
y croyait si fermement, que le grand Frédéric de
Prusse proposa de lui donner le nom de son ami
d'Alemberty ce dont l'illustre géomètre se défendit
par ce petit billet : t Votre Majesté me fait trop
d'honneur de vouloir baptiser de mon nom cette
nouvelle planète. Je ne suis ni assez grand pour
devenir au ciel le satellite de Vénus, ni assez bien
portant pour l'être sur la Terre, et je me trouve
trop bien du peu de place que je tiens en ce bas
monde pour en ambitionner une au firmament. »
Ce monde ofire la plus grande ressemblance avec
le nôtre : mêmes éléments astronomiques, même
218 LES MEHVEIPLES CÉLESTES.
grandeur, même volume, même poids, même den-
sité ; seulement, il est deux fois plus près du Soleil
que nous. Depuis les origines de la poésie antique, sa
position près duSoleil, qui le fait apparaître le matin
avant le jour, ou le soir avant la nuit, attira vers lui
les pensées contemplatives, et Vénus fut l'étoile de
tous ceux qui aiment à rêver !e soir» depuis le berger
à son retour des champs jusqu'aux amis de cœur
dont les âmes se rencontrent pendant la nuit. Au
moyen âge, un bon père fait un voyage extatique
dans le ciel, et ne voit dans Vénus que des jeunes
gens d'une beauté ravissante, vivant au sein d'un
parfait bonheur ; c'étaient, à ses yeux, les esprits
directeurs de la planète Vénus, car on croyait jadis
qu'une légion d'anges ou de génies était préposée
à la direction de chacune des sphères célestes. Plus
tard, l'auteur de Paul et Virginie fait encore de Vé-
nus la description la plus merveilleuse : c'est un
véritable Paradis terrestre. De nos jours enfin, le
poète des Contemplations^ visitant Tîle antique de
Cythère, qui n'est plus aujourd'hui qu'un roc dé-
sert et dénudé, reporte sa pensée dans le ciel, et
c'est là qu'il cherche désormais le séjour de Vénus:
Vénus! que parles-tu de Vénus? elle est là.
Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila
Pour la première fois dans l'aube universelle,
Elle ne brillait pas plus qu'elle n' étincelle.
Si tu veux voir l'étoile, homme, lève les yeux.
L'Ile des mers s'éteint, mais non l'Ile des deux ;
Les astres sont vivants et ne sont pas des choses
VÉNUS. 219
Qui s^efifeuillent, un soir d'été, comme les roses.
La terre à Gérigo, mais le ciel à Vénus.
Puissent les rayons d'or de cette belle étoile
briller longtemps encore sur nos soirs, ouvrant à
nos pensées le cours des rêveries qui nous trans-
portent transitoirement dans le céleste monde.
Qu'elle annonce encore le cortège étoile des nuits
profondes, et qu'elle soit l'avant-courière des
heures de paix et de silence qui bercent l'âme dans
la rêverie de ses souvenirs.
Étoile qui descends sur la verte colline,
Triste larme d'argent du manteau de la nuit,
Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine,
Tandis que pas à pas son long troupeau le suit.
Étoile! où t'en vas-tu dans cette nuit immense ?
Gherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?
Ou t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence,
Tombet comme une perle au sein profond des eaux ?
Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête *
Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux.
Avant de nous quitter, un seul instant arrête,
Étoile de Pamour, ne descends pas des cieux !
A. DE Musset.
ogu
VI
MARS.
Je reconnais ses traits, c*est le farouche Mars !
Sa pàlenr que nuance une rougeur obscure
Sans peine à tous les yeux distingue sa figure:
Empreinte sur son front, cette sombre couleur
Du dieu dont les guerriers admirent la valeur
Nous peint la cruauté, la fureur homicide,
Et du sang des humains sa soif toujours avide.
Rien ne peut adoucir sa barbare fierté.
Des mortels et des dieux son glaive détesté
Souille toujours de sang sa funeste victoire.
A son cruel aspect, la paix, la douce paix,
S'éloigue des mortels, retire ses bienfaits
De nos champs ravages on voit fuir Tabondance..
Ricard.
Le pauvre Mars n'a pas été épargné, comme vous
voyez. Sur lui et sur Saturne sont tombées toutes
les malédictions des mortels. A commencer par la
guerre, ce fléau de l'humanité dont elle aura tant
de peine à se guérir, tous les malheurs publics
causés par la force lui ont été attribués, et s'il sait
ce que la Terre a pensé de lui depuis les jours de
la mythologie, il doit la regarder d'un bien mauvais
MARS. 221"
œil. Il est pourtant bien innocent de tontes ces ca-
lomnies, et nous devrions d'autant moins parler
mal de lui qu'il offre plus de ressemblance avec
nous. Le monde de Mars, en effet, ressemble tant
au monde de la Terre, que s'il nous arrivait un
jour de faire un voyage de son côté et d'oublier
notre chemin, il nous serait ù peu près impossible
Fig. âl. Mars.
de reconnaître lequel; des deux est notre patrie.
Sans la Lune, qui lèverait charitablement notre
incertitude, nous courrions grand risque d'arri-
ver chez les habitants de Mars, croyant descendre
en Europe ou dans quelque autre quartier ter-
restre.
La planète Mars, en effet, présente dans nos téle-
scopes le niéme aspect que la Terre doit offrir aux
222 LES MERVEILLES CÉLESTES.
habitants de Vénus : un disque circulaire, un peu
aplati vers les pôles, tournant sur lui-même en
vingt-quatre heures environ, sillonné de temps à
autre par des nuages passagers, diversifié de plaines
tantôt claires, tantôt foncées; roulant obliquement
sur lui-même, enveloppé d'une atmosphère et re-
couvert à ses pôles de taches neigeuses. Sur cette
planète, les saisons sont à peu près de la même
intensité que les nôtres ; mais leur durée est deux
fois plus longue, car Mars n'accomplit sa révolu-
tion annuelle autour du Soleil qu'en 1 an 321 jours
22 heures, ou l an 10 mois et 21 jours. Les amon-
cellements de glaces que Ton voit à ses pôles fon-
dent en partie au printemps de chaque hémisphère,
et se reforment en automne, comme il arrive sur
notre globe; et comme les saisons sont complé-
mentaires sur les deux hémisphères, les mou-
vements de ce globe s'exécutent en sens inverse;
tandis que le pôle austral diminue, le pôle boréal
augmente, et réciproquement. De cette fonte des
neiges résultent les changements de température et
les mouvements météoriques que Ton observe ici ;
une partie de l'eau s'évapore en nuages, une autre
partie va grossir les fleuves et descend à la mer.
Ainsi les caractères fondamentaux des saisons ter-
restres se retrouvent sur cette planète voisine.
On peut cependant remarquer certaines diffé-
rences entre l'aspect du monde de Mars et le nôtre.
Tandis que vue de loin, la Terre , en raison de la
couleur de son atmosphère, de sa végétation et de
ses eaux , doit paraître nuancée de vert, Mars est
MARS. 223
plus nuancé de rouge , et c'est cette teinte qui lui
donne l'éclat rougeâtre dont on le voit brillera l'œil
nu. Sans doute cette couleur caractéristique est
produite par la coloration dominante des éléments
de sa surface , soit que son sol soit ainsi coloré
comme celui de nos déserts , soit que ses mers y sa
végétation ou des vapeurs s'élevant dans son at-
mosphère revêtent principalement cette nuance.
Toutefois les taches polaif es gardent toujours leur
éclatante blancheur. Un philosophe de l'antiquité ,
Anaxagore , afGrmait que la neige était noire; son
paradoxe eût été quelque peu allégé si les neiges
de Mars, toutes les fois que l'on put les apercevoir
distinctement, avaient été rouges ; mais elles sont
blanches aussi. < La couleur des taches polaires^
disent Béer et Madler, deux astronomes dont la vie
a été vouée à l'étude de Mars et de la Lune , est
toujours d'un blanc brillant et pur, en aucune façon
semblable à la couleur des autres parties de la
planète. En 1837, il arriva une fois que Mars fut ,
pendant l'observation , complètement obscurci par
un nuage, à l'exception de la tache polaire qui se
montrait distinctement à la vue. »
De plus, l'eau de Mars est-elle la même que l'eau
de la terre? le P. Kircher se demandait si celle de
Vénus serait bonne pour baptiser et n'en doutait
pas. Nous nous demandons s'il y a là les mêmes
éléments chimiques qu'ici, et nous en doutons. Que
les taches polaires de Mars soient des amas de
glace et de neige , c'est ce qui semble démontré
par l'observation, puisque les changements qu'elles
224 LES MERVEILLES CÉLESTES.
subissent annuellement sont occasionnés comme
chez nous par le mouvement apparent du soleil.
Ce fait a été constaté dans ses phénomènes géné-
raux et dans ses phénomènes partiels. Quand une
tache offre une plus grande étendue, c'est après
un long hiver du pôle auquel elle appartient;
quand la même tache se montre très-petite, c'est
après un été qui Ta fondue et successivement res-
serrée. Mais il. ne faudrait pas en conclure de là
que le nom de neige signifie autre chose qu'une
apparence, et Ton ne saurait s'appuyer sur aucune
raison plausible pour y voir identiquement la sub-
stance que nous connaissons sous le nom de neige,
c'est-à-dire l'eau (chimiquement, un équivalent
d'hydrogène et unjd'oxygène : HO) congelée en pe-
tites aiguilles. Il est au contraire très-probable,
pour ne pas dire certain, que les éléments consti-
tutifs du globe de Mars étant tout différents de
ceux dont la Terre est formée, et leurs combinai-
sons chimiques ayant été dès l'origine soumises à
des influences tout autres que celles qui présidè-
rent sur notre globe, il ne peut exister qu'une ana-
logie lointaine entre la nature de ce monde et là
nôtre, et non une identité de matières.
Ëloignée du soleil à une distance moyenne de
58 millions de lieues, et enveloppant l'orbite de la
Terre dans celle qu'elle décrit autour de l'astre cen-
tral, il y a certaines époques où ces deux planètes
sont très-rapprochées : c'est lorsqu'elles sont toutes
deux d'un même côté de leur cours relativement
au soleil. Quelquefois elles ne sont plus qu'à
MARS. 225
14 millions de lieues de distance Tune de l'autre.
C'est ce qui fait que Mars est, après la Liine, le
monde le mieux connu de nous, et que Kepler a pu
écrire ces paroles: « C'est de la connaissance de
Mars que nous viendra l'astronomie, et c'est de
rétude de cette planète que sortiront les progrès
future de notre science. »
On appelle conjonction de deux planètes le point
de leurs orbites où elles se trouvent ainsi d'un
même côté du soleil, et sont le plus près possible
l'une de l'autre; on donne le nom d'opposition, sm
point opposé de leurs courses, celui où elles se trou-*
vent chacune de côté et d'autre du soleil. Ces posis
tions ont jadis beaucoup exercé la sagacité des tireurs
d'horoscopes, et Dieu sait combien de destinées
ont reçu de prétendues prédictions, selon que le
dieu de la guerre se trouvait en conjonction dans
tel ou tel signe du zodiaque. La conjonction dans
le Taureau n'était pas du tout la même que celle
qui arrivait dans la Vierge, et lorsque par ha-,
sard elle avait le malheur d'arriver dans le Capri-
corne, les plus habiles se perdaient en inductions
sur la mauvaise fortune présagée au nouveau-
pé« I^es planètes intérieures, Vénus et Mercure»
dont l'orbite est renfermée dans celle de la Terre,|
n'ont pas d'opposition, mais elles ont deux con-
jonctions : l'une supérieure , quand la planète se
trouve au delà du soleil et sur une même ligne
droite; l'autre inférieure, quand elle est placée entre
le soleil et la Terre. Les planètes extérieures,
celles qui renferment l'orbite terrestre et dont
15
226 LES MERVEILLES CÉLESTES.
elle est la première, n'ont que la conjonction su*
périeure. '
Au delà de la planète Mars, à 40 millions de lieues
environ entre l'orbite de cette planète et celle de
Jupiter, on rencontre le groupe de petites planètes
dont nous avons déjà parlé. Ce sont de tout petits
mondes, si même ils méritent ce nom, qui n'ont
guère que l'étendue d'une province ou méime d*un
département. Ils gravitent dans cette zone en
nombre considérable, car il peut en. exister plu-
sieurs milliers. Déjà 83 ont été découverts : le pre-
mier en 1801, le dernier cette année (1865) ^ Peut-
être sont-ils les débris d'un monde plus gros, brisé
par quelque catastrophe; peut-être ont-ils été for-
més dans cette région de l'espace à l'état fragmen-
taire dans lequel nous les voyons aujourd'hui.
C'est ce qui n'est pas même décidé, attendu que
sur l'origine des choses, la science d'aujourd'hui,
comme celle du temps de Virgile, ne peut encore
se prononcer.
Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
Ignorant le titre de noblesse originaire de ces
astéroïdes et le sort qui les attend, traversons leur
colonie et abordons au delà le plus magnifique des
mondes de notre système.
t. Les astéroïdes connus sont, en décembre 1866, au nombre
de 91. (Note de la 2* édition.)
vil
JUPITER.
Oh ! disait-elle, pourquoi mon destin ne m'a-t-il
pas fait naître esprit de cette belle étoile, habitant
sa sphère brillante, pure et isolée comme les
anges, sans autre emploi que de prier et de bril-
ler, et d^allamer mon encensoir au soleil !
THOMAS MOGRE,. Amour des Anget.
Le monde de Jupiter est le plus volumineux de
tous les globes de notre système : il n'est qu'un
millier de fols plus petit que le Soleil, ce qui donne,
si l'on se souvient du volume de l'astre radieux, de
quatorze à quinze cents fois le globe terrestre.
Aussi, quoiqu'il roule sur une circonférence éloi-
gnée de presque 200 millions de lieues, et qu'il
reçoive une lumière bien plus faible que celle
reçue par la Terre, sa grosseur se manifeste par
l'éclat dont il brille durant nos nuits étoilées, éclat
égal et souvent même supérieur à celui dont Vénus
étincelle. Jupiter compte donc parmi les premières
beautés du ciel. Comme il est toujours sur le zo-
228 LES MERVEILLES CÉLESTES.
diaque, et que le soir, Vénus, quand elle est visible,
est toujours à roccident, il est facile à reconnaître.
Toutes les fois qu'à une époque quelconque de
Tannée vous voyez une étoile très-brillante chemi-
ner soit à l'est, soit au-dessus de vos tôtes, à tra-
vers les constellations zodiacales, vous pouvez être
assurés que c'est Jupiter*.
Ce monde est ravissant, autant du moins qu'on
en peut juger de loin et sansy être allé. D'abord
un printemps perpétuel rayonne à sa surface. S'il
est orné de fleurs, cèdent nous ne doutons pas, sauf
à savoir en quoi consistent ces fleurs, elles ne vivent
pas seulement « l'espace d'un matin » comme nos
roses, mais vivent infiniment plus longtemps.
 peine les plus âgées commencent-elles à avoir
quelques rides et à pâlir, qu'elles sont remplacées
par de charmants boutons, s' épanouissant avant
que les premières soient fanées. Non-seulement
chaque année de la planète jovienne en vaut douze
des nôtres, mais encore on ne sait presque pas
quand commence et quand finit la période an-
nuelle. Pas d*hivers, pas d'étés, toujours le prin-
temps.
Ensuite Jupiter, comme je l'ai dit, oflre une sur-
face 126 fois plus étendue que la surface terrestre.
l. Un grand nombre de personnes sont désireuses de pouvoir
observer les planètes parmi les étoiles, et de savoir en quel
point du ciel elles se trouvent chaque nuit de Tannée. C'est
pour répondre à ce besoin que, dans nos Études et lectures sur
V Astronomie y nous avons intégralement calculé et décrit les
Phénomènes astronomiques de chaque mois, et dessiné sur une
carte céleste la marche future des planètes.
JUPITEB. 2a9
Je parle dé la suffdce et non du volume. Or, cent
vingt-six terres placées les unes à côté des autres,
et sur lesquelles le genre humain pourrait se ré-
pandre à plaisir , constituent un fort beau pays,
n'est-ce pas? On ne doit donc pas douter qu'un pa-
reil empire n'ait' été fait pour servir de demeure
à une famille humaine, vénérable et digne de tous
nos respects. C'est ainsi que nous raisonnons à
propos de Jupiter, parce que nous avons eu les
moyens nécessaires pour le mesurer et l'apprécier
à sa juste valeur. Mais il est utile d'ajouter quelque
chose pour compléter la comparaison entre ce
monde et le nôtre.
De ce que nous trouvons par l'observation de la
planète jovienne d'excellentes raisons de croire
que ses habitants sont très-favorisés, il ne s'ensuit
pas que lesdits habitants fassent des réflexions
analogues à notre égard. Une bonne raison s'op-
pose à ce qu'ils s'occupent de nous : c'est qu'ils ne
se doutent pas même de notre existence. Et, en
effet, si jamais, dans un avenir plus ou moins
éloigné, il vous arrivait d'habiter Jupiter, vous
auriez grand'peine à trouver votre ancienne patrie.
Il faudrait pour cela vous lever un peu avant le
soleil (et notez qu'il n'y a que cinq heures du cou-
cher au lever de cet astre sur Jupiter) et chercher
à l'orient, 5 ou 6 minutes avant, une toute petite
étoile blanche. Avec dés yeux assez fins, vous arri-
veriez peut-être à l'apercevoir. Dans ce cas, vous
sauriez que notre terre est au monde. Aussi bien
pourriez- vous faire la même recherche, six mois
230 LES MERVEILLES CÉLESTES.
plus tardy à l'occident, quelques moments après le
coucher de l'astre -roi. Telle est la condition
dans laquelle se trouvent les habitants de Jupiter
à notre égard. Pendant la nuit^ on ne voit jamais
la Terre de là, tandis que c'est précisément au mi-
lieu des nuits sereines que nous pouvons d'ici ob-
server le mieux cette magniûque planète. Ainsi,
ces êtres inconnus, qui se doutent probablement
si peu de l'existence de notre monde, se doutent
encore moins de la nôtre. Quant à ceux des planètes
qui vont suivre : Saturne, Uranus, Neptune,... ils
ne s'en doutent plus du tout.
Un écrivain d'outre-Manche, James Wills, H. M.,
a chanté le monde de Jupiter en termes qui méri-
tent d'être offerts à nos lecteurs. Il parle, dans ce
chant, de la beauté de cet astre, de la découverte
de ses quatre satellites par Galilée, et de l'espé-
rance fondée que nous avons de croire ce monde
peuplé d'êtres pensants, aussi bien que les autres
planètes.
« Voyez dans les hauteurs du ciel cette planète
argentée : c'est Torbe de Jupiter. Mille terres réu-
nies n'égaleraient pas ce grand monde, qui roule
autour de notre commun soleil, dans le même,
système, lié dans le même réseau. Quoique l'espace
qui nous en sépare paraisse immense, quoique ce
globe soit trop éloigné pour que le regard curieux
des mortels puisse en distinguer les forêts ou les
campagnes éclairées, et pour que l'oreille humaine
puisse saisir le bruit de sa vie prodigieuse ; quoi-
qu'il soit, dans sa clarté silencieuse, au-dessus des
JUPITER. 231
atteintes de la baine ou de Tamour de notre monde;
que son astre radieux n'attire pas l'œil d'un cooqué«
rant, et que ses vastes et riches royaumes, soient
réduits par la distance à ce point qui brille sur nos
têtes; pourtant la Terre, sa sœur, n'ose pas dire
qu'il est mort.
< Obi quelle vision transporta le noble Toscan
dans sa tour solitaire^ à l'heure où il ouvrit à la
pensée de la Terre une ère plus glorieuse que la
fondation du plus puissant empire! lorsque le bril^
lant mystère révéla à son verre , dans les profon-
deurs de la nuit^ une lumière surnaturelle, rivage
de l'espace, continent du ciel, plus beau que celui
qui s'offrit au navire traversant les ondes dans son
voyage téméraire aux rives de l'Atlantique. Quelle
merveille solennelle fit tressaillir son cœur lorsque
le magnifique système s'éleva devant lui, monde
accompli , enveloppé d'orbes de moindre lumière ,
pour accomipagner son cours et illuminer ses
nuits ! • :
< Expliquez pourquoi ces brillants compagnons
attendent l'heure du sommeil où ils garderont leurs
veilles silencieuses, pourquoi cette planète roule:
sur son axe tournant, pourquoi elle penche alter-
nativement ses pôles vers le soleil. Dites dans quel
but cette vaste étendue fut préparée pour la vie ,
avec ses saisons qui suivent le cours de Tannée , et
la lumière de ses lunes , mesurée pour une nuit
plus spacieuse ou pour la compensation d'un soleil
moins brillant. A quoi bon ces variétés de nuits et
de jours si nul regard ne s'éveille pour saluer le
232 LES MERVEILLES CÉLESTES.
jour naissant ,.si les saisons inutilement constantes
n'apportent aucune jouissance, aucun fruit, aucune
chose vivante, si Celui qui gouverne ce bas monde.,
connuvobéiet adoré des intelligences quirhabitent,
n'était ni connu, ni obéi, ni adoré par aucun être,
et ne régnait que sur une immense et stérile
solitude!
«Lé Soleil qui illumine les vallons et les gais
pâturages de notre terre, verse là sur dés champs
pins vastes les mêmes rayons joyeux. Notre aurore
les éclaire, et la main qui a formé ce monde est la
même qui a versé sur là terre les rayonnements de
la vie souveraine. Pourrait-il se faire que tout cela
soit stérile et mort, que mille royaumes etiveloppés
d'un jour glorieux soient étendus pour briller de
loin dans l'obscurité sur notre nuit et dorer notre
midi d'une lumière ineffective. Monde absorbant
sans fruit les rayons solaires, campagne dénudée,
orbe triste et stérile qui ne dbnne ni verts pâtu-
rages ni souffle'vital, vaste et silencieux domaine
de la mort! »
Non. Jupiter est une terre , une terre splendide»
auprès de laquelle la nôtre n'est vraiment qu'une
Luné. Jugez-en plutôt :
S'il nous était donné d'observer ce monde de près
et de nous accoutumer à sa nature, de vivre quel-
que temps au milieu de son cortège et d'apprécier
toute son importance, nous trouverions notre globe
bien modeste en sortant d'un tel séjour. Nous se-
rionis comme ces bons villageois qui viennent une
fois dans leur vie voir Paris et qui, s'ils ont le malr
JUPITER.
2a3
heur d'y rester un mois seulement, ne savent plus
que penser de leur village : il reste éclipsé par le
seul souvenir des splendeurs entrevues. C'est pré-
Fig. 32. Jupiter et la Terre.
cisément ce que se disait notre poète national Bé-
ranger , la nuit de son ascension :
t Dans mon vol, sous mes pieds, qu'entends-je?
C*est le triste son d'un pipeau,
Qui mène au gré d'un tout jeune ange
L'un des corps nains du grand troupeau.
Petit globe, objet de risée !
On dirait à le voir courir,
Du savon la bulle irisée
Qu'un souffle fait naître et périr.
234 LES MERVEaLES CÉLESTES.
< Je demande à Penfant céleste
Si c'est son jouet dans le$ cieuz.
— Énorme géant, sois modeste,
Dit-il, regarde et juge mieux.
Je me penche alors sur la boule.
Prêt )l la prendre dans ma main !
Dieu! j'y vois s'agiter la foule
Que Qous.nfiixmions le genre humain.
c Ma CQUCusion est profonde.
EsiM» donc là notre séjour?
— Oui, dit range, voilà ce monde
Dimtpeu d'entre vous font le tour.
Tqii jeil y distingue sans doute
G€^ monts qui sont géants pour vous,
MysAre Océan, cette goutte
Q.ui^ffit à vous noyer tous. >
a^
VIII
SATURNE.
Seul dans notre système,
Il marche I9 front ceint d'un double diadème.
Quels tableaux variéis doivent offrir aux yeux
Ces deux ëc^arpes d'or flottantes dans lescieux I
Oui, Saturne, à bon droit, en contemplant sa masie,
Ce soleil qui pour lui n'est qu'un point dans Teapace
Ses gardes; sa couronne et leurs orbes divers.
Peut se croire le roi, centre de runivers.
DARU.
S'il VOUS arrivait un jour de faire un petit voyage
à la planète Saturne, qui n'est guère qu'à 330 mil-
lions de lieues d'ici, vous éprouveriez à son appro-
che un étonnement indicible, dont n'approche cer-
tainement aucun des sentiments de surprise que
vous avez pu éprouver sur la Terre. Imaginez-
vous un globe immense, non pas seulement de la
grandeur de la Terre, mais aussi volumineux
que 734 Terrés entassées. Il tourbillonne sur
lui-même avec une telle rapidité que malgré sa
grosseur il achève son mouvement de rotation
236 LES MERVEILLES CÉLESTES.
diurne en dix heures environ. Autour de lui, au-
dessus de son équateur et à huit mille] lieues
de distance, un inamense anneau, plat et relative-
ment très-mince, Tenvironne de toutes parts. Cet
anneau est suivi d'un second qui l'entoure, et celui-
ci d'un troisième encore. Or, ce système d'anneaux
multiples n'aquequelquesdizainesdelieuesd'épais-
seur, tandis qu'il mesure douze mille lieues de iar-
Fig. 33. Saturne et ses satellites.
geur. Ils ne planent pas immobiles, mais sont em-
portés par un mouvement circulaire autour de la
planète, mouvement d'une rapidité supérieure
encore à la précédente. Là ne se borne pas le do-
maine du monde saturnien. Au delà de l'anneau ,
on voit huit lunes circuler dans le ciel autour de
Tétrange système ; le plus rapproché de ces satel-
lites est séparé de l'anneau extérieur par une dis*
SATURNE. 237
tance de i 2 000 lieues ; le plus éloigné suit un orbite
éloignée du centre de la planète de 922 000 lieues.
Saturne donc commande un mondé qui ne mesure
pas moins de 1 844 000 lieues de diamètre , c'est-à-
dire près de six millions de lieues de circonférence.
Voilà un monde à côté duquel la Terre fait bien
modeste figure, et Micromégas était bien pardon-
nable de prendre la Terre pour une taupinière du
ciel , lorsqu'en sortant dé Saturne il vint à passer
près de notre petit globe. Ses années sont trente
fois plus longues que les nôtres; ses saisons durent
chacune sept ans et quatre mois ; une diversité
sensiblement égale à celle qui distingue les.nôtres
les diversifie : un printemps régénérateur succède
à la rigueur des hivers ; Tété et l'automne y ver-
sent leurs fruits réciproques.
Mais le phénomène qui attire le plus Tattention
sur ce monde , c'est cet anneau gigantesque qui
l'enveloppe de toutes parts. On fut longtemps sans
pouvoir se rendre compte de la nature de cet ap-
pendice unique dans tout le système planétaire.
Galilée , qui le premier vit de chaque côté de
Saturne quelque chose de brillant dont il ne put
distinguer la forme , fut grandement émerveillé
d'un pareil aspect. Il l'annonça d'abord sous une
anagramme , dans lequel Kepler lui-diôme n'a pu
rien reconnaître , et comme il l'avait fait pour Vé-
nus , en cachant sa découverte il se donna le temps
de la mener à bonne fin. Il la nomma tri-corps ,
en attendant mieux. « Lorsque j'observe Saturne ,
écrivait-il plus tard à l'ambassadeur du grand-duc
238 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de Toscane, l'étoile centrale paratt la plus grande ;
deux autres y situées Tune à l'Orient, Tautre à
l'Occident, et sur une ligne qui ne coïncide pas avec
la direction du zodiaque, semblent la toucher. Ce
sont comme deiix serviteurs qui aident le vieux San
tume à faire son chemin et restent toujours à ses
côtés. Avec une lunette de moindre grossissement*
l'étoile parait allongée et de la forme d'une olive. »
Le laborieux astronome eut beau chercher, il ne
fut pas favorisé dans ses recherches comme il l'a-
vait été dans les précédentes. A l'époque où les an-
neaux de Saturne se présentent à nous par leur
tranche , ils disparaissent à cause de leur minceur.
Galilée se trouvant une certaine nuit dans l'im-
possibilité absolue de rien distinguer de chaque
côté de la planète , là où quelques semaines aupa-
ravant il avait encore observé les deux objets lu-
mineux, fut complètement désespéré; il en vint
jusqu'à croire que ses verres de lunettes l'avaient
trompé. Tombé dans un profond découragement ,
il ne s'occupa plus de Saturne , et mourut sans sa-
voir que l'anneau existait. Plus tard Hévélius dé-
clara de même qu'on y perdait son latin, et ce
n'est qu'en 1659 que Huygens , le véritable auteur
de la découverte de Tanneau , en fit la première
description et la première explication.
Sous les contemporains de Galilée, Saturne était
une boule avec deux anses y ou encore, un chapeau de
cardinal; plus tard on l'assimila à une savonmtte au
milieu d*un plat à barbe. Au milieu du dix-huitième
siècle, Maupertuis conjectura que l'anneau n'était
SATURNE. 239
qu'une queue de comète enroulée comme un tur*
ban autour du globe saturnien. Vers la fin du
même siècle , du Séjour écrivit son « Essai sur les
phénomènes relatifs aux disparitions périodiques
de Tannéau de Saturne , » dans lequel il trouva
théoriquement la durée de la rotation de l'anneau;
il offrit son ouvrage à Voltaire avec la dédicace
gracieuse que voici :
« Monsieur^ recevez^ je vous prie, l'histoire d'un
vieillard respectable , dont on s'occupera sur la
terre tant que le savoir sera en honneur parmi les
hommes; son front est orné d'une couronne im-
moitelle; il nous éclaire et nous offre un des pbé-
. nomènes les plus singuliers de la nature. Ce vieil-
lard est Saturne, je m*empresse de le nommer de
peur qu'on n'en désigne un autre, dont votre mo-
destie vous empêcherait de reconnaître le portrait.
Puisse cette analogie mériter à mon ouvrage un
accueil favorable de votre part ! »
Sans la dernière remarque, Voltaire lui-même et
plutôt que personne , eût pu croire , en effet , que
Saturne était fort étranger à la dédicace. A cette
époque le monde de Saturne comptait déjà , outre
ses anneaux, cinq satellites circulant autour de
lui. Depuis, on en a ajouté trois autres , et le cor-
tège se compose de huit membres. Voici l'ordre de
leurs distances à la planète , les noms qui les dis-
tinguent , Tordre de leur découverte , les auteurs
et la date des découvertes :
1. Mimas Herschel 1789
2. Encelade Herschel 1789
240 LES MERVEILLES CÉLESTES.
3. Thétis Cassini f684
4. Dioné Cassîni ...... 1684
5. Rhéa. . ....... Cassini 1672
6. Titan. Huygens ..... 1655
7. Hypérion Rond et Lassell . . 1848
8. Japhet Cassîni ..... . 1671
Saturne n'a pas été favorisé des anciens poètes,
qui ne se doutaient en aucune façon de sa gran-
deur .et de sa richesse. Situé à la dernière limite
du système planétaire, et en marquant la frontière
jusqu'à l'époque de la découverte dTranus, il
passait pour le plus froid et pour le plus lent de
tous les astres. C'était le dieu du temps , détrôné
et relégué dans une sorte d'exil. Malheur à ceux
qui naissaient sous son influence i Si au moment
de la naissance il se trouvait dans le signe zo-
diacal du mois, les nouveau-nés n'avaient plus
qu'à demander à rentrer dans le néant. Pendant
mille ans un nombre considérable d'hommes sé-
rieux ajouta foi pleine et entière aux tireurs d'ho-
roscopes, abusés eux-mêmes dans l'ignorance et
souvent de bonne foi. Ces idées, heureusement
évanouies à la lumière des sciences, sont trop cu-
rieuses pour que je ne vous en donne pas un petit
spécimen.
Écoutez, par exemple, un astrologue *, qui écri-
vait en 1574 les facéties suivantes : «Saturne est
au septième ciel. Il fait les gens rustiques ; signifie
les païsans, manœuvriers et mercenaires j fait les
1. La taille de Boudaroy, ^^omand« o&r^^^.
SATURNE.
241
gens maigres, solitaires et resveurs, qui en se
promenant regardent la terre ; 11 signifie aussi les
60
vieillards courbez, les juifs et les mendiants, les
servans, faitnéantz, gens méchaniques et de basse
16
242 LES MERVEILLES CÉLESTES.
condition , et fait la cherté , la glace et répidémie :
bref, il n'a aucune clarté , sinon celle que les au-
tres lui départent. • Yoilà pour les conditions ;
mais ceci n'e§t rien à câté de l'influence de eette
malheureuse planète sur les maladies.
« Saturne, dit la Martinière , est une planète pe^
santé, diurne , sèche, nocturnale et malveillante, à
qui l'on attribue ' les fièvres longues , quartes et
quotidiennes, les incommodités de la langue , des
bras et de la vessie , la paralysie universelle , les
gouttes, les tubes , les abcès, apostumes , obstrac-
tions de foye et de la rate, la jaunisse noire , les
cancers, polipes , les maladies des intestins, comme
sont les coliques venteuses , pituiteuses , les hémo-
roides douloureuses, les hernies, les varices > cors
aux pieds, crachement de sang pulmonin , appétit
canin, difficulté de respirer, sourdites, pierres tant
aux reins qu*à la vessie, Tépilepsie, alopécie,
opiasie, cachexie, hydropisie, mélancholie, lèpres,
et autres maladies provenant des humeurs sales et
pourries.... (je ne veux pas tout citer). Ceux qui
sont nés sous sa saison sont mélancholiques et
pituiteux . »
Le bon Saturne ne se doute guère d'avoir causé
de pareilles infortunes aux habitants de la Terre.
Espérons, pcmr notre réputation là-bas, que les
astrologues de Saturne n'auront pas usé de repré-
sailles , t:ar alors, de quels maléfices ne nous aceu-
serait-on pas ? Mais nous avons une bonne raison
de croire que nous ne sommes pas mal vus des Sa-
turniens ; cette raison ( qui ne nous fait pas grand
SATURNE. 243
honneur du reste), c'est que. de Saturne on ne voit
pas la Terre parce que notre globe est trop petit ,
et qu'il est caché dans le soleil.
D'après un auteur plus singulier encore, on peut
faire venir le... diable chez soi» en l'appelant un
samedi, le jour du sabbat, consacré à Saturne, par
une formule cabalistique extrêmement longue et
extrêmement difOcile à prononcer, et en offrante
Saturne un parfum composé par la préparation
suivante : « Mélangez de la graine de pavot, de la
graine de jusquiame, de racine de mandragore, de
poudre d'aimant et de bonne myrrhe ; pulvérisez
toutes ces drogues , et les incorporez avec du sang
de chauve-souris et de la cervelle de chat noir, etc.»
Je ne veux pas tout dire , je craindrais que vous
n'essayassiez la recette.
Chaque planète influait sur la destinée des
hommes selon la date de leur naissance. Aussi dans
le premier signe du zodiaque, < Jupiter faisait les
évêques , les prélats , les nobles , les puissants , les
juges , les philosophes, les sages , les marchands ,
les banquiers. Mars signifiait les guerriers, les
boute- feu, les meurtriers , les médecins , les bar-
biers, les bouchers, les orfèvres, les cuisiniers, les
boulangers et tous les métiers qui se font par le
feu. Vénus faisait les reines et les belles dames, les
apothicaires ( comme cela se suit bien I ) , les tail-
leurs d'habit, les faiseurs de joyaux et d'ornements,
les marchands de draps, les joueurs, ceux qui han-
tent les cabarets, ceux qui jouent aux dés, les
libertins et les brigands. Mercure les clercs, les
244 LES MERVEILLES CÉLESTES.
philosophes, lés astrologues, les géomètres, les
arithméticiens, les auteurs latins, les peintres,
les ouvriers ingénieux et subtils , tant hommes
que femmes , et leurs arts. »
Mars peut être comparé à Saturne pour la mau-
vaise réputation que lui ont faite les astrologues ;
là phrase suivante suffit pour édifier à son égard :
c Les gens auxquels Mars préside sont aspres et
rudes, invincibles, et qui par nulles raisons ne se
peuvent gaigner, entiers, noisèux, téméraires, ha-
sardeux, violents, et qui ont accoustumé d'estre
trompés par rapport; gourmans, digérants aisé-
ment beaucoup de viandes, forts, robustes, impé-
rieux, avec yeux sanglants, cheveux rouges, n'ayant
guères bonne affection envers leurs amis, exer-
çants les arts de feu et de fer ardent : bref, il fait
ordinairement des hommes furieux, ricteux, pail-
lards, suffisques et colériques. »
Quant il Vénus, nul astre n'eut jamais une in-
fluence plus favorable que la sienne ; il est inutile
de dire en quoi consistait principalement son ac-
tion; mais il paraît que ceux auxquels elle prési-
dait étaient de fort heureux mortels.
Ces idées bizarres et erronées sur une prétendue
influence des planètes, et toutes celles qui consti-
tuent le vaste domaine astrologique, avaient pour
cause la superstition de Thomme, qui est toujours
entraîné vers le merveilleux, et son orgueil qui lui
représentait l'univers comme formé tout e?près
pour lui. Tant que régna Tanciën système du
monde, fondé sur les apparences, l'homme fut en
SATURNE. 245
proie à cette erreur malsaine. Le flambeajU-de, la
vraie science, de la science fondée sur robservation '
raisonnée et sur le calcul, était seiil capable d'ap-
porter quelque lumière au sein de ces ténèbres, et
de les dissiper à. mesure que rhomme s-élèverait
davantage dans la. connaissance véritable. Ce s^ra
le plus grand titre de gloire pour les siècles, qui
vienne^t de briller, d'avoir délivré Tesprit humain
de ces illusions et d'en avoir à jamais triomphé,
Souvent, à ces époques où la vie de rhomme était
si facilement sacrifiée, astrologues,, alchimistes,
sorciers, furent brûlés vifs, pendus, rpués„ décapi-
tés, écartelés ou suppliciés par de longues tortures,
pour avoir fait une prédiction mal reçue. Je pourr
rais aligner ici quelques centaines.de sorcières
brûlées pour de prétendus maléfices ou pour des
profanations qui avaient bien, plutôt pour cause
leur crédulité que leur méchanceté, d'astrologues
pendus ou noyés selon le bon plaisir des princes,
de chercheurs de pierre philosophale exécutés pour
avoir fait pacte avec le diable ; mais ce n^estpas ici
le lieu, et en parlant d'astrologie au chapitre de
Saturne, j'ai seulement voulu profiter de la circon-
stance pour montrer une fois de plus quelles ac-
tions de grâce on doit à la science^ et dans quelle
profondeur on pourrait craindre que l'homme ne
tombât un jour, si jamais le flambeau des sciences
venait à s'éteindre.
Le monde dé Saturne mérite mieux de notre
part. Non-seulement nous faisons main basse sur
les influences sinistres dont il se trouvait l'innocent
246 LBS MERVEILLES CÉLESTES.
auteur, mais encore nous admirons en lui un ma-
> gniOque séjour de vie, au sein duquel les forces de
la nature agissent sous des aspects qui nous restent
inconnus. Au milieu de ses anneaux splendides et
de son riche système de huit mondes secondaires,
il trône pacîGquement dans les cieuz, et nous
aimons à contempler sa vénérable figure, dans ces
lointaines régions, comme, le type d'une création
avancée déjà dans cette ère de perfection à laquelle
tous les êtres aspirent.
Cet inquiétant Saturne n'a pas toujours été ce-
pendant traité par les modernes avec plus d'égards
que par les anciens; aurait-il donc à son tour une
mauvaise étoile lui-même? Quelques-uns le régar-
dent encore d'un bien mauvais œil, — par exemple
l'auteur des Contemplations, qui en fait le lieu de
chAtiment des âmes méchantes^ tandis que lésâmes
heureuses s'élèvent de sphère en sphère :
• « Ghacon ferait ce voyage des âmes
Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré.
Tous, hormis les méchants, dont les esprits infâmes
Sont comme un livre déchiré.
« Geux-làj Saturne, un globe horrible et solitaire,
Les prendra pour un temps où Dieu voudra punir,
Châtiés à la fois par le ciel et la terre.
Par l'aspiration et par le souvenir I
c Saturne I sphère énorme ! astre aux aspects funèbres !
Bagne du ciel, prison dont le soupirail luit !
Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres,
Enfer fait d'hiver et de nuit I »
Ce serait bien laid ! Espérons qu'il y a dans ce
SATORNE. 247
tableau quelque réminiscence des opinions anti-
ques sur Saturne, et que ce globe est moins affreux
qu'il n'en a Tair aux yeux mal prévenus. Il ne
manque pas de richesses, ce monde étrange! et s'il
nous était donné de lui faire visite un jour, sans
doute que nous le trouverions beaucoup plus beau
que la Terre, et que nous formerions le vœu de
recevoir désormais pour résidence ce royal et ma-
jestueux domaine.
Saturne gardait, aux yeux des anciens,Ia frontière
de l'empire solaire dont les Sept composants ne
pouvaient voir augmenter leur nombre. La science,
téméraire et indépendante, qui se joue des opi-
nions et des préjugés, a franchi cette barrière sans
aucun scrupule, et voilà qu'elle découvrit deux
nouveaux mondés qui reculèrent plus de trois fois
au delà de leur position antique les remparts de la
cité solaire.
^
IX
URANUS.
Mais la philosophie, en sa veille assidue,
De la création explore l'étendue :
Œil sublime, elle prend son vol audacieux,
Du système elle atteint la borne qui s'efface....
Quel est au loin, là-bas, ce globe merveilleux.
Ce nouveau monde errait qui sillonne l'espace ?
C'est Uranus; il suit son cours majestueux,
Réfléchit du soleil la lumière émanée
Et roule lentement sa languissante année.
Héléna-Mabia Williams.
Le 13 mars 1781, entre dix et onze heures du
soir, un ancien organiste d'Halifax, qui s'était fa-
briqué luî-même le meilleur télescope qu'il y eût
alors au monde, observait les petites étoiles de la
constellation des Gémeaux, avec un télescope de
2"», 13 de long et un grossissement de 227 fois.
Pendant son observation, il s'aperçoit que l'une des
étoiles offre un diamètre inusité. Ëtonné et dési-
reux de. vérifier le fait, il prend un oculaire gros-
sissant le double, et trouve que le diamètre de
' l'étoile augmente tandis que celui des autres reste
UBANnS. 249
le même. De plus en plus surpris, il va chereher
son grossissement de 932 fois, dont la puissance
était plus du quadruple de la première, et se re-
met à observer. L'étoile mystérieuse est encore plus
grosse. Dès lors, il n'en doute plus : c'est là un
astre nouveau, ce n'est pas une étoile. Il continue
les jours suivants et remarque, qu'elle se déplace
lentement parmi les autres. Évidemment, il s'agit
ici d'une découverte. C'est donc une comète. Hers-
chel la présente le 26 avril à la Société royale de
Londres, par son mémoire intitulé Account of a
cornet; et le monde savant de tous les pays enregis^
tre le nouvel astre cométaife et s'occupe de l'ob-
server afin de déterminer sa courbe ^
Le nom de l'astronome était alors si peu connu,
qu'on le trouve écrit de toutes les façons : Mers-
thel, Herthel, Hermstel, Horochelle, etc. Cependant
la découverte d'une comète nouvelle était un évé-
nement assez important pour qu'on se donnât la
peine de la vérifier et d'étudier l'astre nouveau.
Laplace, Méchain, Boscowich, Lexell, cherchèrent
à déterminer la courbe le long de laquelle le dé-
placement s'opérait. On fut plusieurs mois sans se
douter qu'il s'agissait là d'une véritable planète ;
et ce n'est qu'après avoir reconnu que toutes les
orbites imaginées pour la prétendue comète se
1. Si Herschel avait dirigé son télescope vers la constellation
des Gémeaux onze jours plus tôt, dit Arago, le mouvement propre
d'Uranus lui aurait échappé, car cette planète était le 2 dans un
de ses points de sts^tion. On voit par cette remarque à quoi peu-
vent tenir les plus grandes découvertes astronomiques.
250 LES MERVEILLES CÉLESTES.
trouvaient bientôt contrariées parles observations,
et qu'il y avait probablement une orbite circulaire,
beaucoup plus éloignée du Soleil que Satame Jus-
qu'alors frontière du système, que l'on arriva à
consentir à la regarder comme planète. Encore ne
fut-ce d'abord qu'un consentement provisoire.
Il était, en effet, plus difficile qu'on ne pense
d'agrandir ainsi, sans scrupule, la famille du So-
leil. Bien des raisons de convenance s'y opposaient.
Les idées anciennes sont tyranniques. On était ha«
bitué depuis si longtemps à considérer le vieux
Saturne comme le gardien des frontières, qu'il fal-
lait un grand effort pour se décider à reculer ces
frontières et à les faire garder par un nouveau
monde. Il en fut pour cela comme pour la décou-
verte des petites planètes situées entre Mars et
Jupiter. Lorsque deux siècles avant cette décou-
verte Kepler avait imaginé^ pour l'harmonie du
monde, une grosse planète en cet intervalle, on lui
avait opposé les considérations les plus frivoles,
les plus dénuées de sens. On avait, par exemple,
tenu des raisonnements comme celui-ci : « Il n'y
a que sept ouvertures dans la tête, les deux yeux,
les deux oreilles, les deux narines et la bouche; il
n'y a que sept métaux, il n'y a que sept jours dans
la semaine : donc il n'y a que sept planètes, » etc.
Des considérations de ce genre et d'autres non
moins imaginaires arrêtèrent souvent les progrès
de l'astronomie.
Lorsque W^illiam Herschel, ayant assisté comme
spectateur aux débats suscités par sa découverte.
URANOS. 251
' vint à croire que sa comète était une planète située
aux conflns de notre système, il réclama le droit
qui lui appartenait incontestablement de baptiser
le nouvel astre. Animé par un légitime motif de
reconnaissance envers George III, qui avait appré-
cié sa valeur d'astronome et lui faisait une pension
annuelle, il proposa d*abord le nom de Georgiwn
sidus, l'astre de George, comme Galilée avait nommé
astres de Médicis les satellites de Jupiter décou-
verts par lui, comme Horace avait dit : Mium sidus.
D'autres proposèrent le nom de Neptune , afin de
garder le caractère mythologique : Saturne se se-
rait ainsi trouvé entre ses deux fils, Jupiter et
Neptune. D'autres ajoutaient à Neptune le nom de
George III; d'autres encore proposèrent : Astrée^
considérant que la déesse de la justice s'était éloi-
gnée le plus possible de la Terre ; — Cybèle^ mère
des dieux ; — Uranus^le plus ancien de tous, auquel
on devait réparation pour tant de siècles d'oubli.
Lalande proposa le nom d'i/er^c/ie/ pour immor-
taliser le nom de son auteur. Ces deux dernières
dénonciations prévalurent. Longtemps la planète
porta le nom d'Herschel, mais l'usage s'est déclaré
depuis pour l'appellation mythologique.
La découverte d'Uranus a porté le rayon du sys-
tème solaire de 364 millions à 732 millions 752 000
lieues. Pour un pas, il en valait la peine. A côté des
précédentes, cette planète n'est pas bien grosse,
car elle n'est guère que 82 fois plus volumineuse
que la Terre. Ses saisons durent vingt et un ans,
et ses années quatre-vingt-quatre ans et un quart.
252 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Elle voit circuler autour d'elle huit satellites, dont*
six ont été découverts par Herschel lui-même. Ce
qu'il y a dé curieux dans ces huit lunes, c'est qu'au
— a.
\ V \ \
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/ I I i jd^Uranus
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X^ ^^jy
Fig. 35. Uranus.
lieu de tourner d'occident en orient comme toutes
les luneset toutes lesplanètesdu système, elles mar-
chent: d'orient en occident, et de plus circulent sur
une inclinaison singulièrement prononcée. Pour-
quoi? C'est ce que nul ne peut dire.
URANUS. 253
C'est ainsi qu'à l'époque où la société européenne
ressentait les premiers malaises de la révolution
qui s'approchait, la science, aux pacifiques con-
quéteSy voyait s'augmenter sa gloire et visitait de
nouveaux cieux.
^
NEPTUNE.
D'ici la vue est profonde.
Elle flotte entre le monde
Et les profondeurs da ciel.
Oœthe, Faust,
Le monde qui marque présentement les fh)n-
tières du système, est situé à une telle distance du
Soleil, que la lumière et la chaleur qu'il en reçoit
sont treize cents fois moindres que celles dont la
Terre est enrichie, de telle sorte qu'entre le jour
et la nuit de cette planète lointaine nous ne remar-
querions pas grande différence, et que pour elle le
disque solaire est presque réduit à l'exiguïté des
étoiles. Il suit de là qu'à sa surface les étoiles du
ciel restent visibles le jour comme la nuit, et que
le Soleil n'est qu'une étoile plus brillante que
les autres. De Neptune donc , l'œil situé entre le
. monde planétaire et le ciel étoile, se trouve dans
NEPTUNE. 256
une région où il doit être beaucoup plus sensible
et doué de propriétés particulières qui lui permet-
tent de mieux apprécier le monde sidéral et son
opulence.
C'est une distance de 1 milliard 147 millions de
lieues qui sépare ce monde du Soleil. Jusqu'à
l'époque de sa découverte, le système planétaire,
déjà agrandi par radjonction d'Uranus, voyait ses
frontières se fermer sur une orbite de quatre mil^
liards de lieues de circonférence. Depuis sa décou-
verte, ces frontières ont été reculées de près du
double et ont été portées à sept milliards. Est-ce à
dire que ce soient là des limites infranchissables^
et que l'analyse ne puisse un jour percer plus loin
et ajouter de nouveaux membres à la famille tou-
jours grandissante du Soleil? Non. Lorsque deiS
observations, échelonnées sur une assez longue
suite d'années et comparables entre elles, auront
été faites, la loi universelle de la gravitation, par
laquelle l'existence de cette planète fut connue
avant d'avoir jamais été aperçue dans les champs
du télescope, cette admirable loi démontrera l'exis-
tence de nouveaux astres, s'il en eiiste d'autres,
comme il est probable; et les progrès de l'optique,
suivant pour leur part les progrès de l'astronomie,
permettront à la puissance visuelle encore ampli-
fiée de découvrir cette lointaine planète qui sera
sans doute de 16* ou 17* grandeur.
Représentez-vous un astre cent fois plus gros
que la Terre, porté dans les déserts ténébreux du
vide à cette distance de l'orbite neptuïiienne. Il
2m LES Merveilles célestes.
vogue, isolé, dans robscurité deTespace, suivant
une courbe immense, purement idéale, et qui
n'existe qu'en théorie dans le décret des lois éter-
nelles, n suit cette courbe, il marche en roulant
sur lui-même, sans jamais dévier de son chemin....
Pour terminer sa route démesurée et revenir à son
point de départ, il lui faudra cent soixante-quatre
ans.... Il y reviendra et repassera par ce point mys-
térieux de l'espace où il passa près de deux siècles
auparavant. Quelle est la puissance qui le meut?
Quelle est la main qui conduit cet aveugle dans la
nuit des régions lointaines et qui lui fait décrire
cette courbe harmonieuse? .
C'est l'attraction universelle.
Au lieu de suivre une ellipse régulière autour
du Soleil, la planète Uranus subissait, de la part
d'une cause inconnue, une perturbation qui retar-
dait sa marche théorique et enflait vers un certain
point sa courbe circulaire, comme si une cause
attractive eût séduit le voyageur dans sa marche,
et lui eût fait dévier de son chemin tracé. On cal-
cula que pour produire en cet endroit une attrac-
tion de telle intensité, il fallait qu'il y eût de ce
côté du système, plus loin qu'Uranus, une planète
de telle masse pour telle distance. Deux astrono-
mes, l'un français, l'autre anglais, s'occupaient en
même temps de cette recherche. On trouva théori-
quement la cause perturbatrice, et des observa-
teurs dirigèrent leurs lunettes vers le ciel, à l'en-
droit indiqué par la théorie. On ne tarda pas à
découvrir effectivement l'astre vers le point indiqué
NEPTUNE. 257.
et l'on put annoncer au monde la plus brillante
confirmation de la gravitation universelle. ^
La distance de cette planète avait été théori^ue*-
ment basée sur une loi empirique bien connue,
nommée la loi de BodCy mais qui fut émise pour la
première fois par Titiui^. Cette loi, c'est celle-ci. A
partir de écrivez le nombre 3, et doublez succesr
sivement :
3 6 12 24 48 96 192 384. ' '^_[
Augmentez de quatre chacun de ces nombres .
4 7 10 16 28 52 100 196 388.
. ■ ; V
Or, il arrive que ces chiffres représentent les dis-
tances successives des planètes au soleil, vçièm^ les
petites planètes, qui n'étaient pas connues à l'épo-
que où cette loi fut promulguée pour la première
fois. L'orbite de Mercure est marquée par le nombre
4, celle de Yénus par 7, la Terre par 10, Margpar
16. Le chiffre 28 désigne l'orbite moyenne des aster
roîdes. Jupiter est marqué par 52, Saturne par 100
et Uranus par 196. On paraissait donc avoir, par
cet accord, un droit légitime de placer la nouvelle
planète à la distance de 388. Or, la distance réelle
de Neptune n'est que de 300; et c'est à cette irré-r
gularité de la série à partir d'Uranus que l'on doit
le désaccord qui existe en réalité entre les' élé^
ments de la prédiction théorique de Neptune ek
ceux donnés par soi^ observation ultéirieujre>. . r r >
C'est que cette formule in'ert pas, comme çeHe
17
258 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de l'attraction, l'expression de la force intime qui
gouverné les sphères. Après que Kepler eut reconnu
les trois lois fondamentales que nous avons énon*
cées plus haut; Newton trouva le mode d'action de
cette force universelle, à laquelle on doit la stabi-
lité du monde : « Les corps s*attirent en raison
directe des masses et en raison inverse du carré
des distances. > Dans l'immensité des vastes cieux,
les soleils gigantesques de l'espace obéissent à cette
formule, et dans l'humilité des actions qui s'opè-
rent à la surface de la Terre» la fonction méca-
nique des petits êtres n'est pas soustraite à son
empire, Elle est la loi de la création, soutenant la
vie de l'édiGce dans l'invisible comme dans l'im-
mense. « I/attraction, disait Fauteur dé Paul et
Virginiey est une lyre harmonieuse qui résonne
sous des doigts divins. »
Lorsqu'on a contemplé ces mouvements harmo-
nieux des sphères sur leurs orbites, dans le sys-
tème confié à la garde de notre soleil, lorsqu'on a
vu que ces lois formidables régissent les mouve-
ments des systèmes stellaires avec la même souve-
raineté qu'elles dirigent ceux qui s'exécutent au-
tour de nous, et lorsqu'à cette grandeur merveil-
leuse des lois de la nature on compare la faiblesse
humaine et notre insignifiance au sein de cette
création sublime, on admire avec sincérité le génie
des hommes qui s'élevèrent à la notion de ces
causes : il semble que leur puissance se répande
sur les autres hommes, et l'on se sent plus fier
d^appartânir à l'humanité.
NEPTUNE. 259
Ils sont dignes de Newton ces beaux vers de De*
lille :
Pénétrez de Newton Pauguste sanctuaire ;
Loin d'un monde frivole et de son vain fracas,
De tous les vils penseurs qui rampent ici-bas,
Dans cette vaste mer de feux étincelants
Devant qui notre esprit recule d'épouvante,
Newton plonge; il poursuit, il atteint ces grands corps,
Qui, jusqu'à lui, sans lois, sans règle et sans accords,
Roulaient désordonnés sous les voûtes profondes.
De ce brillant chaos, Newton a fait des mondes.
Atlas de tous ces yeux qui reposent sur lui.
Il se fait l'un de l'autre et la règle et l'appui:
Il fixe leurs grandeurs, leurs masses, leurs distances.
C'est en vain qu'égarée en ces déserts immenses
La comète espérait échapper à ses yeux :
Fixes ou vagabonds, il poursuit tous ses feux.
Qui suivent dé leur cours l'incroyable vitesse.
Sans cesse s'attirant, se repoussant sans cesse.
Et par deux mouvements, mais par la môme loi.
Roulent tous l'un sur l'autre, et chacun d'eux sur soi.
pouvoir du génie et d'une âme divine !
Ce que Dieu seul a fait, Newton seuH'imagine ;
Et chaque astre répète en proclamant leur nom :
Gloire à Dieu qui créa les mondes et Newton !
c^
XI
LES COMÈTES.
Je viens vous annoncer une grande Donvelle:
Nous Tavons, en dormant, madame, échappé belle.
Un monde près de nous a passé tout du long.
Est chu tout au travers de notre tourbillon;
Et s*ir eût en chemin rencontré notre terre,
Elle eût été brisée en morceau» comme verre.
MOLIÈRE.
Ce propos de Trissotia à Philaminte, gui com-
mence la parodie des craintes causées par l'appa»
rition dés comètes, n'eût pas été une parodie il y a
quatre ou cinq siècles. Ces astres chevelus, qui ve-
naient subitement flamboyer dans les cieux, furent
longtemps regardés avec terreur comme autant de
signes avant-coureurs* de la colère divine. Les
hommes se sont toujours crus beaucoup plus im-
portants qu'ils ne le sont au point de vue de l'ordre
universel ; ils ont eu la vanité de prétendre que la
création tout entière jetait faite pour eux, tandis
qu'en réalité la création tout entière ne se doute
LES COMÈTES. 2^1
pas de leur existence. La Terre que nous habitons
n'est qu'un des mondes les plus petits ; aussi n'est-ce
point à son intention que furent créées toutes les
merveilles du ciel ; Timmense majorité lui reste
cachée. Dans cette disposition de l'homme à voir
en soi le centre et le but de toute chose, il lui était
facile, en effet, de considérer la marche de la na*-
ture comme déployée en sa faveur, et si quelque
phénomène insolite se présentait, nul doute que ce'
ne fût un avertissement du ciel. Si ces illusions
n'avaient eu d'autres résultats que de rendre meil-
leure la société craintive, on pourrait regretter ces
âges d'ignorance; mais non-seulement ces préten-^
dus avertissements étaient stériles, attendu qu'une
fois le danger passé, l'homme revient tel qu'il
était auparavant, mais encore elles entretenaient
dans les familles humaines des terreurs chimè-^
riques et renouvelaient les résolutions funestes
causées par la crainte de la fin du monde.
Lorsqu'on croit le monde près de finir, — et c'est
ce que l'on a cru pendant plus de mille ans, — on
n'est en aucune façon sollicité au travail de l'amé-*
lioration de ce monde, et, par l'indifférence ou le
dédain où l'on tombe, on prépare les périodes de
famine et de malaise général qui, à certaines épo-^
ques, ont fondu sur notre société. A quoi servi-
raient les biens d'un monde qui va périr! A quoi
bon travailler, s'instruire, s'élever dans le progrès
des sciences ou des arts ? Mieux vaut oublier le
monde et s'absorber dans la contemplation stérile
d'une vie inconnue. C'est ainsi que les périodes
I
262 LES MERVEILLES CÉLESTES.
d'ignorance pèsent sur Thomme et renfoncent de
plus en plus dans les ténèbres^ et c'est ainsi que la
science fait reconnaître par son influence sur la
société entière sa puissante valeur et la grandeur
de sa destinée.'
L'histoire d'une comète serait un épisode in-
structif de la grande histoire du ciel : on peut con-
centrer en elle la description du mouvement pro-
gressif de la pensée humaine, aussi bien que la
théorie astronomique de ces astres extraordinaires.
Prenons pour exemple l'une des comètes les plus
mémorables et les mieux connues, et donnons en
qiielques traits l'esquisse de ses passages successifs
près de la Terre.
Gomme les mondes planétaires, les comètes ap-
partiennent au système solaire et sont soumises à
la domination de l'astre-roi. C'est la loi universelle
de la gravitation qui régit leur marche, c'est l'at-
traction solaire qui les gouverne, aussi bien qu'elle
gouverne le mouvement des planètes et des mo-
destes satellites. La remarque essentielle à faire
pour les distinguer des planètes, c'est que leurs
orbites sont très-allongées, et qu'au lieu d'être à
peu près circulaire comme celles des sphères cé-
lestes, elles revêtent la forme elliptique ; par suite
de la nature de ces orbites, la même comète peut
, s'approcher très-près du Soleil et s'en éloigner en-
suite à d'effrayantes distances. Ainsi, la comète de.
1680, dont la période a été évaluée à 3000 ans, se
rappt*oche du Soleil à 57 500 lieues seulement (en-
viron 38 000 lieues de moins que la distance de la
LES COMÈTES.
26a
I uDe à la Terre), tandis qu'elle s'en éloigne à une
distance de 32 500 millions
de lieues, c'est-à-dire à
853 fois la distance de la
Terre au Soleil. Le 17 dé-
cembre 1680, elle se trou-
vait à son périhélie, à son
plus grand rapproche-
ment ; elle continue main-
tenant sa marche dans les
déserts extra-neptuniens.
Sa vitesse varie suivant sa
distance à Tastre solaire.
À son périhélie, elle par-
court des milliers de lieues^
par minute; à son aphé-
lie, elle ne parcourt plus
que quelques mètres, ta
proximité où elle se trouve
du Soleil en son passage
près de cet astre* avait fait
penser à Nevrton qu'elle
recevait une chaleur 28 000
fois plus grande que celle
que nous éprouvons au
solstice d'été, et que cette
chaleur étant 2000 fois,
plus grande que celle d'un
fer rouge, un globe de
fer de même dimension serait 5b 000 ans à per-
dre entièrement! sa chaleur. Newton ajoutait
36. Comète de 1680.
2ô4 LES MERVEILLES CÉLESTES.
qu'en fin de tîompte les comètes finiraient par se
rapprocher tellement du Soleil, qu'elles ne pour-
raient plusse soustraire à la prépondérance de son
attraction, et qu'elles tomberaient les unes après les
autres dans cet astre flamboyant, servant ainsi à
l'alimentation de la chaleur qu'il verse perpétuel-
lement dans l'espace. C'est cette fin déplorable assi-
gnée aux comètes par l'auteur du livre des Principes,
qui à fait dire en riant à Rétif de la Bretonne : « Une
puissante comète, déjà plus grosse que Jupiter, s'est
encore augmentée dans s a route en s'amalgamant six
aéutres comètes languissantes. Ainsi dérangée de sa
route ordinaire par ces petits chocs, elle n'enfila pas
juste son orbite elliptique, de sorte que cette infor-
tunée vint se précipiter dans le centre dévorant du So-
leil.... On prétend, ajoutait-il, que lapau<^rp co-
mète, brûlée vive, poussait des cris épouvantat)lesl»
Il sera donc intéressant, à double titre, de suivre
une comète à ses différents passages en vue de la
Terre. Prenons la plus importante dans l'histoire
de l'astronomie, celle dont l'orbite fut calculée par
l'astronome Edmond Halley et qui fut baptisée de
son nom C'est en 1682 qu'elle parut dans son grand
éclat, accompagnée d'une queue qui ne mesurait
pas moins de 13 à 14 millions de lieues. Par Fob-
servationde la ligne qu'elle décrivait dans le ciel et
du temps qu'elle employait à la décrire, cet astro-
nome calcula son orbite, et reconnut que cette co-
mète était la même que celle que l'on avait admirée
en 1531 et en 1607, et qu*elle devait reparaître en
I7b9^. Jamais prédiction scientifique n'excita un
LES COMÈTES. . 265
plus vîf intérêt. La comète revint à l'époque assi-
gnée, et le 12 mars 1759 elle passa à son périhélie.
Depuis Tan 12 avant Tère chrétienne, elle s'était
déjà présentée vingt-quatre fois en vue de la Terre ;
c'est surtout par les annales astronomiques de la
Chine que l'on a pu la suivre jusqu'à cette époque
et constater en même temps qu'elle devait être
chargée d'une bonne part des terreurs supersti-
tieuses de l'humanité. Sa première apparition mé-
morable dans l'histoire de France est celle de 837,
sous le règne de Louis I"le Débonnaire. Un chroni-
queur anonyme du temps, surnommé l'Astronome,
a donné de cette apparition les détails suivants;
relatifs à l'influence de la comète sur l'imagi-
nation impériale : «Au milieu des saints jours
de la solennité de Pâques, un phénomène tou-
jours funeste et d'un triste présage parut au ciel.
Dès que l'empereur, très-attentif à de tels phé-
nomènes, eut le premier aperçu celui-ci, il ne se
donna plus aucun repos qu'il n'eût fait appeler de-
vant lui un certain savant et moi-même. Dès que
j^ fus en sa présence, il s'empressa de me deman-
der ce que je pensais d'un tel signe. Et, comme je
lui demandai du temps pour considérer l'aspect
des étoiles, et rechercher, par leur moyen, la vé-
rité, promettant de la lui faire connaître le lende-
main, l'empereur, persuadé que je voulais gagner
du temps, ce qui était vrai, pour n'être point forcé
à lui annoncer quelque chose de funeste : « Va, me
« dit-il, sur la terrasse du palais, et reviens aussi-
« tôt me -dire ce que tu auras remarqué, car je n'ai
266: LES MERVEIiiLES CÉLESTES.
< point vu cette étoile hier au soir, ettu neme
< l'as point montrée; mais je sais que ce signe est.
« une comète; dis-moi ce que tu crois qu'il m*an-
« nonce.» Puis, me laissante peine rèpondre'quel-
ques mots, il reprit : « Il est une chose encore que
« tu tiens en silence, c'est qu'un changement de
< règne et la mort d'un prince sont annoncés parce
« signe.» Et comme j'attestais le témoignage du
prophète, qui a dit: «Ne craignez point les signes du
« ciel comme les nations les craignent, » ce prince,
^vec sa grandeur d'âme et sa sagesse ordinaires me
dit: « Nous ne devons craindre que celui qui a créé
' « et nous-mêmes et cet astre ; mais comme ce phé-
« nomène peut se rapporter à nous, reconnaissons
« le comme un avertissement du ciel. » Louis le
Débonnaire se livra, lui et sa cour, au jeûne et i la
prière, et b&tit églises et monastères. Il mourut
trois ans plus tard, en 840» et des historiens ont
profité de cette légère coïncidence pour trouver
dans l'apparition de la comète un présage de cette
mort. Le chroniqueur Raoul Glaber ajoutait plus
tard : « Ces phénomènes ne se manifestent jamais,
aux hommes dans l'univers sans annoncer sûre-
ment quelque événement merveilleux et terrible. >
La comète <te Halley apparut de nouveau en avril
1066, au moment où Guillaume le Conquérant en-
vahissait l'Angleterre. On a prétendu qu'elle avait
eu la plus grande influence sur le sort de la bataille
de Hastings, qui livra ce pays aux Normands. Un
versificateur du temps, faisant probablement allu-
sion au diadème d'Angleterre dont Guillaume s'était
LES COMÈTES. 267
couronné, avait proclamé dans un distique « que
la comète avait été plus favorable à Guillaume que
la nature à César : celui-ci n'avait pas de chevelure,
Guillaume en reçut une de la comète. •• Un moine
de Malmesbury avait apostrophé la comète en ces
termes : « Te voilà donc, te voilà, source des larmes
de plusieurs mères ! Il y a longtemps que je ne t'ai
vue, mais je te vois maintenant plus terrible, tu
menaces ma patrie d'une ruine entière ! »
En 1455, la même comète fit une apparition plus
mémorable encore. Les Turcs et les chrétiens
étaient en guerre, Tûccident et l'Orient semblaient,
armés de pied en cap , sur le point de s'anéantir
l'un l'autre. La croisade entreprise par le pape Ca-
lixte III contre les Sarrasins envahisseurs sentit
son ardeur tourmentée par l'apparition subite de
l'astre à la flamboyante chevelure. Mahomet II prit
d'assaut Gonstantinople et mit le siège sous Bel-
grade. Mais le pape ayant conjuré à la fois les ma-
léfices de la comète et les desseins abominables des
musulmans, les chrétiens gagnèrent la bataille et
anéantirent leurs ennemis dans une sanglante
boucherie.— La prière de l'Angelus de midi au son
des cloches date de ces ordonnances de Galixte III
à propos de la comète.
Dans son poëmesur l'Astronomie j Daru,dé l'Aca-
démie française, retrace cet épisode en termes élo-
quents :
Un autre Mahomet a-t-il d'trn bras puissant
Aux murs de Constantin arboré le croissant?
268 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Le Danube étonné se trouble au brait des armes,
La Grèce est dans les fers, l'Europe est en alarmes ;
Et pour comble d'horreur, Pastre au visage ardent
De ses ailes de fer va couvrir TOccident .
Au pied de ses autels, qu'il ne saurait défendre,
Caliste, l'œil en pleurs, le front couvert de cendre,
Conjure la comète, objet de tant d'effroi :
' Regarde vers les cieux, pontife, et lève-toi I
L'astre poursuit sa course, et le fer d'Huniade
Arrête le vainqueur, qui tombe sous Belgrade.
Dans les cieux cependant le globe suspendu.
Par la loi générale à jamais retenu,
Ignore les terreurs, l'existence de Rome,
Et la Terre peut-être, et jusqu'au nom de l'homme.
De l'homme, être crédule, atome ambitieux,
Qui tremble sous un prêtre et qui lit dans les cieux.
Cette comète à longue période fut témoin de biea
des révolutions dans Thistoire humaine, à chacune
de ses^ apparitions, même en ses dernières : 1682^
1759, 18à5; elle s'offrit aussi à la Terre sous les
aspects les plus divers, passant par une grande va-
riété de formes, depuis l'apparence d'un sabre re-
courbé, comme en 1456, jusqu'à celle d'une tète con-
fuse, comme dans sa dernière visite. Du reste , elle
ne fait pas exception à la règle générale, car ces
astres à l'aspect mystérieux ont eu le don d'exercer
sur l'imagination une puissance qui la plongeait
dans l'extase ou dans l'effroi. Êpées de feu^ croix
sanglantes^ poignards enflammés ^ lances, dragons ^
gmuleSy et autres dénominations du même genre ^
leur sont données au moyen âge et à la Renaissance.
Des comètes comme celles de 1577 paraissent du
reste justifier par leur forme étrange les titres dont
LES COMÈTES, 2t69
on les salue généralement. Lesécrivainslesplus sé-
rieux ne s'affranchissent
pas de cette terreur. C'est
ainsi que dans un cha-
pitre sur les Monstres cé-
lestes ^ le célèbre chirur-
gien Ambroise Paré dé-
crit sous les couleurs les
plus vives et les plus af-
freuses la comète de 1528:
« Cette comète étoit si
horrible et si espouvan-
table qu*elle engendroit
si grand terreur au vul-
gaire , qu'il en mourut
aucuns de peur; les au-
tres tombèrent malades.
Elle apparoissoit estre de
longueur excessive, et si
estoit de couleur de sang;
à la sommité d'icelle , on
voyoit la figure d*un bras
courbé, tenant une grande
espée en la main, comme
s'il eust voulu frapper. Au
[•bout de la pointe , il y
avoit trois estoilles. Aux
deux costés des rayons de
cette comète, il se voyoit
grand nombre de Haches, Gousteaux , Espées colo-
rés de sang, parmi lesquels il y avoit grand nombre
Fig. 37. Comète de 1577 «
270
LES MERVEILLES CÉLESTES.
de Faces humaines hideuses, avec les barbes et les
cheveux hérissez. »
On voit que l'imagination a de bons yeux, quand
elle s'y met. Lagrande etétrange variété des aspects
cométaires est' retracée avec exactitude par le
P. Souciet dans son poëme latin sur les comètes ;
les plus remarquiEtbles sont passées en revue : « La
Fig. 38. Comète de 1769.
plupart, dît-il, brillent de feux entrelacés comme
une épaisse chevelure , et c'est de là qu'elles ont
pris le nom de comètes. L'une traîne après soi les
replis tortueux d'une longue queue ; l'autre parait
avoir une barbe blanche et touffue ; celle-ci jette
une lueur semblable à celle d'une lampe qui brûle
pendant la nuit ; celle-là, ô Titan ! représente ton
LES COMÈTES. 271
visage resplendissant; et cette autre, ô Phèbél la
forme de tes cornes naissantes. Il en est qui sont
hérissées de serpents entortillés. Parlerai-jede ces
armées qui ont quelquefois paru dans les airs, de
ces nuages qui traçaient un long cercle ou qui res-
semblaient à des têtes de Méduse? N'y a-t-on pas
vu souvent des figures d'hommes ou d'animaux
sauvages? Souvent dans les ténèbres de la nuit ,
éclairée par ces tristes feux, on entendit le son
horrible des armes, le cliquetis des épées qui se
choquaient dans les nues,rétheren fureur retentir
de mugissements extraordinaires qui abattaient les
peuples sous le poids de la terreur. Toutes les co-
mètes ont une lumière triste; mais elles n'ont pas
toutes la mèuie couleur. Les unes ont la couleur
du plomb ; les autres, celles de la flamme ou de
l'airain. Il y en a dont les feux ont la rougeur du
sang ; d'autres imitent l'éclat de l'argent. Celles-ci
ressemblent à Tazur : celles-là ont la couleur
son^bre et pâle du fer. Cette diflTérence vient de la
diversité des vapeurs qui les environnent ou de la
différente manière dont elles reçoivent les rayons
du Soleil. Ne voyez-vous pas comme dans nos
foyers les diverses espèces de bois donnent des
couleurs différentes? Les pins et les sapins ren-
dent une flamme mêlée d'une fumée épaisse, et qui
jette peu d'éclat. Celle qui sort du soufre et de
l'épais bitume est azurée. La paille enflammée
donne des, étincelles d'une couleur rougeâtre ; le
gros olivier, le laurier, l'ornement du Parnasse, et
tous les arbres qui conservent toujours leur sève ,
872 LES MERVEILLES GÊLiESTES.
jettent une lumière blanchâtre assez semblable à
celle d'une lampe. Ainsi, les comètes, dont les feux
sont formés de matières différentes, prennent et
conservent chacune une couleur qui leur est
propre. »
Au lieu d'être une cause de crainte et de terreur,
la variété et la variabilité de l'aspect des comètes
doivent plutôt nous éclairer sur Tinnocuité de leur
nature, comme nous allons en être convaincus par
l'observation de ces astres, plus terribles de loin
que de près.
o^
XII
LES COMÈTES, SUITE.
Ces astres, après ayoir été si longtemps la
terreur du monde, sont tombés toat à ooup
dans nn tel discrédit, qu'on ne les croit plus
capables de causer que des rhumes.
MATJPERTDI8.
Ainsi s'exprime le géomètre à qui Ton doit une
partie des premières mesures relatives à la figure
de la Terre. Et voici, en effet, quelques-unes de^
idées émises dans ses Lettres sur la comète de 1742.
On n'est pas d'humeur aujourd'hui à croire que
des corps aussi éloignés que les comètes puissent
avoir des influences sur les choses d'ici-bas, dit-il,
ni qu'ils soient des signes de ce qui doit arriver.
Quel rapport ces astres auraient-ils avec ce qui se
passe dans les conseils et dans les armées des rois?
Pour savoir à quoi s'en tenir, il faudrait que leur
influence fût connue ou par la révélation , ou pai'
la raison, ou par l'expérience; et l'on [peut dire
18
274 LES MERVEILLES CÉLESTES.
que nous ne la trouvons dans aucune de ces
sources de nos connaissances. Il est bien vrai qu'il •
y a une connexion universelle entre tout ce qui est
dans la nature, tant dans le physique que dans le
moral : chaque événement, lié à ce qui le précède
et à celui qu'il suit, n'est qu'un des anneaux de la
chaîne qui forme l'ordre et la succession des cho-
ses ; s'il n'étStit pas placé conmie il est, la chaîne se-
rait différente et appartiendrait à un autre univers.
En raisonnant ainsi , l'astronome doute de la
non-influence des comètes aussi bien qu'il doute de
leur influence; pour asseoir ses idées, il rapporte
celle des autres, et bientôt il en vient à croire que
les comètes causentde bien autres événements que
de simples rhumes.
Kepler, à qui d'ailleurs l'astronomie a de si gran-
des obligations, trouvait raisonnable que, comme la
mer a ses baleines et ses monstres, l'air eût aussi
les siens. Ces monstres étaient les comètes, et il
explique comment elles sont engendrées deTexcré-
ment de l'air par une faculté animale.
Quelques-uns ont cru que les comètes étaient
créées exprès toutes les fois qu'il était nécessaire,
pour annoncer aux hommes les desseins de Dieu ,
et que les anges en avaient la conduite. Us ajou-
tent que cette explication résout toutes les difficul-
tés qu'on peut faire sur cette matière.
Enfin, pour que toutes les absurdités fussent dites
à leur égard, il y en a qui ont nié que les comètes
existassent, et qui ne les ont prises que pour de
fausses apparences causées par la réflexion ou ré-
LES COMÈTES, SUITE. 275
fraction de k lumière. Eux seuls comprenaent com-
ment se fait cette réflexion ou réfraction, sans qu'il
y ait de corps qui les causent.
Sous Âristote, les comètes étaient des météores
formés des exhalaisons àe la terre et de la mer, et
ce futlà> comme on peut le croire, le sentiment de
la foule des philosophes qui n'ont cru ni pensé
que d'après lui. Plus anciennement, on avaiteu
des idées plus justes des comètes. Les Ghaldéens
savaient qu'elles étaient des astres durables et des
espèces de planètes dont on a dit qu'ils étaient par-
venus à calculer le cours. Sénèque avait embrassé
cette opinion; il nous parle des comètes d'une nia-
niière si conforme à tout ce qu'on en sait aujour-
d'hui, qu'on peut dire qu'il avait deviné ce que
l'expérience et les observations des mçdeines
ont découvert.)
C'est après avoir parlé des opinions des anciens
que Maupertuis exprime la sienne. « Le cours réglé
des comètes ne permet plus de les considérer
comme des présages, ni comme des flambeaux aU^
lûmes pour menacer' la Terre. Mais quoiqu'une
connaissance plus parfaite que celle qu'en avaient
les anciens nous empêche de les regarder comme
des présages surnaturels, elle nous apprend qu'elles
pourraient être les causes physiques de grands
événements. »
Et en eflfet, il redoute pour la Terre l'approche
des astres chevelus. Dans la variété de leurs mou-
vements, il voit la possibilité d'une rencontre avec
quelques planètes, et parconséquent avec la Terre,
21 & LES MERVEILLES CÉLESTES.
On tie peut douter, dit-il, qu'il n'arrivât alors de
terribles accidents. A la simple approche de ces^
deux corps, il se ferait de grands changements dans
leurs mouvements, soit que ces changements fus-
sent causés par l'attraction qu'ils exerceraient l'un
sur rautre, soit qu'ils fussent causés par quelque
fluide resserré entre eux. Le moindre de ces mou-
vements n'irait à rien moins qu'à changer la situa-
tion de l'axe et des pôles de la Terre. Telle partie
du. globe qui auparavant était vers l'équateur se
trouverait après un tel événement vers les pôles ,
et telle qui était vers les pôles se trouverait vers
l'équateur. L'approche d'une comète, ajoute-t-on ,•
pourrait avoir d'autres suites encore plus funestes.
Je pe vous ai point encore parlé des queues des
comètei^. Il y a sur ces queues , aussi bien que
sur les comètes , d'étranges opinions ; mais la plus
probable est que ce sont des torrents immenses
d'exhalaisons et de vapeurs que l'ardeur du Soleil
fait sortir de leur corps. Une comète accompagnée
d*une queue peut passer si près de la Terre que nous
nous trouverions noyés dans ce torrent qu'elle
traîne avec elle....
Telle est la perspective où nous conduit petit à
petit notre physicien ; mais il nous donne une sin-
gulière consolation. Comme le genre humain péri-
rait tout entier dans cette catastrophe , englouti
sous l'eau bouillante ou empoisonné par les gaz
méphitiques, et qu'il ne resterait plus personne
poni' pleurer sur l'agonie de la Terre , il nous dit
qu'il est facile de nous en consoler. < Un malheur
LES COMÈTES, SUITE. 277
commun n'est presque pas un malheur.... Ce serait
celui qu'un tempérament mal à propos trop robuste
ferait survivre seul à un accident qui aurait détruit
iout le genre humain, qui serait à plaitidr0^1 Roi de-
là Terre entière, possesseur de tous ses trésors , il
périrait de tristesse et d'ennui : toute sa vie ne vaU'-
drait pas le dernier moment de celui qui meurt
avec ce qu'il aime. »
C'est ainsi qu'au siècle dernier on croyait encore
au terrible pouvoir de ces astres de malheur. Au-
jourd'hui, et surtout depuis la fameuse comète
de 1811, les habitants de nos campagnes s*imagi*
lient plutôt qu'elles annoncent d'excellentes ven-
danges. Ces idées sont aussi gratuites que les pre-
mières. Quoique les astres chevelus aient beaucoup
perdu de leur prestige, ils n'en sont pas entière*
ment dépouillés pour cela , surtout dans Timagi*
nation des esprits. Qui pourrait^ du reste, effa-
cer l'impression produite' par certains de leurs
aspects étranges? Souvent ils furent considérés
comme des signes de malédiction , planant sur les
hommes et sur les empires. Telle est la plainte de
lord Byron dans Manfred^ auquel le septième esprit
adresse les paroles suivantes; « L'astre qui préside
k ta destinée était dirigé par moi avant que la Terre
fût créée. Jamais planète plus belle n'avait erré
autour du Soleil. Son cours était libre et régulier ]
et nul astre plus beau n'avait été bercé dans le sein
de l'espace. L'heure fatale arriva. Cet astre devint
une masse errante de flamme informe, une cûmète
vagabonde^ malédiction et menace de l'univers, rou-
278
LES MERVEILLES CÉLESTES.
lant toujours par sa force innée , mais ayant perdu
son titre de monde et son cours harmonieux. Hor-
Fig. 39. Comète de 1811.
reur brillante des régions du ciel! monstre dif-
forme parmi les constellations! »
Cependant rien ne prouve que les comètes soient
LES COMÈTES, SUITE. 279
douées d'une influence quelconque, je ne dis pas
Fig. 40. Tête de la comète de 1861.
sur le moral des hommes , cela va de soi , mais sur
laphyisique du monde. Leur légèreté, Textrôme
280
LES MERVEILLES CÉLESTES.
diffusion de leur substance nous invitent plutôt à
croire qu'elles ne possèdent aucune espèce d'action
Fig. 41. Comète de 1862. Aspect de la tête.
sur les planètes. Croyons qu'elles sont très-inoffen-
sives. Comme, ces nuées atmosphériques dont la
grandeur, la forme et la nuance varient au caprice
LES COMÈTES, SUITE. 281
des vents et selon le jeu fortuit des rayons solai-
res, les agglomérations vaporeuses qui constituent
les comètes prennent toutes les formes possibles
sous l'impulsion des forces cosmiques plus ou
moins intenses. A leur approche de l'astre brûlant,
leur substance se distend, prend une extension mer-,
veilleuse etsedéveloppesuruneétendue de plusieurs
millions de lieues. Elles sont d'une telle légèreté,
d'une telle souplesse , qu'un rayon de chaleur peut
à sa fantaisie leur faire prendre toutes les figures :
vous avez l'image de cette légèreté dans la comète
récemment observée en 1862; la forme et la posi-
tion des aigrettes lumineuses changeaient d'un jour
à l'autre, et l'on aurait pu croire qu'une partie de
la substance même du noyau coulait dans l'espace
comme une goutte d'huile.
Réciproquement, leur ténuité est telle, que sans
la queue de certaines comètes on pourrait couper
un morceau de la grosseur de Notre-Dame et le
respirer en forme d'aspiration homœopathique. On
a vu des comètes de plusieurs millions de lieues de
taille, el dont le poids était néanmoins si léger,
qu'on aurait pu, sans fatigue, le porter sur l'épaule.
Ainsi l'extrême variabilité des formes cométaires
doit au contraire proclamer inoffensifs les astres
de terreur, et l'on peut dire avec l'ami de la mar-
quise du Ghâtelet ces paroles qui représentent
en même temps la nature du mouvement de ces
astres :
Comètes, que l'on craint à l'égal da tonnerre,
Cessez d'épouvanter les peuples de la Terre :
2B2 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Dans une ellipse immense achevez votre cours ;
Remontez, descendez près de Pastre des jours;
Lancez vos feux, volez, et revenant sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.
Eten effet, ces corps célestes ne sont pas des phé-
nomènes exceptionnels ; ils sont soumis comme les
autres aux lois inexorables de la nature. Il y a deux
mille ans Sénèque avait écrit : «Un jour viendra où
le cours de ces astres sera connu et assujetti à des
règles comme celui des planètes. » La prophétie du
philosophe est réalisée. On sait aujourd'hui que ,
comme les planètes , les comètes gravitent autour
du Soleil, et dépendent également de son attraction
centrale. .Seulement, au lieu de suivre des cour-
bes circulaires ou voisines de cette forme , elles
suivent des courbes ovales , des ellipses très-al-
longées. C'est là la grande distinction à établir entre
leurs mouvements réciproques. Ensuite, au lieu
d'être des corps opaques, lourds et importants
comme nos planètes , elles sont d'une grande légè-
reté et d'une extrême ténuité. Unjour, une comète
emportée par sa marche rapide traversa le système
de Jupiter ; les satellites et la planète se trouvèrent
pendant]quelques heures enveloppés par la comète,
et lorsque l'astre chevelu les eut quittés, ils n'avaient
pas subi la plus légère déviation dans leur cours.
Lorsque Maupertuis , voulant expliquer l'origine
de l'anneau de Saturne, crut trouver une idée in-
génieuse en attribuant cet appendice à la queue
d*une comète qui serait enroulée autour de la
LES COMÈTES, SUITE 283
planète, il ne songeait pas à Textréme ténuité de
ces vapeurs impuissantes.
Fig. 42 : Comète de Donati.
Le caractère original des comètes réside] sui tout
dans l'étendue de leur cours, dans l'immense du-
rée de leurs voyages à travers les régions célestes,
dans cette destinée d'astres cosmopolites qui en fait
une exception au milieu du système planétaire.
C'est là surtout ce qui distingue ces mondes étran-
284 LES. MERVEILLES CÉLESTES.
ges et c'est par là qu'ils sont remarquables : «Mys-
térieux vîsîieur^ s'écriait le poëte angUis Couder,
mystérieux visiteur! dont la lumière splendide
brille si étrangement parmi les étoiles étojinées ,
comme un fier étencfard dans la marche de la nuit»
pavillon flottant de la divinité ! L'infini est écrit
dans tes rayons. En vain, la pensée essayerait de
suivre ton cours secret parmi les cieux sans routes;
ton cercle parait trop vaste poifr que le temps puisse
l'embrasser. Est-il possible que l'œil qui dénombre
des armées d^astres semblables puisse remarquer
l'atome terrestre! »
LA TERRE
LE GLOBE TERRESTRE.
La Terre, nait et jour à sa marche fidèle,'
Emporte Galilée et son juge ayecelle.
Racinb fils.
En passant la revue des mondes appartenant à la
domination solaire, nous avons franchi d'un bond
la distance qui sépare Venus, de Mars , sans nous
préoccuper d'un astre qui réside au milieu de cette
distance. Cet astre, pourtant, doit nous intéresser
un peu, car il nous touche de plus près que tous les
autres.
La Terre, en effet, isolée dans l'espace comme
toutes les autres planètes que nous avons vues ,
est située à 38 millions de lieues du Soleil, et suit
autour de lui une orbite qu'elle parcourt en 365
jours 1/4. Gomme quelques-unes de ses compagnes,
288 LES MERVEILLES CÉLESTES.
elle est assistée d'un compagnon fidèle, d'un satel-
lite circulant autour d'elle. C'est son petit système,
et la Lune l'accompagne humblement dans tousses
voyages à travers l'espace.
Gomme les autres planètes aussi, elle tourne sur
elle-même, avec une grande rapidité, car à sa sur-
face les corps parcourent jusqu'à 6 lieues par mi-
nute. Elle est sphérique et un peu aplatie à ses
pôles, ce qui témoigné de son état de fluidité pri-
mitive. De cet état, un témoignage plus facile à re-
connaître reste encore dans ses volcans , bouches
toujours ouvertes, d'où jaillissent les substances
intérieures de la Terre à l'état de fusion et de haute
température où elles se trouvent encore aujour-
d'hui. A vrai dire , le globe tout entier est encore
un globe de substances liquides, fondues par la
chaleur intense qui brûle sous nos pieds , car la
couche solide de ce globe, la croûte qui l'enveloppe
et sur laquelle nous habitons, n'a pas dix lieues
d'épaisseur. La Terre ressemble à un mince globe
de verre d'un mètre de diamètre rempli de métaux
en fusion. S'il n'y avait pas quelques ouvertures,
c'est-à-dire quelques volcans pour laisser échapper
les vapeurs, il serait possible que ce globe éclatât.
Quelle est la grosseur réelle de ce globe ? Repré-
sentez-vous un gigantesque dé à jouer, dont chaque
arête mesurerait un kilomètre de long: vous aurez
là un volume de mille mètres cubes. Pour former
un volume égal à celui de la Terre, il faudrait en-
tasser mille milliards de ces kilomètres cubes.
Quel est son poids? Nous l'avons déjà entrevu
LE GLOBE TERRESTRE. 289
en parlant du poids du Soleil. Pour l'exprimer en
kilogrammes, il faut une rangée de vingt-cinq chif-
fres.
Autour de ce globe repose une enveloppe
aérienne, comme ce duvet léger dont les pêches
non flétries par la main des hommes sont délicate-
ment enveloppées. Cette enveloppe pèse
6 263 000000 000000 000 kilogrammes :
ce n'est pas la millionième partie du poids de la
Terre entière. Chacun de nous porte sur ses épaules
une pression de 16 000 kilogrammes. — Disons en
passant que si cette pression, toute respectable
qu'elle est, n'est pas sensible pour nous, c'est
qu'elle est contre-balancée par une pression égale
exercée dans tous les sens par le fluide aérien dont
notre corps est comme imbibé.
La surface de la Terre est d'environ 510 000 000
de kilomètres carrés. Il faudrait à peu près mille
Francespour couvrir la superflcie entière du globe,
et pourtant, soit dit sans vanité, notre pays repré-
sente un peu plus que la millième partie de l'im-
portance du globe: intellectuellement, il en forme
bien le quart à lui tout seul. De cette étendue,
l'Océan domine sur 38 320000 kilomètres carrés ;
12 660000 seulement restent à la terre ferme. Il
n'y a donc que le quart de la Terre qui soit habi-
table pour nous; le reste demeure caché dans le
sein des ondes.
En nous éloignant dans l'espace, nous pourrions
mieux juger de la valeur de la Terre comme astre.
19
290 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Dès la distance de laLune, moins de cent mille
lieues, la Terre nous apparaîtrait comme celle-ci
nous apparaît, non moins lumineuse, et beaucoup
plus grande. A dix fois cette distance, ou un mil-
lion de lieues, la Terre aurait encore à Tœii nu un
disque appréciable, sa lumière serait intermé-
diaire entre celle de la Lune et celle des étoiles.
Dix fois plus loin encore, c'est-à-dire à la dis-
tance de l'orbite de Vénus, on verrait la Terre
sous la forme d'une belle étoile de première gran-
deur, sans disque appréciable, comme un point
brillant, à peu près dans Téclat dont brille à nos
yeux Jupiter. Mais si l'on s'éloignait davantage , la
Terre, élevée du rang de globe obscur à celui d'é-
toile de première grandeur, descendrait ensuite de
grandeur ea grandeur jusqu'au dernier ordre de la
visibilité, et se perdrait enfin pour toujours dans
les profondeurs de l'invisible. — ^^11 n'est pas néces-
saire d'ajouter que l'éclat dont elle aurait brillé et
dont elle resplendit dans l'espace n'est autre que
la lumière que nous recevons du Soleil, et qu'on la
verrait sous toutes les phases possibles selon qu'on
regarderait en plein sa face éclairée, ou par côté,
ou obliquement en tournant jusqu'à son hémi-
phère opposé au Soleil.
La Terre tourne autour du Soleil, dans un mou-
vement de translation analogue à celui que nous
avons remarqué chez toutes les planètes. C'est ce
mouvement qui constitue son année. Son autre
mouvement de rotation sur elle-même, que Ton
peut comparer à celui de la toupie qui pirouette
LE GLOBE TERRESTRE. 291
tout en décrivant des cercles dans sa marche géné-
rale, constitue sa période diurne, son jour. C'est à
Fig. 43. Orbite de la terre.
ce second mouvement que Ton doit l'illusion du
mouvement aoparent de tous les astres autour
d'elle.
Tout ce que nous avons dit sur le mouvement
diurne des étoiles autour de l'étoile polaire ,• sera
facilement compris si Ton réfléchit que cette étoile
^e trouve dans le prolongement de Taxe de la
Terre. La Terre tournant , je suppose, de gauche
à droite de la ligne des pôles, tous les objets situés
en dehors d'elle, c'est-à-dire les astres, paraî-
tront tourner de droite à gauche, en sens op-
292 LES MERVEILLES CÉLESTES.
posé du mouvement qui nous emporte^ Quand
vous vous trouvez en wagon, $i vous oubliez la
marche du train, les objets de la campagne fui-
ront en arrière sous vos yeux, et si vous ne saviez
pas de façon très-ceitaine que c'est vous qui mar-
chez, vous croyant immobile, vous auriez la con-
viction que ce sont les arbres et les collines qui
s'en vont. Une illusion analogue se présente lors-
qu'on se trouve au sommet d'une tour élevée , et
que les nuages courent rapidement sur votre tête.
Il semble que la tour s'avance et marche sous vos
pieds. Un matin, je me trouvais au sommet du frêle
clocher de la cathédrale de Strasbourg, le Soleil
était à peine levé, et des nuages venus du Rhin me
cachaient entièrement la ville et tout l'espace infé-
rieur. Ces bandes de nuages étaient poussées par un
vent d'est et passaient au-dessous de moi. Mal-
gré la certitude complète que j'avais naturellement
de la solidité de la haute cathédrale, il me fut im-
possible de garder dans mon esprit le sentiment de
la réalité, et l'illusion l'emportant, je me crus en-
core en chemin de fer : la cathédrale marchait cer-
tainement vers l'Allemagne. Je fermai les yeux ,
mais le mouvement continua son action dans mon
esprit, et ce ne fut que dix minutes après que , le
Soleil ayant éclairé la scène et dissipé les vapeurs,
les toits de Strasbourg me rendirent le sentiment
de la réalité.
Le mouvement apparent de révolution du Soleil
autour de la Terre, lequel s'effectue d'orient en
occident, — à l'inverse du mouvement réel de la
LE GLOBE TÉRRESTÏIB. 293
Terre, dirigé d'occident en orient, — constitue la
durée du jour'et celle de la liuit. Le moment où le
Soleil atteint le milieu de son cours, le point cul-
minant, est celui qui divise la journée en deux par-
ties égales. Le moment opposé, où le Soleil est dia-
métralement sous nos pieds, marque le milieu de
la nuit. Il est visible par là que notre midi est le
minuit des peuples qui vivent aux contrées situées
à Fopposé de la France, aux antipodes, et que, ré-
ciproquement, lorsqu'ils ont midi, nous avons mi-
nuit. Le Soleil règle donc l'heure en passant sur lat
tête de chacun des peuples qui entourent le globe.
Le jour civil commence à minuit et se compose
de 4eux périodes: le matin, de minuit à midi ; le
soir, de midi à minuit. Les astronomes ne suivent
pas cet usage de la société ; ils comptent leur jour
à partir de midi, et le laissent composé d'une seule
période , de heure à 24 heures, qu'ils comptent
d'un midi au midi suivant.
Voyons maintenant comment ils étudient la
Terre, et par quels moyens ils reconnaissent ses
diverses parties.
Une sphère quelconque étant donnée, on appelle
pâles les deux points des extrémités opposées où
aboutit l'axe idéal autour duquel elle tourne. Si l'on
trace , perpendiculairement à cet axe , un grand
cercle à égale distance dps deux pôles, qui coupe-
rait la sphèrjB en deiïx parties égales, ce cercle est
Yéquauur. M'âtSàJenant, de l'éqràateur<aux pôles, de
chaque côté, à égales distancés, on fait dO .divisioBS, ;
ou 90- tranches transversales : ce sont les degrés de
29^
LES MERVEILLES CÉLESTES.
latitude. Enfin on a partagé le grandcercle de Téqua-
teur lui-même, ou la circonférence entière du globe,
P6Ie
Fig. 44. Divisions du globe.
en 360 parties égales , disposées en long sur la
sphère, comme des tranches de melon : ce sont les
lignes de longitude. Il y en a, par conséquent^ 180
dans la moitié de la sphère et 90 dans le quart. —
Ces noms de longitude et de latitude datent d'une
époque où la contrée terrestre qu'on avait seule
mesurée était une figure oblongue dont la longueur
s'étendait dans le sens des premiers cercles, et la
largeur dans le sens des seconds.
Les degrés de latitude sont donc comptés à partir
de Téquateur, soit au nord , soit au sud, jusqu'au
pôle boréal et jusqu'au pôle austral. Les de-
grés de longitude les coupent, et sont comptés à
LE GLOBE TERRESTRE. 295
partir d'un point quelconque, soit à Test, soit à
Touest.
La ligne des pôles va du nord au sud ou du sud
au nord, comme on voudra; la ligne de Téquateur
va de Test à Touest, ou de l'ouest à Test. Quand on
avance du côté de l'orient ou de l'occident, on ne
change pas de latitude mais de longitude. Si, par
exemple, on va de Paris à Vienne en Autriche, on
aura fait 15 degrés de longitude vers l'orient.
Comme la T«rre a 9000 lieues de circonférence, on
voit que chacune des 360 divisions de son équateur
(en d'autres termes chacun des degrés de longitude)
équivaut à 25 lieues. De plus, comnje le Soleil em-
ploie vingt-quatre heures pour le tour qu'il paraît
faire, il parcourt 15 degrés par heure , l8Qen douze
heures, ou 360 en vingt-quatre heures : chaque
heure équivaut donc à 15 degrés. Ainsi, à Vienne
on a midi une heure plus tôt qu'à Paris. En conti-
nuant de s'avancer à Test, le voyageur gagnera une
heure de 15 en 15 degrés, et s'il garde sa montre
réglée sur le temps de Paris, elle retardera d'une
heure par 15 degrés. S'il lui arrive de faire le tour
entier du globe, il arrivera chez des peuples qui
avancent de six heures, d'un jour, sur son heure
de Paris. Et s'il met sa montre à l'heure des pays
qu'il traversera, elle avancera sur Paris, à mesure
qu'il continuera son voyage, si bien qu'en arrivant
à Paris après avoir fait le tour du monde, il aura
gagné vingt-quatre heures et comptera un jour de
plus que nous : il serait au lundi tandis que nous
serions encore au dimanche.
296 LES MERVEILLES CÉLESTES.
C'est en raison de cette différence d'heures que
si, visitant les bords du Rhin, vous prenez le train
à Kehl pour Strasbourg, comme la gare de Kehl est
réglée sur le temps de Bade et que celle de Stras-
bourg Test sur celui de Paris, vous arriverez à
Strasbourg dix minutes avant l'heure de votre dé-
part de Kehl.
C'est pour la même raison que quand Sa Majesté
prononce un discours à l'ouverture des Chambres,
ce discours volant à Londres sur le fil télégraphi- *
que , la conclusion en a été entendue parles Anglais
avant l'heure où elle est sortie des lèvres de l'Em-
pereur.
Un autre observateur, qui s'avancerait du côté de
l'occident, retarderait comme notre voyageur pré-
cédent, et revenant à Paris après avoir fait le tour
du monde, il ne compterait que samedi lorsque nous
serions au dimanche. On éprouverait cette singu*-
larité dans la manière de compter , toutes les fois
qu'on voit arriver un vaisseau qui a fait le tour du
monde, si l'équipage avait compté les jours dans le
môme ordre, sans se réformer sur les pays où il a
passé. Par la même raison, dit Lalande (Astronomie
des dames) y les habitants des îles de la mer du Sud,
qui sont éloignés de douze heures de notre méri-
dien, doivent voir les voyageurs qui viennent des
Indes, et ceux qui leur viennent de TAmérique,
compter différemment les jours de la semaine, les
premiers ayant un jour dç plus que les autres ; car
supposant qu'il est dimanche à midi pour Paris ,
ceux qui sont dans les Indes disent qu'il y a six ou
LE GLOBE TERRESTRE. 297
sept heures que dimanche est commencé , et ceux
qui sont en Amérique sont encore au samedi soir.
Ce fait parut très-singulier à nos anciens voyageurs,
qu'on accusa d'abord de s'être trompés dans leur
calcul et d'avoir perdu le fil de leur almanach. Dam-
pierétantallé à Mendanao par l'ouest, trouva qu'on
y comptait un jour de plus que lui. Varçnius dit
même qu'à Macao, ville maritime de la Chine, les
Portugais comptent habituellement un jour de
plus que les Espagnols ne comptent aux Philip-
pines, quoique peu éloignées; les premiers sont au
dimanche tandis que les seconds ne comptent que
samedi. Cela vient de ce que les Portugais, établis
à Macao , y sont allés par le cap de Bonne-Espé-
rance, en avançant toujours du côté de l'occident,
c'est-à-dire en partant de l'Amérique et en traver-
sant la mer du Sud.
On voit par cette esquisse que la Terre, "astre du
ciel , est réglée par ses mouvements planétaires ,
qu'il n'y a rien d'absolu dans aucune de ces don-
nées de temps et d'espace, que tout est relatif à la
condition de chaque planète, et que sur chacun des
astres ces éléments difièrent suivant leur grandeur
et les mouvements qui leur donnent naissance. Mais,
dira-t-on , sur quels fondements ces règles théori-
ques sont-elles établies, et qui nous prouve qu'au
contraire la Terre n'est pas le monde absolu, fixe,
établi comme la base du ciel, et que tous ces mou-
vements ne sont pas réels comme ils le paraissent?
Comment peut-on nous prouver qu'il y a là une
iHusioù de nos sens, et puisqu'on ne raisonne que
298 LES MERVEILLES CÉLESTES.
par l'observation , comment a-t-on su qu'il n'y avait
là que de simples apparences ?
Si vous voulez m'écouter quelques instants en-
core, vous serez à ce sujet aussi bien convaincu
que moi.
c^
II
PREUVES POSITIVES QUE LA TERRE EST RONDE
qu'elle toubnk sur elle-même et autour du soleil.
J'ai connu des personnes de bonne foi, braves
gens au fond, qui n'avaient jamais rien de plus em-
pressé que de m'adresser mille questions d'astro-
nomie , et qui n'avaient pas plutôt reçu mes ré-
ponses qu'elles me riaient au nez avec la plus
grande ingénuité du monde. Sans compter leur
impolitesse vraiment primitive, on pouvait s'éton-
ner de les voir à la fois si curieux et si difficiles à
contenter. A leurs yeux les savants étaient des rê-
veurs, qui croyaient savoir, mais qui en réalité ne
pouvaient se prévaloir sur le commun des mortels
au point de trouver le mot de Ténigme de la na-
ture; ils vivaient sous l'empire d'une obsession.
J'ai connu d'autres personnes, un peu plus in-
struites que les précédentes, et qui considérant les
différentes phases de l'histoire des sciences, ses
succès et ses revers, pensaient que nous tournions
300 LES MERVEILLES CÉLESTES.
dans un cercle vicieux^, que nous n'avions point la
connaissance vraie des choses, et que nos systèmes,
quelque solidement fondés qu'ils parussent, ne de-
vaient jamais être reçus qu'à titre d'hypothèses.
La question cosmographique qui nous touche de
plus près, celle de l'isolement et du mouvement
de la Terre dans l'espace, a particulièrement le
privilège de soulever les doutes dont je parle.
Pour ceux qui les ont entendu formuler et qui
n'ont pas toujours eu en main des preuves irré-
fragables à fournir, je donnerai ici les points
fondamentaux sur lesquels s'appuie cet élément du
nouveau système du monde.
Nous disons d'abord que la Terre est ronde ,
qu'elle a la forme d'une sphère un peu aplatie aux
pôles. Le premier fait qui en rend témoignage ,
c'est la convexité de l'immense étendue d'eaa qui
recouvre la plus grande partie du globe. L'obser-
vation d'un navire en mer suffit pour montrer cette
courbure. Arrivé à la ligne bleue qui semble for-
mer la séparation du ciel et des eaux, le navire qui
s'éloigne paraît à ce moment posé sur l'horizon.
Un peu plus tard , il disparaît , non par le haut ,
mais par le bas. La mer s'élève d'abord entre le
pont et l'observateur; ensuite elle cache les voiles
basses; les sommets des mâts s'évanouissent les
derniers. Un phénomène semblable se produit
pour l'observateur placé sur le navire : ce sdfet lès
côtes basses q li disparaissent les premières porur .
lui; les édifices, les tours élevées et les phares >
sont les objets qui restent le plus longtemps sur la
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE. 301
ligne de visibilité. Ce double fait démontre d'une
manière évidente la convexité de la mer. Sic*était
une surface plane , la distance seule ferait perdre
de vue un navire, et dans ce cas tout disparaîtrait à
la fois, les voiles supérieures comme les inférieures.
Il résulte de plus de ce même ordre d^observa-
Fig. 45. Courbure des mers.
tions, que la courbure de l'Océan est la même dans
toutes les directions : or cette propriété n'appar-
tient qu'à la sphère.
La convexité de la mer s'étend en terre ferme.
Malgré les inégalités du terrain, la surface des
continents ne diffère pas essentiellement de la sur-
302 LES MERVEILLES CÉLESTES.
face des mers , car on sait que les plus hautes
chaînes de montagnes sont loin de produire, sur la
surface générale de la Terre , des protubérances
comparables aux rugosités delà peau d'une orange.
Or la surface des fleuves qui coupent en tous sens
la terre ferme pour se réunir dans l'Océan est peu
supérieure au niveau de celui-ci, et peut être con-
sidérée comme la surface prolongée de la mer dans
toute l'étendue des continents.... Les mesures ba-
rométriques sur la hauteur des montagnes ont,
d'un autre côté, confirmé ce fait. Le sol des conti-
nents s'éloigne donc peu de ce niveau et présente
dans son ensemble une courbure entièrement pa-
reille à celle des eaux. Du reste , en terre ferme
comme en mer, les objets les plus élevés sont tou-
jours les premiers et les derniers que le voyageur
aperçoive.
Les voyages de circumnavigation ont d'autre
part donné une preuve palpable de la sphéricité de
la Terre. Le premier des navigateurs qui ait fait
cette entreprise hardie du tour du monde, le Por-
tugais Magellan, partit de l'Espagne en 1519, se di-
rigeant toujours vers Y Occident. Sw[iS avoir changé
sa direction, l'un de ses vaisseaux (lieutenant Cano)
retrouva l'Europe trois ans après, comme s'il fût
venu de VOrienL Les nombreux voyages de cir-
cumnavigation accomplis depuis cette époque ont
surabondamment confirmé cette vérité : la Terre
est arrondie dans tous les sens.
Une nouvelle preuve de la convexité de la Terre
est fournie par le changement d'aspect que pré-
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE, 303
sente le ciel pendant les voyages. Que l'on se di-
rige vers le pôle ou que l'on s'approche de Téqua-
teur , on découvre sans cesse de nouveaux astres,
de même que l'on perd de vue ceux des lat'tudes
dont on s'éloigne. Ce fait ne peut s'accorder qu'avec
celui de la rondeur de la Terre ; si la Terre était
plane, tous les astres resteraient visibles à la
fois.
L'ombre projetée par la Terre sur la Lune pen-
dant les éclipses est toujours circulaire , quel que
soit le côté que le disque terrestre présente au dis-
que lunaire dans les diverses éclipses. Cette ombre
conique , universellement observée , est une nou-
velle preuve en faveur de la sphéricité de la Terre.
Tels sont les faits vulgaires qui démontrent d'une
manière positive la vérité que nous avons avancée.
Si nous voulions entrer en géodésie ou en mé-
canique rationnelle , je présenterais des considé-
rations plus rigoureuses encore ; mais les preuves
précédentes nous suffisent ici. Voyons maintenant
sur quel fondement solide on s'appuie lorsqu'on
avance que la Terre est isolée et en mouvement
dans l'espace.
La difficulté que certains esprits ont manifestée à
croire que la Terre pût être suspendue comme un
ballon dans l'espace, et complètement isolée de
toute espèce de point d'appui, provient d'une fausse
notion de la pesanteur. L'histoire de l'astronomie
ancienne nous montre une anxiété profonde chez
les premiers observateurs qui commençaient, à
concevoir la réalité de cet' isolement , mais qui ne
304 LES MERVEILLES CÉLESTES.
savaient pas comment empêcher de tomber ce globe
si lourd sur lequel nous marchons. Les premiers
Chaldéensavaientfait la Terre creuse etsemblable à
un bateau ; elle pouvait alors flotter sur Tablme des
airs. Quelques anciens voulaient qu'elle reposât
sur des tourillons placés aux deux pôles. D'autres
supposaient qu'elle s'étendait indéfiniment au-
dessous de nos pieds. Tous ces systèmes étaient
conçus sous l'impression d'une fausse idée de la
pesanteur. Pour s'affranchir de cette antique illu-
sion , il faut savoir que la pesanteur n'est qu'un
phénomène constitué par l'attraction d'un centre.
Un corps ne tombe que lorsque l'attraction d'un
autre corps plus important le sollicite. Les images
de haut et de bas ne peuvent s'appliquer qu'à un
système matériel déterminé , dans lequel le centre
attractif sera considéré comme le bas; hors de là
elles ne signifient plus rien. Lors donc que nous
supposons notre globe isolé dans l'espace, nous ne
faisons là rien qui puisse donner prise à l'objection
signalée plus haut qui craint de voir tomber la
Terre on ne sait où.
La Terre peut être isolée dans l'espace. Mais
non-seulement elle le peut , elle l'est en réalité.
Si elle était appuyée sur un corps voisin par
quelque point de sa surface, ce support, qui aurait
nécessairement de très-grandes dimensions, s'aper-
cevrait certainement lorsqu'on approcherait de lui.
On le verrait sortir de terre et se perdre dans l'es-
pace. Nous n'avons pas besoin de dire que les
voyageurs qui ont fait ' en tous sens le tour du.
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE. 305
globe n'ont jamais rien aperçu de pareil : la sur-
face terrestre est entièrement détachée de tout ce
qui peut exister autour d'elle.
Venons maintenant au troisième point de ce
chapitre, aux preuves positives du mouvement de
la Terre.
Remarquons d'abord que les apparences des ob-
jets extérieurs seront identiquement les mêmes
pour nous, soit que la'Terre étant en repos ces ob-
jets soient en mouvement, soit que ces objets étant
en repos la Terre soit en mouvement elle-même.
Si la Terre entraîne dans son mouvement toutes
les choses qui lui appartiennent, les eaux, l'atmo-
sphère, les nuages, etc., nous ne pourrons avoii
conscience de ce mouvement auquel nous partici-
pons que par l'aspect changeant du ciel immobile.
Or, puisque dans l'un et l'autre cas les apparences
sont les mêmes, nous allons voir que l'hypothèse
du mouvement delà Terre explique tout, tandis que
sans elle on tombe dans une inacceptable compli-
cation de systèmes.
Si la Terre tourne en vingt-quatre heures sur
elle-même , nous pouvons voir immédiatement que,
son rayon moyen étant de 1432 lieues et sa circon-
férence de 9000, un point situé sur l'équateur par-
courra wn dixième de lieue par seconde. Cette vitesse ,
qui parait considérable, a été considérée comme
une objection contre le mouvement de la Terre.
Mais nous allons savoir de quelle vitesse sans
égale il faudrait animer les sphères célestes
pour leur faire parcourir à chacune la circonfé-
20
306 LES MERVEILLES CÉLESTES.
rence du ciel dans le même laps de vingt-quatre
heures.
Et d'abord, le Soleil étant éloigné de la Terre de
23 000 fois le rayon terrestre , dans Thypothèse de
rîmmobilité de la Terre , le Soleil décrirait une
circonférence 23 000 fois plus grande que les points
de Téquateur; ce qui donne une vitesse de 2300
lieues par seconde.
Jupiter est environ cinq fois plus loin : sa vitesse
serait de 11 500 lieues par seconde.
Neptune trente fois : il devrait parcourir 69 000
lieues par seconde. •
Telles seraient les vitesses diverses dont les pla-
nètes devraient être animées pour tourner autour
de notre globe en vingt-quatre heures, comme elles
le paraissent faire." On voit que Tobjection contre
le mouvement de la Terre d'un dixième de lieue
par seconde n'est plus rien à côté de celle qui naît
de pareils nombres.
Que serait-ce si nous considérions les étoiles
fixes ? Notre voisine , l'étoile a du Centaure , devrait
parcourir 520 millions de lieues par seconde. Et de
proche en proche , jusqu'aux étoiles lointaines ,
nous creuserions Tinfini sans trouver un nombre
qui pût exprimer la vitesse des astres, pour tour-
ner autour de ce petit point invisible qui s'appelle
la Terre.
Ajoutons à cela que ces astres sont, l'un 1400 fois
plus gros que la Terre, un autre 1 400000 fois ,
d'autres plus volumineux encore ; qu'ils ne sont
réunis entre eux par aucun lien solide qui pût les
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE. 307
attacher à un mouvement des voûtes célestes ;
qu'ils sont tous situés aux distances les plus diver-
ses ; et cette effrayante complication du système des
cieux témoignera par elle-même de sa non-exis-
tence,— nous pourrions dire de son impossibilité
mécanique.
Mais non-seulement le mouvement diurne de la
sphère céleste ne^ peut se comprendre que par l'ad-
mission du mouvement de la Terre autour de son
axe ; les mouvements des planètes dans le zodiaque,
leurs stations et leurs rétrogradations , réclament
avec la même rigueur le mouvement de la Terre
autour du cieL Pour expliquer les apparences pla-
nétaires en supposant laTerre immobile, lesanciens
avaient dû imaginer jusqu'à soixante-dix cercles
enchevêtrés les uns dans les autres, cercles solides
ou cieux de cristal dont rien n'égalait la complica-
tion, et qui, s'ils avaient pu exister un instant, au-
raient été bientôt mis en pièces par les comètes va-
gabondes ou par les aérolithes qui tournoientdans
l'espace.
D'autre part encore , l'analogie venait confirmer
singulièrement l'hypothèse du mouvement de la
Terre et changer en certitude sa haute vraisem-
blance. Le télescope montrait dans les planètes des
terres analogues à la nôtre, mues elles-mêmes par
un mouvement de rotation autour de leur axe ,
mouvement de rotation de vingt-quatre heures
pour les planètes voisines, et d'une durée moindre
encore pour les mondes lointains de noire système.
Ainsi la simplicité et l'analogie sont en faveur du
308 LES MERVEILLES CÉLESTES.
mouvement de la Terre. Ajoutons maintenant que
ce mouvement est rigoureusement voulu et déter-
miné par toutes les lois de la mécanique céleste.
La grande difficulté que l'on avait avancée contre
le mouvement de la Terre/ et qui fut en faveur
pendant quelque temps, était celle-ci : si la Terre
tourne sous nos pieds, en nous élevant dans l'es-
pace et en trouvant le moyen de nous y tenir quel-
ques secondes ou davantage, nous devrions tomber
après ce laps de temps en un point plus occidental
que le point de départ. Celui, par exemple, qui à
réquateur trouverait le moyen de soutenir im-
mobile dans l'atmosphère pendant une demi-mi-
nute , devrait retomber trois lieues à l'occident du
lieu d'où il serait parti. — Ce serait une excellente
façon de voyager, et Cyrano de Bergerac prétendait
l'avoir employée lorsque s'étant élevé dans les airs
par un ballQn de sa façon , il était tombé quelques
heures après son départ au Canada au lieu de re-
descendre en France. — Quelques sentimentalistes ,
Buchanan entre autres, ont donné à l'objection une
forme plus tendre , en disant que si la Terre tour-
nait, la tourterelle n'oserait plus s'élever de son nid,
car bientôt elle perdrait inévitablement de vue ses
jeunes tourtereaux.
Le lecteur a déjà répondu à cette objection en
réfléchissant que tout ce qui appartient à la Terre
participe, comme nous l'avons dit, à son mouve-
ment de rotation, et que jusqu'aux dernières limites
de l'atmosphère notre globe entraîne tout dans son
cours.
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE. 309
L'observation directe de divers phénomènes a
confirmé la théorie du mouvement de la terre , et
Ta confirmée par des preuves matérielles irrécu-
sables.
Si le globe tourne, il développe une certaine force
centrifuge; cette force sera nulle aux pôles, aura
son maximum à l'équateur , et sera d'autant plus
grande que l'objet auquel elle s'applique sera lui-
même à une distance plus grande de Taxe de rota-
tion. Ce sera en grand ce qui existe en petit dans
uqe fronde ou dans une roue libre en mouvement
rapide. Or, supposons qu'on fixe un fil à plomb au
sommet d'une tour, et ^ue le poids qui le tend des-
cende jusqu'à la surface du sol , la direction de ce
fil à plomb vers le centre de la Terre , c'est-à-diré
suivant la perpendiculaire au niveau d'eau, sera un
peu modifiée par TeSet de la force centrifuge ré-
sultant de la rotation du globe , mesurée au pied
de la tour. Si l'on fixe également au sommet de la
tour, à une petite distance à l'est du premier, un
second fil à plomb très-court, dont le poids serait
situé un peu au-dessous du point d'attache, ce
second fil n'aura pas tout à fait la direction du pre- '
mier, car la force centrifuge* due au mouvement de
la Terre étant plus grande au sommet de la tour
qu'au pied, fera dévier le fil un peu plus à l'est. —
Cette observation minutieuse a été faite et répétée
avec le plus grand soin : elle est, de son côté, une
preuve du mouvement de la Terre.
Les oscillations du pendule à secondes appuient
le fait précédent. Non-seulement elles sont plus
310 LES MERVEILLES CÉLESTES.
lentes à Téquateur qu'aux pôles, parce que le rayon
équatorial est plus grand que le rayon polaire ,
mais la différence est trop grande pour être attri-
buée à cette seule cause. A Téquateur, la force
centrifuge atténue en partie l'effet de la pesanteur.
Une remarque curieuse à' faire ici, c'est qu'à Féqua-
teur cette force est ^l-g de la pesanteur. Or , comme
la pesanteur croît porportionnellement au carré de
la vitesse de rotation, et que 289 est le carré de 17,
si la terre tournait 17 fois plus vite, les corps pla-
cés à l'équateur ne pèseraient plus : une pierre lancée
dans l'espace ne retomberait pas.
Voici un autre fait non moins positif que les pré-
cédents, et plus facile à apprécier dans ses consé-
quences en faveur du mouvement de la Terre. Si la
Terre était immobile et que la sphère étoilée tour-
nât autour d'elle en vingt-quatre heures, les astres
ne passeraient jamais au méridien , ne se lèveraient
ni ne se coucheraient jamais, à l'instant où l'in-
dique la ligne de leur longitude dans le ciel. Les
rayons lumineux qu'ils nous envoient, mettant des
intervalles inégaux à nous venir, selon leurs dis-
tances réciproques , mettraient ^une confusion ex-
trême dans les heures de leurs passages apparents.
Tel astre qui , en réalité , passe au méridien main-
tenant, est situé à une telle distance que sa lumière
met six heures à nous venir ; il ne paraîtra donc y
passer que six heures plus tard, c'est-à-dire au
moment de son coucher. Tel autre astre mettra
douze heures à se laisser voir, tel autre des mois,
des années, il y a là une nouvelle preuve matérielle
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE, 311
que ce ne sont pas les sphères célestes qui se meu-
vent, mais bien la Terre elle-même.
Les mouvements propres annuels des étoiles
dans le ciel , dont nous avons parlé dans l'exposé
de la méthode employée pour déterminer la dis-
tance des étoiles, fournissent également une preuve
positive du mouvement de la Terre autour du So-
leil. Il en est de même du phénomène de l'aberra-
tion de la lumière.
La physique du globe a, elle aussi, fourni son
contingent de preuves à la théorie du mouvement
de la Terre , et l'on peut dire que toutes les bran-
ches de la science qui se rattachent, de près ou de
loin, à la cosmographie, se sont unies pour la con-
firmalion unanime de cette théorie. La forme même
du sphéroïde terrestre montre que cette planète fut
une masse fluide animée d'une certaine vitesse de
rotation, conclusion à laquelle les géologues sont
arrivés dans leurs recherches personnelles.
D'autres faits, comme les courants de l'atmo-
sphère et de l'Océan , les courants polaires et les
vents alizés, trouvent également leur cause dans la
rotation du globe ; mais ces faits ont une valeur
moindre que les précédents , attendu qu'ils pour-
raient s'accorder avec l'hypothèse du mouvement
du Soleil.
Nous terminerons en rappelant la brillante expé-
rience de M. Foucault au Panthéon. A moins de nier
l'évidence , cette expérience démontre invincible-
ment le mouvement de la Terre. Elle consiste,
comme on sait , à encastrer un fil d'acier par sen
312 LES MERVEILLES CÉLESTES.
extrémité supérieure dans une plaque métallique
fixée solidement à une voûte. Ce 61 est tendu à soa
extrémité inférieure p^r une boule de cuivre d'un
poids assez fort. Une pointe est attachée au-dessous
de ia boule, et du sable fin est répandu sur le sol
pour recevoir la trace de cette pointe lorsque le
pendule est en mouvement. Or, il arrive que cette
trace ne s'effectue pas dans la même ligne. Plusieurs
lignes, croisées au centre, se succèdent et manifes-
tent une déviation du plan des oscillations de To-
rient vers l'occident. En réalité, le plan des oscil-
lations reste fixe; la Terre tourne au-dessous
d'occident en orient. Cette dernière expérience a
mis le sceau aux preuves positives du mouvement
de la Terre.
Ainsi, comme tous les astres du ciel, la Terre
tourne. Le repos absolu n'existe pas dans l'univers.
Tout est en mouvement, et c'est dans cette loi uni-
verselle du mouvement que réside la condition de
la stabilité du monde.
Mais une question se présente ici : la Terre
tourne; fort, bien! mais pourrait-elle s'arrêter!
Qu'arriverait- il, si, par une cause quelconque, elle
cessait, subitement ou petit à petit, de rouler dans
son mouvement rapide? Voyons un peu, le sujet
en vaut la peine, car il est.fort curieux.
Ce n'est pas qu'en cherchant à répondre à cette
curieuse petite question je veuille lui donner plus
d'importance qu'elle n'en a en réalité. Que notre
globe cesse un jour subitement de tourner, c'est ce
que nous pouvons sans crainte déclarer impossible.
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE. 313
et cela avec toute Tautorité qui appartient aux prin-
cipes de la mécanique céleste. De la part de notre
monde, nous n'avons pas à att ndre, à craindre
cette fautaisie-là. A craindre, car, en effet, voici
les conséquences inévitables qui résulteraient du
simple arrêt de la Terre dans son cours.
Rappelons d'abord que la vitesse d'un corps situé
à la surface de la Terre se compose de deux par-
ties : du mouvement de rotation diurne du globe
autour de son axe, et de son mouvement de trans-
lation autour du Soleil. En vertu du premier,
les corps placés à Téquateur terrestre parcourent
417 lieues par heure, 6 lieues par minute, un
dixième de lieue par seconde. Cette vitesse diminue
de l'équateur, où elle est maximum, aux pôles où
elle est mille, puisque les corps ont naturellement
d'autant moins de chemin à parcourir que leur
cercle de latitude est plus petit. Par suite du se-
cond mouvement de la Terre, de sa révolution dans
l'espace autour du Soleil, tousses points indistinc-
tement parcourent 456 lieues par minute, soit
7 lieues 6 dixièmes par seconde. On se fera une
idée de cette vitesse si l'on réfléchit qu'un train
express lancé à toute vapeur ne fait pas plus de
16 mètres par seconde, et qu'un boulet de 24 n'a,
même à sa sortie du canon, qu'une vitesse de
390 mètres par seconde.
Tous les points qui appartiennent à un système
matériel en mouvement étant animés du même
mouvement que lui, si par un arrêt brusque, ce sys-
tème est mis subitement en repos, les points qui
314 LES MERVEILLES CÉLESTES.
peuvent se déplacer à sa surface, continueront, en
vertu de la vitesse acquise, à se mouvoir dans la
direction primitive. C'est en vertu de ce principe
que lorsque votre cheval s'affaisse brusquement
sous le timon de votre rapide calèche, vous vous
trouvez malencontreusement lancé par-dessus la
tête de votre pégase; c'est encore en vertu du
même principe qu'il vous faut prendre certaines
précautions en descendant d'un omnibus en mar-
che, afin que vos pieds étant subitement, attachés
au sol immobile tandis que votre corps est encore
animé de la vitesse acquise, vous n'alliez pas baiser
les traces du véhicule.
La Terre est, comme nous l'avons vu, une voi-
ture plus rapide que les omnibus, les calèches et
les wagons. Si elle s'arrêtait subitement, il va sans
dire que toutes les précautions seraient superflues
pour éviter une mort instantanée. Tous les objets
qui ne sont pas implantés et fixés dans le sol, et
qui n'adhèrent à la surface que par la loi de pe- ,
sauteur, seraient immédiatement et d'un seul trait
lancés dans l'espace avec une vitesse initiale de
8 lieues par seconde, rapidité dont nous sommes
doués présentement. Les promeneurs paisibles, les
travailleurs et le^ gens en repos, les animaux do-
mestiques et ceux qui vivent dans les forêts, les
oiseaux dans le ciel, nos voitures et nos machines,
tout cela s'élancerait d'un seul bond dans la direc-
tion du mouvement de la Terre. Quant à l'Océan
qui recouvre les deux tiers du globe, sa masse li-
quide s'élançant elle-même par- dessus les rivages
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE, 315
submergerait en un clin d'œil les îles et les conti-
nents dans sa course impétueuse, couronnant l'édi-
fice de la mort ; bientôt elle dépasserait les plus
hautes montagnes et ferait subir à notre globe une
transformation de surface dont n'approche aucune
des révolutions antiques qui l'ont tourmenté.
Les théoriciens qui se sont amusés à chercher au
déluge biblique une cause naturelle, n'ont pas
manqué de mettre en jeu cette cause puissante et
d'avancer que le choc d'une comète pourrait facile-
ment opérer cet arrêt et ses lourdes conséquences.
Nous savons aujourd'hui qu'une comète pourrait
passer sur la Terre sans que nous nous en aper-
cevions.
Un autre fait bien curieux qui suivrait l'anéan-
tissement de la vitesse de la Terre est celui-ci : la
force centripète qui entraîne les planètes vers le
soleil n'étant plus contre-balancée par la force cen-
trifuge, la Terre tomberait en ligne droite dans le
Soleil. S'il y avait encore sur le globe d'autres êtres
que les poissons pour le voir, cet astre s'agrandi-
rait à vue d'œil dans un gigantesque épanouisse-
ment. La Terre arriverait sur lui 64 jours après le
choc , et disparaîtrait dans sa surface comme un
aérolithe sur la Terre.
Il va sans dire que notre globe n'est pas une
exception à la règle générale, et que le même sort
serait réservé aux autres planètes si elles se trou-
vaient dans le même cas. Ainsi, si la vitesse de
Mercure, de Vénus, de Jupiter ou de Saturne était
anéantie, ces planètes tomberaient dès lors dans
316 LES MERVEILLES CÉLESTES.
le SoleîU la première en quinze jours, la seconde
en quarante, la troisième en sept cent soixante-
sept, la dernière en dix-neuf cents.
Mais voici une autre conséquence bien plus cu-
rieuse encore, qui résulterait immédiatement de
l'arrêt subit de la Terre dans son cours.
Il est reconnu que le mouvement ne peut s'a-
néantir, pas plus que nul atome de matière ; il peut
se communiquer, se diviser, se perdre en une cer-
taine somme de forces partielles, mais non s'a-
néantir. Il peut, et c'est là le point important ici,
il peut se transformer en chaleur, et il s'y trans-
forme effectivement toutes les fois qu'il paraît se
perdre comme force motrice. Ainsi vous frappez à
plujsieurs reprises sur un clou enfoncé et désor-
mais immobile ; le mouvement du marteau ne se
communiqtmnt plus au clou, se transforme en cha-
leur ; vous pourrez facilement vous en apercevoir
au toucher. Sans multiplier les exemples, chacun
a constaté par expérience cette transformation mé-
canique du mouvement en chaleur.
Or, si par une cause quelconque on suspendait
instantanément le mouvement multiple qui anime
notre globe, ce mouvement subirait cette transfor-
mation dont nous venons de parler. La Terre s'é-
chaufferait tout à coup, et veut-on savoir à quel
degré ? La quantité de chaleur engendrée par l'ar-
rêt du globe terrestre équivalant à un choc co-
lossal suffirait non-seulement pour fondre la Terre
entière, mais encore pour en réduire la plus grande
partie en vapeur.
PREUVES QUE LA TERRE EST RONDE. 3t7
Cette consétquence domine toutes les précédentes
et les absorbe. La Terre ne serait plus une planète ;
sa niasse, son volume et sa densité, changés du
tout au tout, ne perpiettraient plus les applications
que nous signalions tout à l'heure sur le mouve-
ment désordonné des corps à sa surface, le déver-
sement des mers et sa chute dans le Soleil; tous
ces éléments donnés par la mécanique seraient
modifiés suivant le mode plus ou moins rapide
dont se serait opéré Tarrêt du mouvement de la
Terre.
Si cet arrêt n'était qu'un ralentissement progres-
sif, dont l'accomplissement demanderait une durée
de quelques instants, au lieu d'être instantané, la
Terre pourrait encore devenir assez chaude pour
que tous les êtres vivants qui existent à sa surface
périssent subitement.
Terminons ces réflexions comme nous les avons
commencées, en disant que la question est plus
curieuse qu'importante, et que très-certainement
nous pouvons dormir tranquilles, sans laisser en
nous les moindres traces des craintes imaginaires
qu'elle aurait pu momentanément faire naître
dans notre esprit.
CJ^J
III
LA LUNE.
Le soir ramène le silence,
Assis sur ces rochers déserts
Je suis dans le vague des airs
Le char de la nuit qui s'avance.
Tout à coup, détaché des cieux,
Un rayon de l'astre nocturne
Glissant sur mon front taciturne.
Vient mollement toucher mes yeux.
Doux reflet d'un globe de flamme.
Charmant rayon, que me veux-tu ?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon âme ?
Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère ?
Les secrets cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler ?
Une secrète intelligence
T'adresse- t-elle aux malheureux?
Viens tu la nuit briller sur eux
Gomme un rayon de l'espérance ?
Viens-tu dévoiler l'avenir
Au cœur fatigué qui t'implore ?
Rayon divin, es- tu l'aurore
Du jour qui ne doit pas finir?
LAMARTINE.
Astre par excellence de la rêverie et du mystère,
le flambeau destiné à l'illumination des nuits ter-
restres a toujours eu le privilège d'attirer les re-
gards et les pensées. Il semble que régnant sur
LÀ LUNE. 319
l'empire du silence et de la paix, il soit plus mys-
térieux , plus solitaire que nul autre; sa lumière
blanche et glacée vient encore affermir l'impres-
sion première; il reste dans la pensée comme
représentant la nuit elle-même. Dès les âges an-
tiques , les anciens avaient nommésouveraine des
nuits silencieuses Diane au croissant d'argent,
Phœbé à la blonde chevelure.
Attachée par les liens indissolubles à l'atlrac-
tion à la Terre de laquelle elle est issue , la Lune
gravite autour de nous comme un satellite fidèle.
Au-moment de sa plus grande clarté, lorsqu'elle est
arrivée à la phase de sa plénitude, elle ouvre en se
levant l'heure de l'apparition des étoiles , et sui-
vant sensiblement leur cours de l'orient à l'occi-
dent elle semble leur guide céleste :
Cependant comme elle fait le tour du globe d'oc-
cident en orient en vingt-sept jours environ , on
remarque bientôt qu'elle retarde chaque jour sur
les étoiles qu'elle paraissait conduire, et qu'elle
possède un mouvement indépendant de celui de la
sphère céleste. En effet, elle est l'astre le plus rap-
proché et elle nous appartient à titre de satellite.
De tous les astres, c'est celui dont la connais-
sance nous fut la première et la mieux acquise.
Dès l'invention des premières lunettes d'approche,
il n'y a guère que 250 ans, ces instruments primi-
tifs dont la puissance était loin d'atteindre les ré-
gions stellaires et ne pouvait être efficacement
appliqué qu'à cet astre voisin , astronomes, astro-
logues , alchimibtes , tous ceux qui s'occupaient de
320 LES MERVEILLES CÉLESTES.
science se sentirent tourmentés par le plus vif désir
de pénétrer par la vue dans les régions de cette
terre céleste. Les premières observations de Galilée
ne firent pas moins de bruit que la découverte de
l'Amérique ; un grand nombre voyait là une dé-
couverte nouvelle d'un nouveau monde bien plus
intéressantque l'Amérique puisqu'il é^ait en dehors
de la terre. C'est un des spectacles les plus curieux
de l'histoire, d'assister au mouvement prodigieux
qui s'opéra à propos du monde de la Lune. Il n'y a
que le premier pas qui coûte , dit un vieux pro-
verbe : à l'époque dont je parle, on n'avait attendu
que le premier pas de l'optique, à peine fut-il fait,
qu'on réclama le second avec avidité , puis le troi-
sième , et comme les progrès de la science n'arri-
vaient pas aussi vite que les désirs , comme bien
des années se passaient sans qu'on pût arriver à
distinguer les royaumes de la Lune el les cités d^
ses habitants, l'imagination exaltée prit les devants
et partit sans tarder davantage pour le nouveau
monde céleste. On vit paraître alors de fort curieux
voyages à la Lune, d'étonnantes excursions, d'im-
pardonnables fantaisies et les études sérieuses se
trouvèrent bientôt largement dépassées par les vi-
sions des esprits impatients.
Cependant elles marchaient rapidement , les dé-
couvertes astronomiques. Encouragé par les pre-
mières révélations du télescope on avait entrepris
l'étude complète de la surface lunaire. L'aspect de
la Lune vue à l'œil nu , ce visage grossier que l'on
remarque avec un peu de bonne volonté sur son
LA LUNE. 321
disque pftle, s'était transformé dans le champ des
lunettes, et Ton avait observé tout d'abord des par-
ties très-brillantes et des parties plus sombres. En
examinant plus attentivement , et amplifiant les
grossissements , on reconnut que l'aspect des dé-
tails changeait suivant que le Soleil se trouvait
d'un côté ou de l'autre de la Lune , qu'aux jours où
le Soleil était à gauche des signes brillants, on
voyait des lignes sombres à leur droite , tandis que
dans le cas contraire , les lignes sonibres parais-
saient à gauche. Il fut alors facile de constater que
les parties brillantes étaient des montagnes , que
les parties sombres qui les avoisinaient étaient des
vallons ou des plaines basses, et qu'enfin les larges
taches grisés qui se voyaient en plaine étaient des
pays dont le sol réfléchissait moins parfaitement la
lumière solaire.
On savait déjà que les phases de la Lune sont
produites par l'illumination du Soleil, puisque
lorsque nous voyons entièrement la partie éclairée
de la Lune, à l'époque de la pleine lune, c'est
quand nous nous trouvons entre le Soleil et la
Lune et que nous voyons entièrement le côté
que le Soleil éclaire; qu'à l'époque de la nou-
velle lune le Soleil se trouve derrière cet astre et
éclaire le côté que nous ne voyons pas , et qu'aux
deux quartiers nous faisons un angle droit avec la
Lune et le Soleil et rie pouvons voir alors que la
moitié de la partie que le Soleil éclaire. Les obser-
vations faites au télescope confirmèrent cette ex-
plication en montrant que la marche des ombres à
21
32S LES MERVEILLES CÉLESTES.
la surface lunaire est Finverse de la marche du So-
leil. Plus tard, il y a quelques années seulement, elle
fut encore confirmée par l'analyse de la lumière dont
j'ai parlé plus haut, car en analysant les rayons ren-
voyés par la Lune on trouva identiquement les
mêmes éléments que dans la lumière directement
émise par le Soleil.
On avait donc sous les yeux un globe opaque
•comme la Terre, éclairé comme elle par le Soleil,
et accidenté comme sa surface de montagnes et de
vallées. C'était plus qu'il n'en fallait pour aiguillon-
ner la curiosité. On s'occupa donc spécialement de
notre voisine, eton en dressalacarte géographique,
ou pour mieux dire sélénograpliique , puisque ,
comme vous le savez, lecteur, fn veut dire Terre j
tandis que SIXtiviq veut dire Lune,
Gomme les idées astrologiques sur les influences
physiques et métaphysiques, morales ou immo-
rales de la Lune étaient encore en pleine vigueur,
et que l'homme ne peut, qu'avec la plus pénible
difficulté, s'affranchir de l'erreur, lors même qu'il
lèvent, ce qui est malheureusement bien rare,
comme vous savez , ,
L'homme est de glace aux vérités,
11 est de feu pour le mensonge,
les astrologues continuèrent à interpréter le lan-
gage de la Lune suivant les règles de l'horoscopie,
et les astronomes firent une description qui sen-
tait les opinions régnantes. Aux grandes taches
sombres on donna le nom de mers , aux petites le
LA LUNE. 323
nom de lacs ou de marais; puis on baptisa mers^
lacs, marais, monts, vallées, golfes, presqu'îles, étc . ,
de dénominations liées au souvenir des. vertus plus
ou moins légitimement attribuées à l'astre des
nuits. C'est ainsi qu'il y eut, et qu'il y a encore
présentement sur la Lune : la Mer de la Fécondité,
le Lac des Songes , la Mer de la Sérénité , le Marais
des Brouillards, l'Océan des Tempêtes, le Lac de la
Mort, la Mer des Humeurs , le Marais de la Putré-
faction , la Presqu'île des Rêveries , la Mer de la
Tranquillité , etc., etc., et autres noms qui ne
sont pas tous, comme vous le voyez par ceux qui
précèdent, d'un goût exquis et d'un sentiment
toujours gracieux.
Lorsqu'il s'agit de nommer les montagnes on eut
d'abord l'idée de leur donner le nom des astro-
nomes dont les travaux avaient été le plus utiles à
l'avancement de la connaissance de la Lune et
avaient le plus brillamment illustré cette beauté
de l'espace. Mais une considération de prudence
retint Hévélius , l'auteur de la Sélénographie. La-
quelle 1" Oh 1 elle ne doit pas être bien longue à de-
viner : on craignit d'exciter des sentiments de ja-
lousie. Tel astronome qui n'avait pas eii sa posses-
sion un coin de terre ici-bas eût été fort honoré de
recevoir un petit héritage des terres lunaires;
tel autre, riche propriétaire, eûtété (comme il arrive
toujours chez les gens de cette profession ) très-
fâché de ne pas voir augmenter son bien par quel-
que coin de lune. Alors on leur donna le nom de
montagnes de la Terre. Il y eut les Alpes, les Apen-
324 LES MERVEILLES CÉLESTES.
nins, les Karpathes , etc.; mais le vocabulaire des
montagnes ne fut pas suffisant; alors on en revint
aux savants, mais aux savants morts. Aristote, Pla-
ton, Hipparque, Ptolémée, Copernic eurent chacun
leur propriété dans la Lune. Certains voyageurs ,
comme Fauteur du Voyage au monde de Descartes, ont
constaté, en visitant ces différents pays lunaires ,
que les grands hommes dont ils ont reçu arbitrai-
rement le nom , en prirent possession dans le
courant du seizième siècle et y établirent leur ré-
sidence. Ces âmes immortelles, paraît-il, y conti-
nuèrent leurs œuvres et leurs systèmes inaugurés
sur la Terre. C'est ainsi que sur le mont Aristote
est élevée une véritable cité grecque , peuplée de
philosophes péripatéticiens , gardée par des senti-
nelles armées de Propositions , d'Antithèses , de
Sophismes, et que le maître habite au centre de la
ville , dans un magnifique palais. C'est ainsi que
dans le cirque de Platon habitent des ftmes sans
cesse occupées à la recherche du prototype des
idées. Il y a deux ans on a fait un nouveau par-
tage des propriétés lunaires et Ton en a généreu-
sement enrichi quelques astronomes de nos amis.
Sans nous occuper à présent si les habitants de
la Lune sont les âmes de ceux dont les noms illus-
tres ont servi à qualifier les royaumes de cette
terre , nous pouvons continuer notre relation en
disant que les connaissances si satisfaisantes que
Ton eut rapidement de notre satellite sont dues à sa
grande proximité de la Terre et à la facilité avec
laquelle nous voyons tout ce qui se passe à sa sur-
LA LUNE. , 325
face. Elle est en effet si rapprochée de nous y •
qu'après les distances célestes auxquelles nous
avons dû nous familiariser dans les chapitres pré-
cédents , l'éloignement qui nous en sépare n'est
qu*une bagatelle. Même pour ceux dont la pensée
n'a pas visité les régions ultra-terrestres, le che-
min d'ici à la Lune n*est pas bien long. Les navi-
gateurs au long cours qui ont fait quatre ou cinq
fois le tour du globe ont parcouru une pareille dis-
tance, car pour faire le tour du globe les irrégula-
rités de la route donnent bien le double de la cir-
conférence géométrique. De Torbite lunaire un
corps qui se laisserait tomber arriverait ici en
3 jours, 1 heure, 45 minutes et 13 secondes. Pour
aller d'ici à la Lune on mettrait un peu plus de
temps; mais si on avait en main la vitesse de la va-
peur on y arriverait en moins d'un an. A sa distance
minimum, elle n'est qu'à 28 fois et demie la lar-
geur de la terre, ou 90650 lieues environ. On voit
que c'est une distance vraiment insignifiante.
C'est cette proximité^ sans doute , qui a causé la
grande réputation de l'astre lunaire parmi nous.
Aucun astre, sans en excepter le Soleil, n'eut jamais
pareille influence. Le monde entier fut accessible
aux influences lunaires, les hommes comme les
animaux , les plantes comme les minéraux. J'ai dit
plus haut que les opinions astrologiques fournies à
l'égard de cet astre étaient des plus singulières. Il
faut que je me donne le plaisir de vous en citer
quelques-unes ; elles sont vraiment trop curieuses
pour être passées sous silence. Choisissons donc
326 LES MERVEILLES CÉLESTES.
deux OU trois bons astrologues, savants sur la
Lune, et interrogeons-les. Voici d'abord l'action
générale du satellite sur la Terre.
Corneille Agrippa, fameux géomancien, s'ex-
prime ainsi * : « La Lune s'appelle Phœbé, Diane,
Lucine, Proserpine> Hécate, qui règle les mois,
demi-formée; qui éclaire les nuits, errante, sans
parole, à deux cornes, conservatrice, coureuse de
nuit, porte-cornes, la souveraine des divinitez, la
reine du ciel, la reine des mânes, qui domine sur
tous les éléments, à laquelle répondent les astres,
reviennent les temps et obéissent les éléments; à
la discrétion de laquelle soufflent les foudres, ger-
ment les semences, croissent les germes; mère
primordiale des fruits, cœur de Phœbus, luisante
et brillante, transportant la lumière d'une des pla-
nètes à une autre, éclairant par sa lumière toutes
les divinitez, arrêtant divers commerces des
étoiles, distribuant des lumières incertaines à cause
des rencontres du Soleil, reine d'une grande beauté,
maîtresse des plages et des vents, donatrice des
richesses, nourrice des hommes, la gouvernante
de tous les États ; bonne et miséricordieuse, pro-
tégeant les hommes par mer et par terre ; modé-
rant les revers de la fortune ; dispensant avec le
destin, nourrissant tout ce qui sort de terre, cou-
rant par divers bois, arrêtant les insultes des phan-
tomes, tenant les cloîtres de la terre fermés, les
hauteurs du ciel lumineuses, les courants salu-
1. Philosophie occulte. Voy. les Curiosités des sciences occultes^
par P. L. Jacob.
LA LUNE. 327
taires de la mer, et gouvernant à sa volonté le dé-
plorable silence des enfers, réglant le monde, fou-
lant aux pieds le Tartare; de laquelle sa majesté
fait trembler les oiseaux qui volent au ciel, les
bétes sauvages dans les montagnes, les serpents
cachés sous la terre, et les poissons dans la mer. »
Selon la Martinière : « Cette planète lunaire est
humide de soy ; mais, par l'irradiation du Soleil,
est de divers tempéraments ; comme en son pre-
mier quadrat elle est chaude et humide, auquel
temps il fait bon saigner les sanguins ; en son se-
cond, elle est chaude et sèche, auquel temps il fait
. bon saigner les colériques ; en son troisième qua-
drat, elle est froide et humide, auquel temps on
peut saigner les flegmatiques, et en son quatrième
elle est froide et sèche, auquel temps il est bon de
saigner les mélancoliques. C'est une chose entiè-
rement nécessaire à ceux qui se meslent de la mé-
decine, de connoistre le mouvement de cette pla-
nète pour bien discerner les causes des maladies.
Et comme souvent la Lune se conjoint avec Sa-
turne, on lui attribue les apoplexie, paralysie,
épilepsie, jaunisse, hydropisie, léthargie, cataporie,
catalepsie, catharres, convulsions, tremblement
de membres, distillations catharrales, pesanteur
de tête, séronnelles, imbécillité d'estomach, flux
diarrique et lientérique, rétentions, et générale-
ment toutes maladies causées d'humeurs froides.
J'ai remarqué que cette planète a une si grande
puissance sur les créatures, que les enfants qui
naissent depuis le premier quartier de la Lune dé-.
328 LES MERVEILLES CÉLESTES.
cliDaht, sont plus maladifs : tellement que les en-
fants naissant lorsqu'il n'y a plus de Lune, s'ils
vivent, sont faibles, maladifs et languissants, ou
sont de peu d'esprit et idiots. Ceux qui sont nés
sous la maison de la Lune, qui est le Cancer, sont
d'un tempérament flegmatique. »
La Lune domine, d'après Eteilla, < sur les comé-
diens, les joueurs de gibecière, les bouchers, les
chandeliers et ciriers, les cordiers, les limonadiers,
les cabaretiers, les paulmiers, donneurs à jouer
de toute nature, le maître des hautes-œuvres, les
ménageries d'animaux ; et, dans son contraste, sur
les joueurs de profession, les espions, les escrocs,
les femmes de débauche, les filoux, les banque-
routiers, les faux-monnoyeurs, et les petites mai-
sons : c'est-à-dire que la Lune domine sur tous
ceux qui sont de métier à travailler la nuit, par
état, jusqu'au soleil levant, ou à vendre des den-
rées pour la nuit; et, dans le contraste, elle do-
mine sur tout ce qu'on auroit hojite de commettre
en plein jour, au vu de ceux qui ont des mœurs.
Ainsi chaque lecteur, en lisant, doit se rendre fa-
cilement compte sousquelle domination il est, etc....
Il est bon de noter que la Lune domine aussi sur
tous les petits négociants qui ne tirent que des
ports de la nation ou de la main des accapareurs,
sur les usuriers, les courtiers, les maquignons, les
rats de Palais, hommes sans charges, rongeanJb les
clients, et mettant, par leurs astuces, les honnêtes
gens dans le péril de perdre. » — t Ce n'est pas sans
sujet, répondait-on à ces accusations, que la Lune
LA LUNE. 329
est si proche de nous; si elle étoit aussi éloignée que
Saturne, elle ne pourroit pas répondre à tout. »
Mais les êtres intelligents et les êtres animés
n'étaient pas seuls soumis à ces pernicieuses in-
fluences, toute la nature terrestre, jusqu'aux végé-
taux et aux minéraux étaient sous leur empire.
Les concombres s'augmentent aux pleines lunes,
ainsi que les raves, les navets, poreaux, lis,, raiforts,
safran, etc.; mais les oignons, au contraire, sont
beaucoup plus gros et mieux nourris surledécline-
ment et vieillesse de la Lune que sur son croisse-
ment, jeunesse et plénitude.... ce qui est cause
que les Égyptiens s'abstenaient d'oignons, à cause
de leur antipathie avec la Lune.... Les herbes
cueillies pendant que la Lune croîtra, de grande
efficacité. « Si on taille de nuit les vignes, pendant
que la Lune logera dans le signe du Lyon, Sa-
gittaire, Scorpion ou Taureau, on les sauvera
des rats champestres, taulpes, limaçons, mou-
ches et aultres.... Pline assure que les aulx se-
mez ou transpianttez la Lune estant soubz terre,
et cueillis le jour qu'e'le sera nouvelle, n'auront
aucune mauvaise odeur, et ne rendront Taleine
de ceux qui en auront, ni puante ni malplai-
sante. »
^
IV
LA LUNE. SUITE.
Je salue ta froide et vaporeuse lumière, 6 pâle
Eèleria du ciel troublé ! Je te salue à travers la
rume qui t'inonde et qui donne à ton front son
teint sombre I Comment ton œil pur et paisible
peut-il assister sans trouble à nos scènes d'en
jbas, et comment un regard sans larmes peat-il
envoyer sa lumière sur un monde de guerre et de
douleur !
WALTER Scott, Rokeby.
Il y a en effet, un grand contraste, non-seulement
apparent, mais réel, entre la sereine tranquillité du
disque lunaire et les grands mouvements qui s'o-
pèrent sans cesse à la surface de notre monde. En
approchant de la Lune, on ne remarque aucune des
causes physiques qui font de la terre un vaste labo-
ratoire où mille éléments se combattent ou s'unis-
sent. Point de ces tempêtes tumultueuses qui fon-
dent parfois sur nos plaines inondées, point de ces
ouragans qui descendent en trombe s'engloutir dans
la profondeur des mers ! Nul vent ne souffle, aucun
LA LUNE. 331
nuage ne s'élève dans le ciel. On n'y voit pas ces
traînées blanches de vapeurs nuageuses, ni ces
amoncellements plombés de lourdes cohortes ; ja-
mais la pluie n'y tombe, jamais la neige ni la grêle
ni aucun des phénomènes météorologiques ne s'y
manifestent. Nul globe céleste n'est plus serein ni
plus pur.
Hais aussi, on n'y voit pas non plus ces teintes
magnifiques qui colorent notre ciel de l'aurore ou
du crépuscule ; on n'y voit pas ces rayonnements
de l'atmosphère embrasée ; si les vents et les tem-
pêtes ne soufflent jamais, il en est de même de la
brise embaumée qui descend de nos coteaux en
fleur. Dans ce royaume d'immobilité souveraine, le
plus léger zéphyr ne vient jamais caresser la tête
des collines; le ciel reste éternellement endormi
dans un calme incomparablement plus complet que
ceVui de nos chaudes journées où pas une feuille ne
s'agite dans les airs.
C'est qu'à la surface de ce monde étrange, il n'y a
pas d'atmosphère. De cette privation résulte un sys-
tème essentiellement difficile à imiter. En premier
lieu, Tabsence d'air implique par là même l'absence
d'eau et de tout -liquide, car l'eau et les liquides ne
peuvent exister que sous la pression atmosphéri-
que; si l'on enlève 'cette pression, ils s'évaporent
et laissent leur lit à sec. Ainsi, par exemple, si vous
placezun vase rempli d'eau sous le récipient d'une
machine pneumatique, et que, pompant l'air qui se
trouve dans ce récipient, vous y fassiez le vide, vous
verrez bientôt l'eau qui s'y trouve bouillir, quand
332 LES MERVEILLES CÉLESTES.
même on gèlerait du froid le plus rigoureux dans
Fendroît où vous faites l'expérience, puis rébuUi-
tion dégager des vapeurs et enfin l'eau s'évaporer.
Or, supposez qu'en une certaine période de son
existence passée la Lune ait eu, comme la Terre, des
mers et des fleuves, et qu'à l'aide d'un appareil
quelconque, on ait soutiré tout l'air qui l'environ-
nait, ses mers et ses fleuves se seraient mis à bouillir
et à retomber en vapeur; et, en continuant l'opé-
ration assez longtemps, on aurait mis la Lune com-
plètement à sec. C'est précisément ce qui est arrivé.
Depuis l'époque lointaine de sa formation à l'état
fluide, elle a perdu tous ses liquides et toutes ses
vapeurs, et aujourd'hui même, une linotte pourrait
mourir de soif au milieu des mers de la Lune.
Ces mers n'ont pas une goutte d'eau. Ce sont là,
dira-t-on, de singulières mers. Et, en efl'et, nul ne
soutiendra que leur dénomination soit logique.
Mais, nous l'avons vu, on les a nommées aune épo-
que où Ton ne connaissait pas encore suffisamment
la nature lunaire pour deviner qu'elleexistaitsansat-
mosphère et sans eau. De Tabsence d'air résulte un
autre fait bien curieux : c'est l'absence de ciel. A la
surface de la Lune, lorsqu'on lèvelçs yeux au ciel,
on n'en voit point. Une immensité, sans profon-
deur, se laisse traverser par* la vue, sans l'arrêter
sur aucune espèce de forme, et de jour comme de
nuit on voit les étoiles, les planètes, les comètes et
tous les astres de notre univers. Le Soleil passe de-
vant eux sans les effacer, comme il le fait pour
nous. Non seulement on ne jouit plus de cette di-
LA LUNE. 333
versité perpétuelle que les mouvements des météo-
res engendrent sur notre monde, mais on n'y con-
temple même plus cette voûte azurée qui couronne
la terre d'un dôme si magnifique. Un abtmé noir,
et perpétuellement noir, s'étend dans l'espace.
Tandis qu'en haut règne l'obscurité, en bas règne
le silence. Jamais le moindre bruit ne s'y fait en-
tendre. Ni le soupir du vent dans les bois, ni le
bruissement du feuillage, ni le chant de l'alouette
matinale ou l'harmonieuse causerie du rossignol
n'éveillent les échos éternellement muets de ce
monde. Nulle voix, nulle parole n'a jamais troublé
la solitude immense qui l'ensevelit. Là règne en
souverain l'immobile silence.
De hautes montagnes escarpées déchirent sa sur-
face. Çà et là, on voit des crêtes dénudées s'élever
vers le ciel, des rochers blancs entassés comme les
ruines de quelque révolution disparue, des cre-
vasses traverser le sol comme sur ces terres dessé-
chées par les rayons ardents des longs jours d'été.
Ce qui rend le spectacle plus étrange, c'est que Tab-
sence de vapeurs entraînant l'absence de perspec-
tive aussi bien que l'absence de toute teinte, on ne
voit que du blanc et du noir, selon que les objets
sont au soleil ou à l'ombre, se succéder jusqu'à
l'horizon sans perdre l'éclat ni le contour. Dans le
voisinage du pôle auatral, c'est-à-dire du bas de la
lune vue à l'œil nu, on trouve les plus hautes mon-
tagnes du satellite : Dœrfel, dont le sommet atteint
7600 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la
plaine avoisinante; Gasatus et Gurtius, de 6956 et
234 LES MERVEILLES CÉLESTES.
6769 mètres; Newton, de 7264 mètres de profon-
deur: ce môtpro/onrfeur peut surprendre ajuste titre
lorsqu'il s'agit de Télévation d'une montagne; c'est,
en effet, un si singulier monde que la Lune, que ses
montagnes peuvent se mesurer aussi bien comme
profondeur que comme hauteur. Voilà un paradoxe
difficile à comprendre, n'est-ce pa;sî— Mais non;
les montagnes de la Lune ne sont pas comme celles
de la terre : elles sont creuses. Lorsqu'on arrive au
sommet, on trouve un anneau, dont l'intérieur des-
cend souvent au-dessous de la plaiûe avoîsinante;
de sorte que si l'on né veut pas faire le tour des
talus, qui mesurent parfois jusqu'à 500 kilomètres
(Ptolémée) et même jusqu'à 680 kilomètres de cir-
conférence (comme le cirque de Clavius), on est
obligé de descendre 5, 6 ou 7 kilomètres , de tra-
verser le fond du cratère et ensuite de remonter à
la partie opposée de l'anneau pour revenir enfin
dans la plaine.
Le dessin du mont Copernic et le paysage lunaire
ci-après donnent une idée de cette singulière nature
de montagnes.
Parmi les montagnes annulaires, on peut citer
celle d'Aristillus, située dans la mer des Pluies,
non loin du Caucase, entre les marais des Brouil-
lards et de la Putréfaction. C'est un fait curieux de
savoir que la surface de l'hémisphère lunaire a été
connue avant la surface 3e notre propre terre, et que
l'on avait pu mesurer la hauteur de toutes ses mon-
tagnes avant d'avoir pu le faire de celle de toutes les
nôtres. Le volcan d'Aristillus en particulier fut l'un
LA LUNE.
335
des premiers et des mieux connus. Lecouturier, au-
teur d'une très-bonne carte de la Lune, en a fait une
longue description |et cette description peut être
Fig. 46. Le mont Copernic.
appliquée à la plupart des monts lunaires. Il se
compose d'un cratère d'environ 10 lieues de dia-
mètre, du milieu duquel s'élèvent deux cônes,
336 LES MERVEILLES CÉLESTES.
dont le plus élevé atteint à peu près 900 mètres
de liauteur : le tout est environné d'un rempairtj
circulaire, dont le plus haut sommet est de 330#.i|
mètres. Lorsqu'on examine le fond du cratère aveâ?
une forte lunette et dans des circonstances favo«^
râbles, on y remarque une foule d'aspérités qirf;|
semblent indiquer des laves durcies et des blœa '
de rochers entassés. De cette montagne, prise
comme centre, partent cinq ou six lignes et ra-
mifications rocheuses dirigées vers Test et vers le
sud. Ce sont ces ramifications qui donnent lieu au
rayonnement d*Aristillus. Elles sont garnies d'une
énorme quantité d*aiguilles ou de colonnes basalti-
ques qui s'élèvent de leurs sommets et le font res-
sembler de loin à cette multitude de clochetons que
l'on voit sur quelques cathédrales gothiques. L'as-
pect d'Aristillus donne l'aspect général de la plu^
part des montagnes de notre satellite.
Ainsi la Lune serait fort inhospitalière pour nous.
Le sens de la parole conune le sens de l'ouïe ne sau-
raient y jouer aucun rôle, et par conséquent ne sau-
raient y exister. A la privation de ces deux sens,
peut-être faudrait-il encore joindre une infériorité
dans les jouissances que la vue nous procure, at-
tendu que partout où le regard s'abaisse, il ne ren-
contre que des montagnes blanches, escarpées et
stériles, que des crêtes sourcilleuses et dénudées.
Ces campagnes solitaires et desséchées donnent rai-
son à Alfred de Musset :
Va, Lune moribonde,
Le beau corps de Phœbé
m
LA LUNE. * 339
La blonde
Dans la mer est tombé.
Tu n'en es que la face,
Et déjà tout ridé
S'efface
Ton front dépossédé.
Cette figure me rappelle ce que disait Pontenelle
à propos des changements survenus à la surface de
cet astre, causés, non par des mouvements de. vie
comme ceux qui régissent la nature terrestre, mais
par de simples éboulements de terrains. « Tout est
en branle perpétuel, dit-il; il n'y a pas jusqu'à une
certaine demoiselle que Ton a vue dans la Lune avec
des lunettes, il y a peut-être quarante ans, qui ne
soit considérablement vieillie. Elle avait un assez
beau visage; ses joues se sont enfoncées, son nez
s'est allongé, son front et son menton se sont avan-
cés; de sorte que tous ses agréments se sont éva-
nouis, et que l'on craint même pour ses jours.
— Que me contez-vous là? interrompit la mar-
quise.
— Ce n'est point une plaisanterie, reprend l'au-
teur. On apercevait dans la Lune une figure particu-
lière qui avait l'air d'une tête de femme qui sortait
d'entre les rochers, et il est arrivé des changements
danscet endroit-là. Il est tombé quelques morceaux
de montagnes, et ils ont laissé à découvert trois
points qui ne peuvent plus servir qu'à composer un
front, un nez et un menton de vieille. »
Je ne sais si le visage dont parle l'ingénieux écri-
vain a existé autre part que dans son imagination,
340 LES MERVEILLES CÉLESTES.
mais les changements/méme causés par de simples
éboulements, sont extrêmement rares, si toutefois
ils se produisent encore. Depuis cent ans, par
exemple, période pendant laquelle il ne s'est pas
écoulé un seul jour sans que la Lune, étant visible,
ait été observée au télescope, on n*a pas remarqué
le moindre mouvement. Au commencement du siè-
cle, il est vrai, on crut observer parfois des volcans
en ignition, mais on a reconnu depuis que très-
probablement ce que l'on avait pris pour des vol-
cans n'est autre chose que la crête blanche de
certaines montagnes, dont la forme ou la structure
sont plus favorablement agencées pour réfléchir la
lumière. Ainsi l'astre des nuits reste muet et silen-
cieux, circulant dans le ciel comme un astre dé-
laissé. Pourquoi cette destinée triste et solitaire?
Pourquoi toute privation de mouvement et de vie ?
C'est la question que lui posait le poète anglais
Shelley:
Es-tu pâle de lassitude,
Fatiguée d'escalader les deux et de contempler la terre?
Errant sans compagnon
Parmi des astres de familles différentes,
— Et toujours changeante, comme un œil sans gaieté
Qui ne trouve aucun objet digne de sa fidélité?
Maintenant que je vous ai exposé comment la
Lune est un monde inhospitalier, pauvre et déshé-
rité des dons de la nature, il faut que je revienne
sur mes pas, et que j'arrive à vous montrer en lui
un monde magnifique, digne de toute notre admira-
tion et de toute notre estime. Ce n'est pas que je
LA LUNE. 341
veuille contredire mes paroles précédentes, à Dieu
ne plaise ! mais pour ne pas laisser une mauvaise
impression à l'égard de notre fidèle amie, je veux
rappeler que la nature, lors même qu'elle parait
disgracier quelques-unes de ses œuvres à certains
points de vue, les favorise sous d'autres aspects de
richesses très-désirables.
Pour un astronome, la Lune serait un n\agni-
fique observatoire. Pendant le jour on peut obser-
ver les étoiles en plein midi et reconnaître ainsi
sans effort qu'elles demeurent éternellement dans
le ciel. Chez nous, au contraire, parmi les anciens
on en voit un grand nombre qui s'imaginaient
qu'elles s'allumaient le soir pour s'éteindre le ma-
tin. Si donc on fait des études astronomiques sur la
Lune, le Soleil n'est pas un tyran qui vienne domi-
ner le ciel dans sa souveraineté absolue, il laisse
paisiblement les étoiles trôner avec lui danâ l'es-
pace; et les études commencées pendant la nuit
peuvent être sans difficulté poursuivies pendant
le jour jusqu'à la nuit suivante. Sur notre satellite
les nuits sont de 15 fois 24 heures, et les jours de
même durée; mais il y a une différence essentielle
à remarquer entre les nuits de l'hémisphère lu-
naire qui nous regarde et celles de l'hémisphère
que nous ne voyons pas.
Vous n'avez pas été sans remarquer, en effet,
que la Lune nous présente toujours la même face.
Depuis le commencement du monde elle ne nous a
jamais montré que ce côté-là. Nous lisons dans
Plutarque, qui écrivait il y a près de deux mille
342 LES MERVEILLES CÉLESTES.
ans, mille conjectures relatives à cette face de la
Lune éternellement tournée vers nous. Les uns
Eig. 48. Aspect de la pleine lune.
disaient que c'était un grand miroir, bien poli et
excellent, qui nous renvoyait de loin l'image de la
Terre : les parties sombres représentaient TOcéan
et les mers; les parties brillantes représentaient
les continents. D'autres croyaient que les taches
étaient des forêts où quelques-uns plaçaient les
chasses de Diane , et que les parties plus bril-
lantes étaient les pays en plaine. D'autres voyaient
encore en elle une terre céleste très-légère, as-
sez semblable à notre vif-argent; ils disaient que
ses habitants devaient prendre en pitié la Terre
qui se trouve au-dessous d'eux et qui n'est qu'un
amas de boue. D'autres encore, et leur opinion
singulière fut très -répandue, ajoutaient que les
êtres qui la peuplaient étaient quinze fois plus
grands que ceux de notre monde, et qu'à côté
des arbres lunaires nos chênes n'étaient que de
LÀ LUNE. 343
petits buissons. Tout cela pour expliquer là na-
ture de la face lunaire éternellement tournée vers
nous.
Or, si nous ne voyons jamais qu'un côté de la
Lune, réciproquement, il n'y a jamais qu'un côté de
cet astre qui nous voit, de sorte que la moitié de la
Lune a une lune qui est notre Terre, et que l'autre
moitié en est privée. S'il y a des habitants sur Thé-
misphère qui nous est opposé, ils ne se doutent pas
de ce que c'est qu'un astre préposé à l'illumination
des nuits, et ils doivent grandement s'étooner lors-
que le récit des voyageurs leur rapporte l'existence
de notre Terre dans le ciel. Pour peu que les voya-
geurs de là-bas ressemblent à ceux d'ici, quels
contes ne doit-on pas débiter à notre propos? Mais
aussi combien la Terre est utile aux nuits lunaires
et comme nous sommes beaux.... de loin! Repré-
sentez-vous quatorze lunes comme celle qui nous
éclaire, ou pour parler plus exactement une lune
quatorze fois plus étendue en surface, et vous aurez
une idée du spectacle de la Terre vue de la Lune.
Tantôt elle n*offre qu'un croissant effilé, quelques
jours après la Nouvelle-Terre; tantôt elle offre un
premier quartier; tantôt elle resplendit dans un
disque plein i épandant à grands flots sa lumière
argentée. Ce qu'il y a de mieux, c'est qu'elle s'al-
lume précisément le soir, qu'elle brille de son plus
vif éclat, de son disque plein, précisément à minuit,
et qu'elle s'éteint le matin, au moment où l'on n'a
plus besoin d'elle. Et l'on sait que du soir au
matin on compte 15 fois 24 heures chez nos voi-
344 LES MERVEILLES CÉLESTES.
sins les Sélénites. Aussi combien ces habitants sont*
ils plus fondés que nous de croire que la Lune a été
créée et mise au monde tout exprès pour eux et que
nous ne sommes que leurs très-humbles serviteurs !
Sous certains aspects la Lune parait donc mieux
favorisée que la Terre. Cependant , comme impor-
tance planétaire, elle ne mesure guère que le quart
du diamètre de la Terre : 869 lieues; sa surface
mesure 38 millions de kilomètres carrés, c'est-à-
dire à peu près la treizième partie de la sur-
face terrestre; son volume est le quarante-neu-
vième du volume du globe terrestre. Cela n'em-
pêche probablement pas que ses habitants (si elle
en a) ne se croient supérieurs à nous et ne
nous croient leurs domestiques plutôt que leurs
maîtres; car on sait que généralement les gens
ont d^autant plus de vanité qu'ils sont plus pe-
tits....
Les habitants de l'hénrisphère invisible ont les
plus belles nuits qui soient au monde, et ceux qui
vivent sur l'hémisphère visible l'une des plus belles
lunes qu'on ait jamais vues. Tout au plus les habi-
tants des premières lunes de Jupiter et de Saturne
pourraient-ils leur revendiquer la supériorité de
leurs planètes réciproques. Jamais aucuns nuages,
jamais aucunes tempêtes ne viennent troubler ces
nuits longues et silencieuses; le calme profond, la
paix inaltérable habitent en ces lieux. De plus, tan-
dis que nous ne connaissons qu'une partie de leur
monde, le nôtre, tournant en vingt-quatre heures
sur lui-même, se dévoile entièrement à eux, de
LA» LUNE. 345
sorte qu'avec de bons yeux ou l'aide d'instruments
d'optique, ils peuvent contempler de là-bas notre
terre roulant sur leurs têtes, et leur présentant
tour à tour If s diverses contrées de notre séjour.
Là, le nouveau monde qu'ensanglantent de cruelles
batailles ^; plus loin des tles ténébreuses où l'on sa-
crifie des têtes humaines au serpent Vaudoux-, ici,
la Russie étouffant la Pologne qui se débat affreu*
sèment; et à gauche, un petit point verdoyant où
trente-huit millions de Français regardent de di-
verses façons un trône qui s'élève au sein d'une
grande ville.
Et nous, nous contemplons la Lune pensive dans
la sérénité des nuits , espérant que ses peuples et
ceux des autres mondes sont plus unis que notre
famille. Oui, lumière bien-aimée des nuits soli-
taires, nous pensons que la nature t'a donné quel-
que compensation pour les choses dont elle Va
privée, et que les richesses inconnues de ton séjour
. surprendraient étrangement ceux qui pour toi s'éva-
deraient de notre monde. Nous avons vu que tu
manques d'air, et que tu n*as pas une goutte d'eau
pourétancher ta soif; mais cela n'empêche pas que
nous revenions à notre ancienne sympathie pour
ta beauté. Si tu n'as pas les éléments qui nous con-
viennent, si l'eau et la terre, l'air et le feu ne rési-
dent pas dans ton sein, ta nature est différente et
tu n'es pas moins complète dans ta création.
1. Cette ligue était écrite en 1865. La guerre d'Amérique est
tenninée, après avoir couché dans la mort près de un million de
combattants, et dépensé pour cela Tingt-huit milliards.
346 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Reste dans le ciel de nos rêveries, renouvelle
ces phases qui font nos mois, verse ta rosée de
lumière dans l'air limpide;. le voyageur aimera
toujours te choisir pour guide aux heures noc-
turnes dans les sentiers de la mer ou des cam-
pagnes désertes....
T'aimera le pilote
Dans son grand bâtiment
Qui flotte
Sur le clair firmament.
T'aimera le vieux pâtre
Seul, tandis qu'à ton front
D'albâtre
Ses dogues aboieront.
Et, toujours rajeunie,
Tu seras des passants
Bénie,
Pleine lune ou croissant.
e^
ÉCLIPSES.
Dans la circonférence qu'elle décrit autour de la
Terre, la Lune passe tous les quinze jours entre le
Soleil et nous,— c'est Tépoquedela nouvelle Lune,
— et tous les quinze jours, à Topposé du Soleil (la
Terre se trouvant entre elle et lui), — c'est Tépoque
de la pleine lune. Or, il arrive parfois qu'elle
passe justement devant le Soleil, au lieu de passer
un peu au-dessus ou un peu au-dessous, comme
dans la majorité des cas. Lorsque ce passage arrive,
la lumière de l'astre radieux se trouve naturelle-
ment arrêtée, en partie ou tout à fait, selon que le
disque lunaire nous cache une partie ou la totalité
du disque solaire. Il y a alors éclipse de soleil ^ par-
tielle ou totale. Ainsi quand elle passe devant la
Terre, dans la direction du Soleil, cet astre est éclipsé
par elle.
A l'opposé, il. arrive aussi que la Lune, pas-
sant derrière la Terre, arrive juste dans l'ombre
348 L£S MERVEILLES CÉLESTES.
qui reste toujours derrière elle — comme derrière
tout objet éclairé. Lorsqu'elle se trouve dans cette
ombre, elle ne reçoit plus la lumière du Soleil, et
comme elle ne brille que par cette lumière , elle
perd son éclat. Son disque plein voit complètement
s'évanouir sa lumière s'il se trouve entièrement
compris dans le cône d'ombre de la Terre; il reste
moitié éclairé si, passant au bord du cône, il n'y
entre que d'une moitié. C'est en ces circopstancos
qu'il y a éclipse de lune, totale ou partielle.
Ainsi rien n'est si simple qu'une éclipse. Lorsque
vous avez devant vous une lampe au globe radieux,
si vous passez la main devant vos yeux, vous inter-
ceptez momentanément la lumière qui vous éclaire ;
il y a pour vous éclipse de la lampe par votre main.
C'est le même fait qui se produit lorsqu'il y a pour
la Terre éclipse de soleil par la Lune. Si maintenant
vous vous retournez, laissant alors la lampe der-
rière vous, et que vous passiez de nouveau votre
main éclairée devant votre visage, cette main se trou-
vera momentanément dans l'ombre. C'est ici l'image
de l'éclipsé de lune passant dansFombre de la Terre.
Si le mouvement de la Lune s'opérait justement
dans un plan dont le prolongement passât par le
Soleil, il y aurait éclipse de Soleil à toutes les nou-
velles Lunes, et éclipse de Lune à toutes les pleines
lunes. Mais le cercle dans lequel elle se meut
est un peu penché sur ce plan, et oscille de part et
d'autre, de sorte que les éclipses sont très-varia-
bles, dans leur nombre et dans leur grandeur. Ce-
pendant cette variété a ses limites. 11 ne peut y
ÉCLIPSES. 349
avoir moins de deux éclipses par an, ni plus de
sept. Lorsqu'il n'y en a que deux, ce sont des
éclipses de lune. — Ces phénomènes reviennent à
peu près dans le même ordre au bout de dix-huit
ans et dix jours : période connue chez les Grecs
sous le nom de Cycle de Méton, et dont les Chinois
eux-mêmes se servaient il y a plus de trois mille
ans pour la prédiction de leurs éclipses.
Quelque simple que soit la cause de ce phéno-
mène, aujourd'hui qu'on la connaît, — et les causes
connues sont toujours si simples qu'on se demande
comment on ne les a pas devinées plus tôt, — quel-^
que facile que cette explication paraisse à trouver,
longtemps l'humanité s'étonna de l'absence passa-
gère de la lumière du Soleil pendant le jour; long-
temps elle se sentit pleine de crainte et d'inquiétude
devant cette merveille inexpliquée. La lumière du
jour s'afifaiblissant rapidement, et arrivant à dis-
paraître soudain, sans que le ciel fût obscurci
d'aucun nuage, les ténèbres succédant à cette lu-
mière, les étoiles s'allumant dans le ciel, la nature
entière paraissant surprise et consternée : la réu-
nion de ces événements insolites est plus que suffi-
sante pour expliquer la terreur momentanée dont
les hommes et les peuples se sont laissés emparer
en ces instants solennels. En raison de la rapidité
du mouvement delaLuneJamaisTéclipsetotalene
dure plus de cinq minutes; mais cette faible pé-
riode est suffisante pour permettre à mille senti-
ments de se succéder dans l'esprit craintif. La dis-
parition seule de la lumière de la Lune causa
350 LES MERVEILLES CÉLESTES.
parfois de grands troubles chez les esprits peu
avancés ; combien à plus forte raison la disparition
de celle de l'astre du jour peut-elle faire naître
d'inquiétudes et de craintes!
L'histoire est pleine des exemples de l'effroi
causé par les éclipses^ dit Francœur, et des dangers
que produisent l'ignorance et la superstition. Nicias
avait résolu de quitter la Sicile avec son armée :
effrayé par une éclipse de lune et voulant tempori-
ser plusieurs jours, pour s'assurer si i'astre n'avait
rien perdu après cet événement, il manqua ainsi
l'occasion de la retraite : son armée fut détruite,
Nicias périt, et ce malheur commença la ruine
d'Athènes.
Souvent on a vu des hommes adroits tirer parti
dé la frayeur du peuple pendant les éclipses, soit
de soleil, soit de lune, pour l'amènera leurs desseips.
Christophe Colomb, réduit à faire subsister ses sol-
dats des dons volontaires d'une nation sauvage et
indigente, était prêt à voir manquer cette ressourcé
et à périr de faim, il annonce qu'il va priver le
monde de la lumière de la Lune. L'éclipsé com-
mence, et la terreur s'empare des Indiens, qui re-
viennent apporter aux pieds de Colomb les tributs
accoutumés.
Drusus apaisa une séditiondans son armée en pré-
disant une éclipse de lune; et, selon Tite Live, Sul-
picius Fallus, dans la guerre de Paul-Émile contre
Persée, usa du même stratagème. Périclès/Âgatocle,
roi de Syracuse, Dion, roi de Sicile, ont failli être
victimes de l'ignorance de leurs soldats. Alexandre,
ÉCLIPSES. 361
près d*Arbelles, est réduit à user de toute son adresse
pour calmer la terreur qu'une éclipse avait jetée
parmi ses troupes. C'est ainsi que les hommes supé-
rieurs, plutôt que de plier sous les circonstances,
qui les maîtrisent, mettent leur art à les faire tour-
ner à leur profit.
Combien de fables établies d'après Topinion que
les éclipses sont l'effet du courroux céleste, qui se
venge des iniquités de l'homme en le privant de la
lumière ! Tantôt Diane va trouver Endymion dans
les montagnes de Carie; tantôt les magiciennes de
Thessalie font descendre la Lune sur les herbes
qu'elles destinent aux enchantements.
Ici c'est un dragon qui dévore l'astre et qu'on
cherche à épouvanter par des cris; là. Dieu tient le
Soleil enfermé dans un tuyau, et nous ôte ou nous
rend la vue de cet astre avec un volet.... etc. Le
progrès des sciences a fait reconnaître le ridicule
de ces opinions et de ces craintes, depuis qu'on a vu
qu'il était possible de calculer par les tables astro-
nomiques, et de prévoir longtemps d'avance l'in-
stant où la colère du ciel devait éclater. Cependant,
naguère encore, l'épouvante a causé des revers dans
l'armée de Louis XIV, près de Barcelone, lors de
l'éclipse totale de 1 706 ; et la devise de ce monarque:
Nec pluribusimpar, aprêtéauxallusions injurieusesl
J. B. Biot, nous donne, dans ses Études sur Pas-
tronomie indienne et chinoise y de fort curieux dé-
tails sur les rites qui présidaient et qui président
encore à la réception des éclipses dans le Céleste
Empire.
352 XiES MERVEILLES CÉLESTES.
L'empereur était considéré comme le fils du-ciel,
et, à ce titre, son gouvernement devait offrir l'image
de l'ordre immuable qui régit les mouvements cé-
lestes. Quand les deux grands luminaires, le Soleil
et la Lune, au lieu de suivre séparément leurs routes
propres, venaient à se croiser dans leur cours, la
régularité de l'ordre du ciel semblait être dérangée;
et la perturbation qui s'y manifestait devait avoir
son image, ainsi que sa cause, dans les désordres
du gouvernement de l'empereur. Une éclipse de
soleil était donc considérée comme un avertissement
donné par le ciel à l'empereur d'examiner ses fautes
et de se corriger.
Lorsque ce phénomène avaitété annoncé d'avance
par l'astronome en titre, l'empereur et les grands
de sa cour s'y préparaient par le jeûne, et en revê-
tant des habits de la plus grande simplicité. Au
jour marqué, les mandarins se rendaient au palais
avec l'arc et la flèche. Quand Téclipse commençait,
l'empereur lui-même battait ^wr le tambour du ton-
nerre le roulement duprodige^ pour donner l'alarme;
et, en même temps, les mandarins décochaient leurs
flèches vers le ciel pour secourir l'astre éclipsé. Gaubil
mentionne ces particularités d'après les anciens
livres des rites, et les principales sont énoncées
dans le Tcheov^li. D'après cela, on peut se figurer
le mécontentement que devait causer une éclipse de
soleil qui ne se réalisait pas après avoir été prédite,
et pareillement celle qui apparaissait tout à coup
sans avoir été prévue. Dans le premier cas, tout le
cérémonial se trouvait avoir été inutilement pré-
ÉCLIPSES. 353
paré; et les efforts désespérés qui, par suite de
manque de préparatifs, se faisaient dans le second
cas, produisaient inévitablement une scène de dés-
ordre compromettante pour la majesté impériale.
De telles erreurs , pourtant si faciles, mettaient les
pauvres astronomes en danger de perdre leurs
biens, leur charge, leur honneur, quelquefois leur
vie. Par suite d'une disgrâce pareille, arrivée en
Tan 721 de notre ère, l'empereur Hiouen-Tsong fit
venir à sa cour un bonze chinois appelé Y-Hang,
renommé pour ses connaissances en astronomie.
Après s'y être montré effectivement fort habile, il
eut le malheur d'annoncer d'avance deux éclipses
de soleil, qu'on ordonna d'observer dans tout l'em-
pire. Mais on ne vit, ces jours-là, nulle part au-
cune trace d'éclipsé, quoique le ciel se montrât
presque partout serein. Pour se disculper, il publia
, un écrit dans lequel il prétendit que son calcul était
juste, mais que le ciel avait changé les règles de
ses mouvements, sans cloute en considération des
hautes vertus de l'empereur. Grâce à sa réputation,
d'ailleurs méritée, peut-être aussi à ses flatteries,
on lui pardonna.
Les mêmes idées sur l'importance et la significa-
tion des éclipses de Lune et de Soleil, qui existaient
chez les Chinois il y a plus de quatre mille ans, et
subsistent encore, aujourd'hui, sont aussi fortes,
et elles engendrent les mêmes exigences, devenues
seulement moins périlleuses pour les astronomes,
puisque ces phénomènes sont maintenant prévus
plusieurs années d'avance, avec une certitude ma-
23
354 LES MERVEILLES CÉLESTES.
thématique, dans les grandes éphémérides d'Eu-
rope et d'Amérique, qu'ils peuvent aisément se pro-
curer.
M. Stanislas Julien a trouvé dans le Recueil des lois
de Chine la description complète des cérémonies
prescrites et pratiquées encore aujourd'hui à cette
occasion. En voici un spécimen :
« Toutes les fois qu'il arrive une éclipse de soleil,
on attache des pièces de soie à la porte du ministère
des rites appelée l-men; et dans la grande salle on
place une table pour brûler des parfums au haut
de la tour appelée Lou-thaï (tour de la Rosée). La
garde impériale place vingt-quatre tambours des
deux côtés, à Tintérieur de la porte I-men; le Kiao-
fan-sse place les musiciens au bas de la tour Lou-
thaï. Il place chaque magistrat au bout de cette
tour, à l'endroit où ils doivent s'incliner pour sa-
luer. Tous sont tournés du côté du Soleil; quand le
président de l'astronomie a annoncé que le Soleil
commence à être entamé, tous les [magistrats, en
habit de cour, se rangent et se tiennent debout. A
un signal donné ils se mettent à genoux, et alors
la musique commence à se faire entendre.
« Chaque magistrat fait trois prostrations et neuf
révérences, après quoi la musique s'arrête. Quand
les magistrats du tribunal des rites pnt Uni d'offrir
des parfums, tous les autres s'agenouillent. LeKiao-
sse-Kouan s'avance avec un tambour et la ba-
guette de tambour; ensuite il frappe le tambour
pour délivrer le Soleil. Le président du ministère
des rites frappe trois coups de tambour, et alors
ÉCLIPSES. 355
on frappe tous les tambours ensemble. Quand le
président du bureau de l'astronomie- a annoncé
que Tastre a recouvré sa forme arrondie, les tam-
bours s'arrêtent. Chaque magistrat s'agenouille
trois fois, et frappe neuf fois la terre de son front.
La musique recommence; quand ces cérémonies
sont finies, la musique s'arrête. Puis tous les ma-
gistrats se retirent chacun de leur côté,
< Quand la lune est éclipsée, on se réunit dans
le bureau des Taï-tch'ang (présidents des cérémo-
nies) et l'on observe les mêmes rites pour délivrer
l'astre. »
En France et dans les^ pays civilisés, il n'en est
pas ainsi : on ne redoute plus l'arrivée des éclipses,
on ne craint plus qu'une éternelle nuit s'étende sur
la Terre. On sait que ce sont là des phénomènes
célestes, étudiés et connus comme tant d'autres,
résultant de mouvements connus et déterminés
d'avance. Dès lors elles perdent entièrement leur
caractère surnaturel et rentrent dans l'ordre pure-
ment physique. On prédit aujourd'hui les éclipses
de Soleil et de Lune , de la même manière qu'on
retrouve par le calcul les éclipses passées, et qu'on
assigne ainsi plus rigoureusement certaines dates
à l'histoire. On sait à quelle époque la Lune pas-
sera devant le Soleil, et nous dérobera une partie
plus ou moins grande de son disque; et la preuve,
c'est que je puis aujourd'hui même, en 1865, vous
donner l'époque de toutes les éclipses qui nous
arriveront d'ici à la fin de ce siècle. — Je ne veux
pas faire de liste, et couvrir ces pages de dates,
356 LES MERVEILLES CÉLESTES.
mais pour vous convaincre je vous indiquerai seu-
lement les éclipses totales de Soleil qui seront visibles
aux lieux indiqués d'ici à Tan 1900. Elles ne sont
pas nombreuses, comme vous voyez :
Le 22 décembre 1870, éclipse de Soleil totale aux
lies Âçores, dans le midi de l'Espagne et de Tltalie,
en Algérie et en Turquie;
Le 19 août 1887, éclipse de Soleil totale pour le
nord-est de l'Allemagne, la Russie méridionale et
l'Asie centrale;
Le 9 août 1896, éclipse de Soleil totale pour la
Sibérie, la Laponie et le Groenland ;
Enfin, le 28 mai 1900,» éclipse de Soleil totale
pour les États-Unis d'Amérique, l'Espagne, l'Al-
gérie et l'Egypte.
Je ne doute pas que vous n'en soyez témoins avec
moi jusqu'à la dernière, et vous serez à même de
constater la vérité de cette prédiction. Malheureu-
sement pas une d'entre elles ne sera visible à Paris;
mais pour peu que nos inventions de vapeur et d'é-
lectricité continuent, et que d'autres leur viennent
en aide, la Terre ne sera bientôt plus qu'un seul
pays et l'on voyagera d'ici à Pékin comme on allait
au siècle dernier de Paris à Saint-Cloud.
En disant que les éclipses de Soleil et de Lune ne
sont plus un objet de terreur pour nous, je ne veux
pas dire qu'elle:^ ne nous causent plus aucune im-
pression. Non; les impressions soudaines causées
par le spectacle des phénomènes les plus rares de
la nature sont indépendantes de notre réflexion, et
l'absence subite de la lumière solaire au milieu de
ÉCLIPSES. 357
la journée cause à tous les êtres une émotion dont
ils ne peuvent s'affranchir. La relatioa de l'effet
produit par les écRpses sur Thomme et même sur
les animaux est trop intéressante pour que je ne
vous l'offre pas en conclusion de mon chapitre. Je
choisirai pour rapporteur un témoin oculaire de
l'éclipsé totale de juillet 1842, dont le talent de
narrateur est trop bien connu pour qu'on en fasse
l'éloge : c'e^t François Arago lui-même qui va nous
communiquer ses impressions , enrichies encore
d'autres témoignages auxquels il attribue une as-
sez haute valeur pour les réunir aux siens. (Voir
Astronomie populaire^ t. III.)
« Riccioli rapporte qu'au moment de l'éclipsé
totale de 1415 on vit en Bohême des oiseaux tom-
ber morts de frayeur. La même chose est rapportée
de l'écIipse de 1560. « Les oiseaux, chose merveil-
leuse (disent des témoins oculaires), saisis d'hor-
reur, tombaient à terre. »
« En 1706, à Montpellier, disent les observateurs,
les chauves-souris voltigeaient comme à l'entrée
de la nuit. Les poules, les pigeons coururent pré-
cipitamment se renfermer. Les petits oiseaux qui
chantaient dans les cages se turent et mirent la
tête sous l'aile. Les bêtes qui étaient au labour s'ar-
rêtèrent. » La frayeur produite chez les bêtes de
somme par le passage subit du jour à la nuit est
constatée aussi dans le mémoire de Louville relatif
à Téclipse de 1715. « Les chevaux, y est-il dit, qui
labouraient ou marchaient sur les grandes routes
se couchèrent, ils refusèrent d'avancer. »
358 LES MERVEILLES CÉLESTES.
« Pontenelle rapporte qu'en l'année 1654, sur la
simple annonce d'une éclipse totale, une multitude
d'habitants de Paris allèrent se cacher au fond des
caves. Grâce au progrès des sciences, l'éclipsé totale
de 1844 a trouvé le public dans des dispositions
bien différentes de celles qu'il manifesta pendant
l'éclipsé de 1654. Une vive et légitime curiosité
avait remplacé des craintes puériles.
« Les populations des plus pauvres villages des
Pyrénées et des Alpes se transportèrent en masse
sur les points culminants d'où le phénomène devait
être le mieux aperçu; elles ne doutaient pas, sauf
quelques rares exceptions, que l'éclipsé n'eût été
^ exactement annoncée; elles la rangeaient parmi les
événements naturels, réguliers, calculables, dont
le bon sens commandait de ne point s'inquiéter.
« A Perpignan, les personnes gravement malades
étaient seules restées dans leurs chambres. La po-
pulation couvrait dès le grand matin les terrasses,
les remparts de la ville, tous les monticules exté-
rieurs d'où Ton pouvait espérer de voir le lever du
Soleil. A la citadelle, nous avions sous les yeux,
outre des groupes nombreux de citoyens établis
sur les glacis, les soldats qui, dans une vaste cour,
allaient être passés en revue.
« L'heure du commencement de l'éclipsé appro-
chait. Près de vingt mille personnes examinaient,
des verres enfumés à la main, le globe radieux se
projetant sur un ciel d'azur. A peine, armé de nos
fortes lunettes, commencions-nous à apercevoir la
petite échancrure du bord occidental du Soleil,
ÉCLIPSES. 359
qu'un cri immense, mélangé de vingt mille cris
différents, vint nous avertir que nous avions de-
vancé seulement de qiielques secondes l'observa-
tion faite à Tœil nu par vingt mille astronomes im-
provisés dont c'était le coup d'essai. Une vive
curiosité, l'éûiulation, le désir de ne pas être pré-
venu, semblaient avoir eu le privilège de donner
à la vue naturelle une pénétration, une puissance
inusitées.
« Entre ce momentet ceuxqui précédèrentde très-
peu la disparition totale de l'astre, nous ne remar-:
quâmes dans la contenance de tant de spectateurs
rien qui mérite d'être rapporté. Mais lorsque le
Soleil, réduit à un étroit filet, commença à ne plus
jeter sur notre horizon qu'une lumière très-affair
blie, une sorte d'inquiétude s'empara de tout le
monde; chacun se sentit le besoin de communi-
quer ses impressions à ceux dont il était entouré:
De là, un mugissement sourd, semblable à celui
d'une mer lointaine après la tempête. La rumeur
devenait de plus en plus forte à mesure que le
croissant solaire s'affaiblissait. Le croissant dispa-
rut enfin ; les ténèbres succédèrent subitement à
la clarté, et un silence absolu marqua cette phase
de Téclipse, tout aussi nettement que l'avait fait le
pendule de notre horloge astronomique. Le phéno- ,
mène, dans sa magnificence, venait de triompher
de la pétulance de la jeunesse, de la légèreté que
certains hommes prennent pour un signe de supé-
riorité, de l'indifférence bruyante dont les sol-
dats font ordinairement profession. Un calme pro-
360 LES MERVEILLES CÉLESTES.
fond régna dans l'air; les oiseaux ne chantaient
plus.
« Après une attente solennelle d'environ deux mi-
nutes, des transports de joie, des applaudissements
frénétiques saluèrent avec le même accord, la
même spontanéité, la réapparition des premiers
rayons solaires. Au Tecueillement mélancolique
produit par des sentiments indéfinissables, venait
de succéder une satisfaction vive et franche, dont
personne ne songeait à contenir, à modérer les
élans. Pour la majorité du public, Je phénomène
était à son terme. Lçs autres phases de Téclipse
n'eurent guère de spectateurs attentifs, en dehors
des personnes vouées aux études de l'astronomie.
« Ceux-là même qui, au moment de la disparition
subite du Soleil, s'étaient montrés le plus vivement
émus, s'égayèrent le lendemain, et ce me semble
outre mesure, au récit des frayeurs que bon
nombre de campagnards avaient éprouvées et dont,
au reste, ils ne cherchaient pas à faire mystère.
Pour moi, je trouvai tout naturel que des hommes
illettrés, à qui personne n'avait dit qu'une éclipse
devait avoir lieu dans la matinée du 8 juillet,
eussent montré une grande inquiétude çn voyant
les ténèbres succéder si brusquement à la lumière.
Qu'on ne s y trompe point, l'idée d'une convulsion
de la nature, l'idée que le moment de la lin du
monde venait d'arriver, n'est pas ce qui bouleversa
le plus généralement ces hommes incultes et neufs.
Lorsque je les questionnai sur la cause réelle de
leur désespoir, ils me répondaient sur-le-champ :
ÉCLIPSES. 361
« Le ciel #tait serein et, cependant, la clarté du
jour diminuait, et les objets s'assombrissaient, et
tout à coup nous nous trouvâmes dans les ténèbres:
nous crûmes être devenus aveugles. »
Le Journal des Basses-Alpes rapporte, dans le nu-
méro du 9 juillet 1 842, une anecdote qui me semblé
mériter d'être conservée. Je laisse parler le jour-
naliste.
« Un pauvre enfant de la commune des Sièges
gardait un troupeau. Ignorant complètement Tévé-
nement ([ui se préparait, il voit avec inquiétude le so-
leil s'obscurcir par degrés, car aucun nuage, aucune
vapeur ne lui donnait Teiplication de ce phéno-
mène. Lorsque la lumière disparut tout à coup, le
.pauvre enfant, au comble de la frayeur, se mit à
pleurer et à appeler ausecowrsL., Ses larmes cou-
laient encore lorsque le soleil donna ses premiers
rayons. Rassuré à cet aspect, l'enfant croisa les
mains en s'écriant : beou souleou ! (0 beau soleil!)»
Arago signale ensuite quelques traits curieux
sur l'influence des éclipses sur les animaux.
Un habitant de Perpignan priva, à dessein, son
chien de nourriture, à partir de la soirée du 7 juil-
let. Le lendemain matin, au moment où Téclipse
totale allait avoir lieu, il jeta un morceau de pain
au pauvre animal qui commençait à le dévorer,
lorsque les derniers rayons du Soleil disparurent.
Aussitôt le chien laissa tomber le pain; il ne le re-
prit qu*au bout de deux minutes, après la fin de
Tobscurité totale, et le mangea alors avec une
grande avidité.
362 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Un autre chien se réfugia entre les jambes de son
maître, au moment où le Soleil s'éclipsa.
Dans une campagne, des poules, au moment de
Téclipse totale, abandonnèrent subitement le millet
qu'on venait de leur donner et se réfugièrent dans
une étable.
Au bas de TAsparron, les poules se trouvant loin
de toute habitation, allèrent se grouper sous le
ventre d'un cheval.
Une poule entourée de poussins s'empressa de
les appeler et de les couvrir de ses ailes.
Des canards qui nageaient dans une mare ne se
dirigèrent pas, au moment de la disparition du
Soleil, vers la métairie assez éloignée d'où ils étaient
sortis deux heures auparavant; ils se massèrent et
se blottirent dans un coin.
A la Tour, chef-lieu de canton dans les Pyrénées-
Orientales, un habitant avait trois linottes. Le 8 juil-
let, de grand matin, en suspendant à la fenêtre de
son salon la cage qui renfermait les trois petits oi-
seaux, il remarqua qu'ils paraissaient très-bien
portants ; après l'éclipsé, un d'entre eux était mort.
Faut-il croire que la linotte se tua en heurtant
avec force, dans un moment de frayeur, les bar-
reaux de sa cage? Quelques faits observés ailleurs
rendront cette supposition probable.
Enfin il n*est pas jusqu'aux insectes qui n'aient
ressenti une pareille impression.
M. Praisse aine, de Perpignan, raconte qu'il était
assis devant un petit sentier, tracé par des fourmis
que le hasard lui fit rencontrer. Elles travaillaient
ÉCLIPSES. 363
avec leur vivacité accoutumée ; toutefois, à mesure
que le jour diminuait, leur marche se ralentissait ;
ellesparaissaientéprouver de l'hésitation. A Tinstant
où le soleil disparaissait entièrement, les fourmis
s'arrêtèrent, m'ais sans abandonner les fardeaux
qu'elles traînaient. Leur immobilité cessa dès que
la lumière eut repris une certaine force, et bientôt
elles se remirent en route.
M. Lenthérie, professeur à Montpellier, a donné
aussi quelques détails concernant les effets queTé-
clipse totale produisit sur diverses espèces d'ani-
maux. Des chauves-souris, croyant la nuit venue,
quittèrent leurs retraites; un hibou, sorti d'une
tour de Saint-Pierre, traversa, en volant, la place
du Peyrou; les hirondelles disparurent; les poules
rentrèrent; des bœufs, qui paissaient librement près
de l'église de Maguelonne, se rangèrent en cercle,
adossés les uns aux autres, les cornes en avant
comme pour résister à une attaque.
Des observateurs de Crémone disent qu'il tomba
à terre une immense quantité d'oiseaux. M. Zam-
boni, l'auteur des piles sèches, est cité pour avoir
vu tomber à côté de lui unpassere (un moineau).
M. Piola, qui était sous un arbre près de Lodi,
remarqua que les oiseaux cessèrent de chanter au
moment de l'obscurité, mais aucun ne tomba.
Dans la relation que Tabbé Zantedeschi adressa
de Venise à Arago, on lit qu'au moment de l'obs-
curité totale, « des oiseaux voulant s'enfuir et n'y
voyant pas, allaient se heurter contre les cheminées
des maisons ou contre les murs, et qu'étourdis du
364 LES MERVEILLES CÉLESTES.
coup ils tombai'^nt sur les toits, dans les rues ou
dans les lagunes. Parmi les oiseaux qui éprouvèrent
de ces accidents on peut citer des hirondelles et un
pigeon. Des hirondelles furent prises dans les rues,
répouvante qui les avait saisies leur ayant à peine
laissé la faculté de voleter (svolazzaré). »
Une brochure de M. Majocchi rapporte encore que
« des abeilles qui avaient quitté leur ruche en grand
nombre, au lever du soleil, y rentrèrent même avant
le moment de Téclipse totale, et qu'elles attendirent,
pour en sortir de nouveau, que Tastre éclipsé eût
repris tout son éclat. »
Ces relations donnent une idée suffisante de
Teffet produit par des phénomènes insolites sur les
facultés de Thomme et des animaux. La nécessité
de Tordre est si profondément attachée à la créa-
tion, qu'une apparence de trouble nous jette hors
de notre sécurité normale et nous remplit de
crainte.
^
ASPECT PHILOSOPHIQUE
DE LA CRÉATION
PLURALITÉ DES MONDES HABITÉS-
Mais à ce cercle étroit de la terre où nous sommes
Garde -toi de borner tant de bienfaits divers,
Et de ne voir en toi que le Seigneur des hommes,
Quand tu créas mille univers.
Pope, Universal Prqyer,
Les vérités astronomiques qui viennent de faire
l'objet de nos conversations manifestent sans doute
la haute valeur de l'esprit humain qui s'est élevé
jusqu'à elles et qui, scrutant les lois organisatrices
de l'univers, est parvenu à déterminer les causes
qui président à l'harmonie du monde et à sa perpé-
tuité. Sans doute, il est beau pour l'homme, cet atome
spirituel habitant d'un atome matériel, d'avoir péné-
tré les mystères de la création et de s'être élevé à la
connaissance de ces sublimes grandeurs dont la
seule contemplation nous atterre et nous anéantit.
Mais si l'univers ne restait pour l'homme qu'un
grand mécanisme matériel mû par les forces phy-
368 LES MERVEILLES CÉLESTES.
siqueSy si la nature n'était à ses yeux qu'un gigan-
tesque laboratoire où les éléments s'associent aveu-
glément sous les formes fortuites les plus variées ;
en un mot, si cette admirable et magnifique science
du ciel bornait éternellement les efforts de l'esprit
humain à la géométrie des corps célestes, la science
n'atteindrait pas son but véritable, et elle s'arrê-
terait au moment de recueillir le fruit de ses
immenses travaux. Elle resterait souverainement
incomplète si l'univers n'était jamais pour elle qu'un
assemblage de corps inertes flottant dans l'espace
sous l'action des forces matérielles.
Le philosophe doit aller plus loin. Il ne doit pas
se borner à voir sous une forme plus ou moins dis-
tincte le grand corps de la nature. Mais, étendant la
main, il doit sentir sous l'enveloppe matérielle la
vie qui circule à grands flots. L'empire de Dieu
n'est pas l'empire de la mort : c'est l'empire de la
vie.
Nous habitons sur un monde qui ne fait point
exception parmi les astres et qui n'a pas reçu le
moindre privil^^ge. Il est la troisième des planètes
qui circulent autour du soleil et l'une des plus pe-
tites d'entre elles ; sans sortir de notre système ,
d'autres planètes sont beaucoup plus importantes
que lui: Jupiter, par exemple, est 1414 fois plus volu-
mineux, et Saturne 734 fois plus. Tandis qu'il nous
paraît le plus important de l'univers, il est en réalité
perdu dans l'immensité des mondes qui peuplent le
ciel, et la création tout entière ne se doute pas
même de son existence. Des planètes de notre propre
PLURALITÉ DES MONDES. 369
système, il n'y en a que quatre qui puissent savoir
qu'il existe, ce sont : Mercure, Vénus, Mars et Jupi-
ter; encore, pour cette dernière, est-il la plupart du
temps invisible dans l'auréole solaire. Or, tandis
qu'il est ainsi perdu parmi des mondes plus im-
portants que lui, les autres mondes sont dans les
mêmes conditions d'habitabilité que celles que nous
observons sur la Terre. Sur ces planètes comme sur
la nôtre, les rayons générateurs du même soleil
versent la chaleur et la lumière, à des degrés di-
vers; sur elles comme ici les années, les mois et
les jours se succèdent, entraînant à leur suite la
marche des saisons qui, de période en période, en-
tretiennent les conditions de l'existence; sur elles
comnàe ici, une atmosphère transparente enveloppe
d'un climat protecteur la surface habitée, donne
naissance aux mouvements météoriques et déve-
loppe ces beautés ravissantes qui célèbrent l'au-
rore des jours et le crépuscule des nuits. Sur elles
comme ici, des nuées vaporeuses s'élèvent de l'o-
céan aux vagues profondes et se répandant sous les
cieux, vont porter la rosée féconde aux campagnes
altérées. Ce grand mouvenâent de vie qui circule
sur la Terre , n'est pas conflné à cette petite pla-
nète; les mêmes causes développent là -bas les
mêmes effets, et sur beaucoup d'entre ces mondes
étrangers, loin de remarquer une privation des ri-
chesses dont la Terre est revêtue, on observe une
abondance de biens dont notre séjour ne possède
que les prémices. A côté de certains astres, la Terre
est un monde inférieur sous des rapports essentiels,
24
370 LES MERVEILLES CÉLESTES.
depuis les conditions de sta})iiité géologique , qui
nous sont fort mal assurées par Tétat d'incandesceace
du sphéroïde terrestre dont la surface n'est qu'un
mince pellicule, jusqu'aux lois fatales qui régissent
la vie sur cette terre où la mort règne en souve-
raine.
Si d'un côté les autres mondes ont des conditions
d'habitabilité tout aussi puissantes— si ce n'est da-
vantage— que les conditions terrestres, d'un autre
côté, la terre, envisagée en elle-même, nous parait
semblable à une coupe trop pleine d'où la vie dé-
borde de toutes parts. En notre seul séjour nous
avons rinfini dans la vie. Il semble que créer soit
si nécessaire à Tordre de la nature, que le plus petit
espace de matière réunissant les conditions suffi-
santes, ne reste pas sans servir de demeure à des
êtres vivants. Tandis que le télescope ouvrait dans
les cieux de nouveaux champs à la création, le mi-
croscope ouvrait au-dessous du visible le champ
de la vie invisible, et montrait que, non content de
répandre la vie partout où il y a matière pour la
recevoir, depuis les époques primitives où ce
globe sortait à peine de son berceau brûlant
jusqu'à nos jours, la nature entasse encore l'exis-
tence au détriment de l'existence elle-même. Les
feuilles des plantes sont des prairies de troupeaux
microscopiques dont certaines espèces, quoique in-
visibles à l'œil nu, sont de véritables éléphants à
côté d'autres êtres dont la petitesse extrême n*a pas
interdit un système admirable d'organisation pour
l'entretien de leur vie éphémère. Les animaux eux-
PLURALITÉ DES MONDES. 371
mêmes servent de séjour à des races de parasites •
qui, à leur tour, sont elles-mêmes la demeure de
parasites plus petits encore. Sous un autre aspect,
l'infinité de la vie oflFre un caractère corrélatif dans
sa diversité. La force est si puissante que nul élé-
ment ne semble capable de lutter avec avantage
contre la vie, tendant à se répandre en tous lieux,
et qu'aucune cause ne -puisse interdire son action.
Depuis les hautes régions de Tair, où les vents
charrient des germes, jusque dans les profondeurs
océaniques où Ton reçoit la pression de plusieurs
centaines d'atmosphères, où Ja nuit la plus com-
plète étend son éternelle souveraineté ; depuis les
climats brûlants de la ligne équatoriale et les
sources chaudes des terrains volcaniques, jusqu'aux
régions glacées du pôle, jusqu'aux mers solides du
cercle polaire, la Vie a étendu son empire comme
un réseau immense, enveloppant la terre entière,
se jouant de tous les obstacles et passant les abîmes,
afin qu'il n'y eût au monde aucun district qui pût
se prétendre en dehors de son absolue souveraineté.
C'est par des études fondées sur cette double con-
sidération : l'insignifiance de la Terre dans la créa-
tion idéale, et l'abondance de la vie à sa surface,
que Ton a pu s'élever aux premiers principes véri-
tables sur lesquels la démonstration de l'habita-
tion universelle des astres devait être assise. Pen-
dant longtemps, l'homme put se borner à Tétude
des phénomènes, pendant longtemps même il dut
s'astreindre à l'observation directe et unique des
apparences physiques, afin que la science acquit la
372 LES MERVEILLES CÉLESTES.
précision rigoureuse qui constitue sa valeur. Mais
aujourd'hui ce vestibule de la vérité peut être fran-
chi, et la pensée, traversant la matière, peut s'éle-
ver jusqu'à la notion des choses intellectuelles.
Dans le sein de ces mondes lointains, elle sent la
vie universelle plonger ses racines immenses; à
leur surface, elle voit cette vie s'épanouir et l'in-
telligence y établir son trône.
Fondées sur la base astronomique, seule fonda-
tion possible, les recherches faites dans le domaine
des sciences physiques, depuis la mécanique céleste
jusqu'à ]a biologie, et dans celui des sciences philo-
sophiques depuis l'ontologie jusqu'à la morale, ont
permis d'élever au rang d'une doctrine l'idée anti-
que de la pluralité des mondes. L'évidence de cette
vérité s'est révélée aux yeux de tous ceux qui se
sont impartialement et librement adonnés à l'étude
de la nature. Il n'entre pas dans les termes du pré-
sent entretien de nous étendre longuement sur cet
aspect philosophique de la création; mais si je le
considère en lui-même comme la conclusion logique
des études astronomiques, je dois au moins à mes
auditeurs de leur offrir comme une modeste péro-
raison des causeries qu'ils ont bien voulu suivre
jusqu'ici, les principaux résultats auxquels nous
sommes arrivés, sur cette grande et belle question
de l'existence de la vie à la surface des astres.
Voici d'abord une première considération établie
sur le caractère astronomique des Mondes et sur
son histoire :
« Que le lecteur suive la marche philosophique
PLURAUTÉ DES MONDES. 373
de Tastronomie moderne, il reconi^altra que du mo-
ment où le mouvement de la Terre et le volume du
Soleil furent connus, les astronomes et les philo-
sophes trouvèrent étrange qu'un astre aussi ma-
gnifique fût uniquement employé à éelafrer et à
échauffer un petit monde imperceptible rangé en
compagnie d'un grand nombre d'autres sous une
domination suprême. L'absurdité d une telle opi-
nion fut plus éclatante encore, lorsqu'on trouva
que Vénus était une planète de mêmes dinaensions
que la Terre, avec des montagnes et des plaines,
des saisons et des années, des jours et des nuits
analogues aux nôtres; on étendit cette analogieà la
conclusion suivante, que^ semblables par leur con-
formation, ces deux mondes l'étaient aussi parleur
rôle dans l'univers : si Vénus était sans population,
la Terre devaitTêtre également et réciproquement;
si la Terre était peuplée, Vénus devait l'être aussi.
Mais lorsque ensuite on observa les mondes gigan-
tesques de Jupiter et de Saturne, entourés de leurs
splendides cortèges, on fut invinciblement conduit
à refuser des êtres vivants aux petites planètes pré-
cédentes, si l'on n'en dotait celles-ci, et par contre,
à donner à Jupiter et à Saturne des hommes bien
supérieurs à ceux de Vénus et de la Terre. Et, en
effet, n'est-il pas évident que l'absurdité de l'immo-
bilité de la Terre s'est perpétuée, mille fois plus
extravagante, dans cette causalité finale mal enten-
due dont la prétention est de placer notre globe au
premier rang des corps célestes? N'est-il pas évident
quq ce monde est jeté sans aucune distinction dans
374 LES MERVEILLES CÉLESTES.
l'amas planétaire, etqu'll n'est pas mieux établi que
les autres pour être le siège exclusif de la vie et de
l'intelligence?... Combien peu fondé est le sentiment
qui nous anime lorsque nous pensons que l'univers
est créé* pour nous, pauvres êtres perdus sur un
Monde, et que si nous disparaissions de la scène, ce
vaste univers serait décoloré, comme un assem-
blage de corps inertes et privés de lumière! Si de-
main nul de nous ne se réveillait, et si la nuit qui,
dans une période diurne fait le tour du monde,
scellait pour l'éternité les paupières closes des êtres
vivants, croit-on que désormais le Soleil ne renver-
rait plus ses rayons et sa chaleur, et que les forces
de la nature cesseraient leur mouvement éternel?
Non? ces Mondes lointains que nous venons de
passer en revue, continueraient le cycle de leur
existence, bercés sur les forces permanentes de la
gravitation et baignés dans l'auréole lumineuse
que l'astre du j our engendre autour de son brillant
foyer. La Terre que nous habitons n'est qu'un des
plus petits astres groupés autour de ce foyer, et son
degré d'habitation n'a rien qui la distingue parmi
ses compagnes.... Éloignez-vous un instant par la
pensée, lecteur, en un lieu de l'espace d'où l'on
puisse embrasser l'ensemble du système solaire, et
supposez que la planète où vous avez reçu le jour
vous soit inconnue. Soyez bien convaincu que pour
• vous livrer librement à l'étude présente, vous ne
devez plus considérer la Terre comme votre patrie
ni la préférer aux autres séjours, et contemplez
maintenant sans prétention et d'un œil ultra-ter-
PLURALITÉ BES MONDES. 375
restre les Mondes planétaires qui circulent autour
du foyer de la vie ! Si vous soupçonnez les phéno-
mènes de l'existence, si vous imaginez que cer-
taines planètes sont habitées, si Ton vient vous ap-
prendre que la vie a fait choix de certains Mondes
pour y déposer les germes de ses productions, son-
gerez-vous» de bonne foi, à peupler ce globe infime
de la Terre avant d*avoir établi dans les mondes
supérieurs les merveilles de la création vivante? Ou
si vous formez le dessein de vous fixer sur un astre
d'où l'on puisse embrasser la splendeur des deux
et sur lequel on puisse jouir des bienfaits d'une
nature riche et féconde, choisirez- vous pour séjour
cette terre chétive qui est éclipsée par tant de
sphères resplendissantes?... Pour toute réponse,
lecteur, et c'est la plus faible et la plus rigoureuse
conclusion que nous puissions tirer des considéra-
tions précédentes, établissons que « la Terre n'a
aucune prééminence marquée dans le système so-
laire de manière à être le seul monde habité, et que,
astronomiquement parlant, les autres planètes sont
disposées aussi bien qu'elle au séjour de la vie. >
Une seconde considération, fondée sur la diver-
sité des êtres vivant à la surface du^lobe terrestre,
sur la puissance infinie de la nature, qu'aucun ob-
stacle n'a jamais arrêtée, et sur le spectacle élo-
quent de l'infinité de la vie elle-même dans le
monde terrestre, conduit l'argumentation dans un
nouvel ordre d'idées.:
« La nature connaît le secret de toutes choses,
met en action les forces les plus infimes comme les
376 LES MERVEILLES CÉLESTES.-
pluspuissanteSy rend toutes ses créations solidaires^
et constitue les êtres suivant les mondes et suivant
les âges, sans que les uns ni les autres puissent
mettre obstacle à la manifestation de sa puissance.
Il suit de là que Thabitabilité et l'habitation des
planètes sont un complément nécessaire de leur
existence, et que, de toutes les conditions énumé-
rées, aucune ne saurait arrêter la manifestation de
la vie sur chacun de ces mondes.... Hais ajoutons
une observation particulière qui complétera les
précédentes : parlons un instant de notre ignorance
forcée dans cette petite lie du grand archipel où la
destinée nous a relégués et de la difficulté où nous
sommes d'approfondir les secrets et la puissance de
la nature. Constatons que d'un côté nous ne con-
naissons pas toutes les causes qui ont pu influer et
qui influent encore aujourd'hui sur les manifesta-
tions de la vie, sur son entretien et sa propagation
à la surface de la terre; et que d'un autre côté,
nous sommes bien plus loin encore de connaître
tous les principes d'existence qui propagent sur les
autres mondes des créations très-dissemblables. Ce st
à peine si nous avons pénétré celles qui président
aux fonctions journalières de la vie ; c'est à peine
si nous avons pu étudier les propriétés physiques
des milieux, l'action de la lumière et de l'électricité,
les effets de la chaleur et du magnétisme.... 11 en
existe d'autres qui agissent constamment sous nos
yeux et que l'on n'a pas encore pu étudier ni même
seulement découvrir. Combien donc serait-il vain
de vouloir opposer aux existences planétaires les
PLURALITÉ DES MONDES. 377
principes superficiels et bornés de ce que nous ap-
pelons notre science? Quelle cause pourrait lutter
avec avantage contre le pouvoir effectif de la nature,
et mettre obstacle à l'existence des êtres sur tous ces
globes magnifiques qui circulent autour du radieux
foyer! Quelle extravagance de regarder le petit
monde où nous avons reçu le jour comme le temple
unique ou comme le modèle de la naturel... »
Animées par la valeur du dessein providentiel
de la création, ces considérations deviennent plus
impérieuses encore. « Que notre planète ait été faite
pour être habitée, cela est d'une évidence incon-
testée, non-seulement parce que les êtres qui la
peuplent sont là sous nos yeux, mais encore parce
que la connexion qui existe entre ces êtres et les
régions où ils vivent amène pour conclusion inévi-
table que l'idée d'habitation se lie immédiatement à
Vidée d'habitabilité. Or ce fait est un argument rigou-
reux en notre faveur : sous peine de considérer la
puissance créatrice comme illogique avec elle-même,
comme inconséquente avec s;a propre manière d'agir,
il faut reconnaître que Tbabitabilité des planètes
réclame impérieusement leur habitation. Dans quel
but auraient-elles donc reçu des années, des sai-
sons, des mois, des jours, et pourquoi la vien'éclo-
rait-elle pas à la surface de ces mondes qui jouis-
sent comme le nôtre des bienfaits de la nature
et qui reçoivent comme lui les rayons fécondants
du même soleil ? Pourquoi ces neiges de Mars qui
fondent à chaque printemps et descendent abreu-
ver ces campagnes? Pourquoi ces nuages de Jupi-
378 LES MERVEILLES CÉLESTES.
ter qui répandent Tombre et la fraîcheur dans ces
plaines immenses? Pourquoi cette atmosphère de
Yénus qui baigne ses vallées et ses montagnes? O
Mondes splendides qui voguez loin de nous dans
les.cieuxf serait-il possible que la froide stérilité
fût à jamais l'immuable souveraine de vos campa-
gnes désolées? serait-il possible que cette magni-
ficence, qui semble être votre apanage, fût donnée
à des régions solitaires et nues, où les seuls rochers
se regarderaient éternellement dans un morne si-
lence? Spectacle affreux dans son immense immu-
tabilité et plus incompréhensible que si la Mort en
furie venant à passer sur la Terre fauchait d'un seul
coup la population vivante qui rayonne à sa surface,
enveloppant ainsi dans une même ruine tous les en-
fants de la vie, et laissantla Terre rouler dans l'espace
comme un cadavre dans une tombe éternelle ! »
C'est ainsi que sous quelque aspect qu'on ait
envisagé la création, la doctrine de la pluralité
des Mondes s'est formée et s'est présentée comme
la seule explication du but final, comme la justifi-
cation de l'existence des formes matérielles, comme
le couronnement des vérités astronomiques. Les
conclusions sommaires que nous venons de citer se
sont trouvées établies, logiquement et sans effort,
sur le spectacle même des faits observés, et lors-r
que ayant contemplé l'univers sous ses différents
aspects l'esprit s'étonne de n'avoir pas conçu plus
tôt cette vérité vivante, il sent en lui-même que la
démonstration d'une telle évidence n'est plus né-
cessaire, et qu'il devrait l'accepter lors même qu'elle
PLURALITÉ DES MONDES. 379
n'aurait d'autres raisons en sa faveur que l'état com-
paratif de l'atome terrestre avec k reste de l'im-
mense univers. Subjugué par ce spectacle, il ne
peut plus que proclamer d'instinct la vérité lumi-
neuse, dans un transport dédaigneux de toutes re-
cherches à son appui. .
«... Ah I si notre vue était assez perçante pour
découvrir, là où nous ne voyons que des points
brillants sur le fond noir du ciel, les soleils res-
plendissants qui gravitent dans l'étendue, et les
mondes habités qui les suivent dans leurs cours,
s'il nous était donné d'embrasser sous un coup
d'œil général ces myriades de , systèmes soli-
daires, et si, nous avançant avec la vitesse de la
lumière, nous traversions pendant des siècles de
siècles ce nombre illimité de soleils et de sphères,
sans jamais rencontrer nul terme à cette immen-
sité prodigieuse où Dieu fit germer les mondes et
les êtres ; retournant nos regards en arrière, mais
ne sachant plus dans quel point de l'infini retrou-
ver ce grain de poussière que l'on nomme la Terre,
nous nous arrêterions fascinés et confondus p^ un
tel spectacle, et unissant notre voix au concert de
la nature universelle , nous dirions du fond de
notre âme : Dieu puissant ! que nous étions in-
sensés de croire qu'il n'y avait rien au delà de la
Terre, et que notre séjour avait seul le privilège de
refléter ta grandeur et ta puissance * I »
1. Camille Flammarion, La Pluralité des Mondes habita,
t. Il, III et IV.
II
LA CONTEMPLATION DES CIEUX.
Qu'elle est belle, qu'elle est digne de l'esprit hu-
main, cette contemplation des splendeurs visibles
de l'œuvre créée I Combien ces études sont supé-
rieures aux préoccupations vulgaires qui captivent
nos jours et emportent nos années I Combien elles
élèvent l'âme vers les véritables grandeurs I Dans le
monde artificiel que nous nous sommes formé par
nos habitudes citadines, nous sommes devenus tel*
lement étrangers à la nature, que lorsque nous re-
venons à elle il semble que nous entrions dans un
nouveau monde. Nous avons perdu le sentiment de
sa valeur, et nous nous sommes ainsi privés des
jouissances les plus pures. En nous affranchissant
de la vie tumultueuse, en revenant à la paix, nous
ressentons une impression inconnue, comme si la
sptfëre d'harmonie dans laquelle nous entrons était
toujours restée loin des voyages de notre pensée.
Les études de la nature offrent ce caractère pré-
LA CONTEMPLATION DES CIEUX. 381
deux, qu'étant appliquées à la vérité, elles nous
rappellent à notre origine, à' notre berceau mater-
nel. La vie mondaine est un véritable exil pour
l'âme. Insensiblement on s'accoutume à se conten-
ter d'apparences, à ne plus chercher le fond et la
substance des choses ; insensiblement on perd son
prix et sa grandeur en se laissant bercer à la surface
de cet océan insondé sur lequel flottent les barques
humaines. Les objets qui nous entourent frap-
pent seuls nos regards et nous oublions le passé
comme l'avenir. Mais il est des heures de solitude
où l'âme, faisant un retour sur soi-même, sent le
vide de toutes ces apparences, où elle reconnaît com-
bien peu elles peuvent la satisfaire, où elle cherche
avec anxiété et revient avec amour aux véritables
grandeurs, seules capables de donner à son repos
une terre ferme au lieu des fluctuations qui l'ont
ballottée. Alors l'âme a la nostalgie de son pays na-
tal ; elle demande le vrai, elle veut le beau, et donne
un regard d'adieu aux affections passagères. Qu'il
lui soit permis, à ces heures de réflexion, de con-
templer les beautés delà nature; qu'il lui soit donné
d'admirer et de comprendre les merveilles de la
création ; s'adonnant tout entière à la contemplation
qui la captive, se laissant suspendre au charme des
splendeurs étudiées, elle se livrera sans réserve au
spectacle qui l'absorbe, oublieuse des fausses jouis-
sances de la terre, avide des véritables et profondes
jouissances que la nature, cette jeune mère dont
rage est immobile, sait verser dans Tâme des en-
fants qui la chérissent. Les beautés du ciel la capti-
382 LES MERVEILLES CÉLESTES.
verônt SOUS leur charme; elle demandera que cette
contemplation ne finisse jamais ; que la nuit lui ré-
vèle merveille sur merveille, et qu'il lai soit permis
de ne point quitter cette scène avant que son admi-
ration soit satisfaite : comme aux plus douces heures
de la vie, elle sera portée à s'écrier avec le poète:
c temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-moi savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Mais je demande en vain, quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit : sois plus lente ; et Paurore
■ Va dissiper la nuit. »
Lorsqu'on se livre à ces hautes et magnifiques
études, on sent bientôt la grande harmonie, l'unité
admirable en laquelle toutes choses sont confon-
dues ; on sent que la création est une, que nous en
'sommes une partie constitutive et qu'une vie im-
mense, à peine soupçonnée, nous enveloppe. Alors
tous les phénomènes prennent leur place dans le
concert universel. L'étoile d'or qui brille dans la
profondeur des cieux, et le petit grain de sable
cristallisé qui reflète le rayon solaire unissent leur
lumière; la sphère majestueuse qui roule avec har-
monie sur l'orbite gigantesque et Je petit oiseau qui
chante squs les feuilles; la nébuleuse immense
qui dispose ses systèmes de soleils dans la vaste
étendue, et la ruche qui reçoit les rhomboèdres
d'une république en éternel accord ; la gravitation
LA CONTEMPLATION DES CIËUX. 383
universelle qui emporte dans l'espace ces globes
formidables et ces systèmes de mondes, et Thumble
zéphyr qui transporte d'une fleur à l'autre des par-
fums aimés : les grands phénomènes et les actions
insensibles s'unissent dans le mouvement général,
l'infiniment grand et l'infiniment petit s'embras-
sent. Car l'univers est l'action d'une seule pensée.
Nulle parole humaine, nul ouvrage formé de la
main des hommes, ne saurait rivaliser avec l'harmo-
nie de lanature, avec l'œuvre de la création. Compa-
rez un instant le plus admirable des chefs-d'œuvre
parmi les merveilles de l'art aux plus simples
d'entre les productionsde la nature. Comme l'expri-
mait déjà une parole antique, comparez lesrichesses
de^ ornements royaux, le tissu oriental des vête-
ments de Salomon dans sa gloire, les lames d'or de
son temple, les mosaïques de ses palais, à la blan«'
cheur des lis, à l'incarnat des roses, et cherchez si
la comparaison peut un seul instant se soutenir.
Le grand caractère qui sépare à jamais ces œuvres,
c'est que dans l'une, une puissance bornée y marque
le terme de sa faculté, tandis que dans l'autre l'em-
preinte d'une puissance infinie y reste toujours.
Amplifiez le pouvoir de nos sens, prenez cette len-
tille étonnante qui fait dresser des géants là où res-
taient invisibles les' êtres les plus infimes; à son
foyer le plus fin tissu, l'œuvre la plus délicate de
l'art humain se traduit en un objet informe et gros-
sier; au contraire, le plus modeste tissu formé par
les mains de la nature révèle des richesses cachées
à mesure que le pouvoir amplificateur augmente.
384 LES MERVEILLES CÉLESTES.
Essayez maintenant de mettre en regard nos appa-
reils les plus merveilleux, depuis nos machines for-
midables dont le sein renferme ces foyers puissants
dont l'homme s'est rendu maître, jusqu'à ces ins-
truments de précision si élégants, si sensibles — avec
les forces indomptables dont la matière est animée,
avec ces lofs admirables et rigoureuses qui régissent
dans une perfection incompréhensible les mouve-
ments harmonieux des sphères étoilées au concert
du ciel, et dites de combien Tart est surpassé par
la nature....
Et l'œuvre de la nature est ravissante dans l'infi-
niment petit comme dans Tinfiniment grand. Les
spectacles sublimes que la contemplation des cieux
nous dévoile sont sans doute les plus frappants, et
ceux dont la magnificence s'impose le plus souve-
rainement à notre pensée émerveillée; mais si nous
savons examiner les petites choses, notre imagina-
tion restera confondue devant elles comme devant
les plus grandes. Sur ce pauvre petit papillon blanc
qui, né d'hier, sera en poussière avant que le jour,
de demain soit éteint, l'œil analysateur du micro-
scope nous montrera de magnifiques plumes d'un
blanc de neige ou d'un jaune mat, symétriquement
rangées, avec autant de soin que celles de l'aigle
appelé à franchir les cieux; pourtant à Tœil nu il n'y
a sur ces ailes qu'une poussière impalpable, qui reste
adhérente au doigt. Sur son front, vous compterez
vingt mille yeux. Que les fines gouttelettes de rosée
suspendues par l'aurore aux feuilles des branches
abaissées tombent sous la secousse d'un oiseau qui
LA CONTEMPLATION DES CIEUX. 385
passe, et vous verrez se peindre au passage de cette
pluie fine un arc-en-ciel non moins riche que
Tarche gigantesque élevée à la fin d'un orage dans
les campagnes de l'atmosplière ; ravissant petit arc-
en-ciel, formé pour une vie de quelques dixièmes
de secondes, et disparu comme il était né. Exami-
nez ces humbles fleurs des champs, aux pétales
colorés ; l'émeraude et le rubis s'y succèdent, l'or
et le saphir y marient leurs tendres nuances : c'est
en petit les magnificences de couleurs qui resplen-
dissentdans les étoiles doubles, etc., etc. Nous pour-
rions continuer sans termes ces appréciations com-
paratives, qui nous montreraient sans cesse, dans
l'un et dans l'autre sens , l'infini de la puissance
créatrice.
Cependant nous n'y songeons pas; cependant
nous passons indifférents à côté de ces merveilles.
Si, la nuit étant privée d'étoiles, disait un philo-
sophe, il y avait sur la terre un lieu unique d'où
les constellations et les astres fussent visibles, les
pèlerinages à ce lieu ne cesseraient pas, et chacun
voudrait admirer ces merveilles. Or ce qui nous
entoure journellement perd sa valeur, l'habitude
assoupit l'attention, et Ton oublie la nature, pour
des séductions certainement infiniment moins di-
gnes de notre pensée.
Si parfois on se laisse un instant exalter par ces
merveilles de la science du ciel, on revient vite aux
choses du monde pour ne plus songer à nos grandes
questions. La terre a le don de nous captiver si fort
qu'on oublie volontiers le ciel pour elle. Combien
25
386 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de personnes ont dit en prose cette ode de Lebrun
à un convive astronome :
Ami, laisse rouler la Terre
Autour de l'astre des saisons;
Ris et bois : j'aime mieux ce verre
Que Tastrolabe des Newtons.
Qu'importe qu'au centre du monde
Le soleil fixe ses destins^
Pourvu que sa chaleur féconde
Mûrisse toujours nos raisins?
Tout son plaisir, toute sa gloire,
C'est de colorer ce doux jus ;
Le nôtre, ami, c'est de le boire :
Boire, aimer, que faut-il de plus?
Crois-moi, sous l'ombre de la treille
Goûte le charme des beaux jours :
Chaque heure en fuyant nous conseille
De ravir des moments si courts....
Ce sont là sans doute de charmantes pensées ;
mais doit-on ne vivre que pour elles, et l'âme ne
se sent-elle pas quelquefois le désir impérieux de
s'élever au-dessus des fonctions ordinaires de la
vie? Que tout le plaisir et toute la gloire du soleil
soit de colorer le i*aisin, c'est ce qui est fort contes-
table, n'est-ce pas? mais que la nôtre soit de le
boire, c'est ce qui est de plus un peu trop matériel.
Faisons donc sa part à chaque chose, embellissons
l'existence par les fleurs de la contemplation, et
prenons pour but de nous rendre de plus en plus
spirituels.
Songeons, rêvons, pensons quelquefois à la belle
nature. Laissons-nous entraîner par ces rêveries
LA CONTEMPLATION DES CIBUX. 387
délicieuses qui nous éloignent des bruits terrestres
pour nous envelopper de calme et de silence.
Remontons à la source limpide et jamais troublée
d'où descendent toute consolation dans la douleur,
tout rafraîchissement dans la fatigue des jours ,
toute paix dans l'inquiétude; quand nos lèvres sont
desséchées par les vents du monde, retrempons-les
à cette source candide, demandons un baiser aux
lèvres de la Nature, — et que cette aspiration d'une
liqueur si pure nous garde des coupes empoisonnées.
Heures de poésie, heures trop tôt passées
Que l'étoile du soir m'apporte avec la nuit,
Ohl ne me quittez pas sans porter quelque fruit,
Sans éveiller en moi quelques nobles pensées*.
< La plénitude et le comble du bonheur pour
l'homme, disait Sénëque le philosophe, c'est de
fouler aux pieds tout mauvais désir, de s'élancer
dans les cieux, et de pénétrer les replis les plus
cachés de la nature. Avec quelle satisfaction, du
milieu de ces astres où vole sa pensée, il se rit des
mosaïques de nos riches, et de notre terre avec tout
son or! Pour dédaigner ces portiques, ces plafonds
éclatants d'ivoire, ces fleuves contraints de traver-
ser des palais, il faut avoir embrassé le cercle de
l'univers, et laissé tomber d'en haut un regard sur
ce globe étroit, en grande partie submergé, tandis
que ce qui surnage est.au loin sauvage, brûlant ou
glacé. Voilà donc, se dit le sage, le point que tant
4. Klopstock, par J. J. Ampère.
388 LES MERVEILLES CÉLESTES.
de Dations se partagent, le fer ,et la flamme à la
main ! Voilà les mortels avec leurs risibles fron-
.tiëres I Si Ton donnait aux fourmis Tintelligence de
l'homme, ne partageraient-elles pas aussi un carré
de jardin en plusieurs provinces? Quand tu te seras
élevé aux objets vraiment grands dont je parle,
chaque fois que tu verras des armées marcher en-
seignes levées» et comme si tout cela était chose
sérieuse, des cavaliers tantôt voler à la découverte,
tantôt se développer sur les ailes, tu seras tenté
de dire : < Ce sont des évolutions de fourmis ,
grands mouvements sur peu d'espace. » — Oh 1 que
rhomme' est petit s'il ne s*élève pas au-dessus des
choses humaines! Il est là-haut des régions sans
bornes, que notre âme est admise à posséder,
pourvu qu'elle n'emporte avec elle que le moins
possible de ce qui est matière, et que, puriûée de
toute souillure, libre d'entraves, elle soit digne de
voler jusque-là. Dès qu'elle y touche, elle s'y nour-
rit et s'y développe : elle est comme délivrée de ses
fers et rendue à son origine; elle se reconnaît fille
du ciel au charme qu'elle trouve dans les choses
célestes ; elle y entre, non comme étrangère, mais
comme chez elle. Avide spectatrice, il n'est rien
qu'elle ne sonde et n'interroge. £h ! qui l'en empê-
cherait? Ne sait-elle pas que tout cela est son do-
maine?»
L'homme ne vit pas seulement de l'élément ma-
tériel ; il lui faut la pensée. C'est en s'élevant à ces
nobles contemplations qu'il est digne de son rang ;
c'est en occupant son esprit de ces beaux et féconds
LA CONTEMPLATION DES CIEUX. 389
sujets d'étude, que son front gardera l'empreinte
divine de sa destinée et s'éclairera/^de plus en plus.
N'oublions pas les enseignements de la nuit et
venons quelquefois méditer sous son ombre silen-
cieuse. Au lieu d'une rêverie flottante, maintenant
que nous avons levé une partie du voile qui nous
cachait les mystères célestes, notre pensée aura
pour objet un spectacle mieux compris ; nous con-
naîtrons ce que nous admirons, et nous apprécie-
rons mieux ces créations lointaines. Les heures
nocturnes auront un double prix à nos yeux, puis-
qu'elles nous mettront désormais en communica-
tion avec des mondes dont la nature ne nous est
plus inconnue. Et c'est avec une effusion plus in-
time encore que nous adresserons à la Nuit cette
salutation, par laquelle nous avons ouvert notre
entrevue avec le ciel :
c Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque seul et pensif, aussi calme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
J'erre et médite en paix sous ton ombre sacrée I >
Écrit à Paris (bois de Boulogne), au mois de juillet 1865.
FIN.
TABLE DES GRAVURES.
Figures. Pages.
1. La nuit et le jour : . 11
2. Nébuleuse ou amas du Centaure w. . . 29
3. Nébuleuses globulaires 31
4. Amas stellaire 32
5. Nébuleuses annulaires 33
6. Nébuleuse du Lion 34
7. Nébuleuse du Taureau — 38
8. Le Navire 39
9. ECU de Sobieski 40
10. Nébuleuses doubles et multiples 42
11 . Nébuleuse des Cbiens de chasse 45
12. La Vierge 4.9
13. La Voie lactée 58
14. Constellation de la Grande Ourse 78
15. Grande Ourse, Petite Ourse, Étoile polaire 83
16. Cassiopée, Andromède, Pégase 87
n. Chèvre, Pléiades 88
18. Couronné boréale, le Bouvier, Arcturus 89
19. Les Pléiades 98
20. Orion, Aldébaran, Sinus 112
21. Un coin de la constellation du Cygne vu au télescope. . 131
22. Le même vu à Toeil nu 132
23. Mesure des distances célestes 140
24. Étoiles multiples colorées 159
25. Les taches du Soleil 187
26. Tache en forme de tourbillon 188
392 TABLE DES GRAVURES.
Figures. Pages.
27. Rotation du Soleil 19S
28. Phases de Mercure 207
29. Variations du disque apparent de Vénus 215
30. Ëchancrures du croissant de Vénus 216
ai. Mars 221
33. Jupiter et la Terre 233
33. Saturne et ses satellites 236
34. Saturne 241
35. Uranus 252
36. Comêtede 1680 263
3.7. Comète de 1 .577 269
38. Comêtede 1769 270
39. Comète de 1811 278
40. Tète d^ la comète de 1861 *. 279
41. Ck)mètedel862. Aspect delà tète 280
42. Comète de Donati ; . . . 283
43. Orbite de la terre 291
44. Divisions du globe. 294
45. Courbure des mers 301
46. Le mont Copernic 335
47. Paysage lunaire 337
48. Aspect de la pleine lune 342
FIN DE LA TABLE DZS GRAVURES.
TABLE DES MATIÈRES.
L'ENSEMBLE.
Chapitres. Pages.
I. La nuit 3
IL Le ciel 10
III. L'espace universel 20
lY. Disposition générale de l'univers 35
V. Nébuleuse, suite 37
VI. Là Voie lactée 54
NOTRE UNIVERS.
I. Le monde sidéral 69
II. Les constellations du nord 85
m. Le zodiaque 94
rv. Les constellations du sud 111
V. Le nombre des étoiles. Leurs distances 127
VI. Etoiles variables, temporaires, éteintes ou subite-
ment apparues ; 144
Vn. Les univers lointains. Soleils doubles, multiples, co-
lorés 154
LE DOMAIT^E DU SOLEIL.
I. Le système planétaire 171
II. Le Soleil 180
m. Le Soleil, suite 193
lY. Mercure 205
V. Vénus 211
394 ^ TABLE.
chapitres. Pages.
VI. Mars 220
VII. Jupiter 227
VIII. Saturne 235
IX. Uranus 248
X. Neptune 254
XI. Les Comètes 260
XII. Les Comètes, suite ;. 273
LA TERRE.
I. Le globe terrestre 287
II. Preuves positives que la Terre est ronde, qu'elle tourne
sur elle-même et autour du Soleil 299
m. La Lune 3t8
IV. La Lune , suite 330
V. Éclipses 347
ASPECT PHILOSOPHIQUE DE LA CRÉATION.
I. Pluralité des mondes habités 367
II. La contemplation des deux ;- 80
FIN DE LA TABLE DBS MATIERES.
9125. —IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
''^MiXi
\ .^\ '^
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'r-'-y 'ON' U^'
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'^l'^D^V f
3
2044 025 683 723
THH BORROWER WILL BE CHARGED
AN OVERDUE FEE ÎFTHIS BOOK ÎS NOT
RETURNED TO THE UBRARY ON OR
BEFORE THE LAST DATE STAMPED
BELOW, NON-RECEIPT OF OVERDUE
NOTICES DOES NOT EXEMPT THE
BORROWER FROM OVERDUE FEES.
^^^^^^^^^^^^^^H
i^^^^^^W